LA CHIRURGIE MILITAIRE AU SIEGE DE ROME
Là, comme ailleurs, on nota plusieurs lois les bizarreries des projectiles : souvent, le soldat atteint lut préservé par de minces obstacles, sur la protection desquels il n’eût pas osé compter. Ainsi, à faible distance, un biscaïen s’aplatit sur le ceinturon d’un lieutenant d’artillerie, qui en fut quitte pour une légère contusion ; un capitaine du 3Ge reçut trois balles dans son caban roulé, placé sur son épaule. Des faits pareils sont, du reste, loin d’être rares.
Un Convoi de blessés.
(Tableau de Tabar.)
Pour évacuer les blessés, ceux-ci furent placés sur les affûts, mis à cheval sur les canons, portés par les plus robustes de leurs camarades, ou simplement soutenus sur leurs bras. Une ambulance avait été établie dans une espèce de grange, dont les deux greniers reçurent les officiers.
On était assez éloigné du champ de bataille, pour recommencer méthodiquement les pansements faits à la hâte au moment de l’action , et aussi pour tenter les amputations des membres broyés par les projectiles. Le lendemain, on mit en réquisition toutes les voitures du voisinage et celles du train des équipages, pour transporter les blessés plus loin ; après une journée des plus fatigantes, ceux-ci
5jO CHIRURGIENS ET BLESSÉS A TRAVERS L’HISTOIRE
trouvèrent asile dans de vastes appartements abandonnés, où on les étendit sur une épaisse couche de paille fraîche et où ils furent aises de goûter le repos ardemment espéré.
Une observation faite par les chirurgiens, et qui concerne l’emploi du chloroforme, alors dans sa nouveauté, ne doit pas être passée sous silence : « Chez les sujets exaltés encore, enivrés par la bataille,' une chloroformisation immédiate fait naître une excitation souvent excessive et presque toujours dangereuse. La première période des phénomènes produits par l’inhalation est caractérisée par des mouvements, des spasmes, des cris, une agitation qui peuvent jeter dans l’économie les tendances (sic) les plus funestes. De là, réaction trop vive, délire, fièvre traumatique ardente L »
Le I)r Pasquier déclare avoir renoncé à l’anesthésique dans beaucoup de cas, afin d’éviter des complications consécutives à son emploi ; cependant, le chloroforme rendit d’incontestables services chez les blessés qui n’arrivaient à l’ambulance qu’après un assez long voyage, leur effervescence ayant eu le temps de se calmer ; mais la.précieuse drogue demandait à être maniée avec précaution et à ne pas être employée sur tous les sujets indistinctement. Certains présentèrent une agitation telle, que plusieurs hommes furent nécessaires pour maintenir le patient.
Dans cette campagne, on recourut à l’évacuation par eau : un convoi de 125 blessés fut embarqué sur deux tartanes, remorquées par un petit vapeur, qui devait les conduire, par le Tibre, . jusqu’à Fiumicino, situé à l’embouchure du tleuve ; là, des vapeurs pouvant tenir la mer attendaient les malades, pour les transporter à Civita-Yecchia.
Par suite d’insuffisance du matériel, il fallut improviser des brancards avec des sacs de campement, roulés autour des fusils ; on en obtint de plus convenables, avec des couvertures et des branches d’arbres1 2.
Dans une autre circonstance, les compresses furent affectées à un assez singulier usage. Derrière une maison, connue sous le nom de maison aux volets verts, avait été installée une ambulance. Cette maison, bien que criblée de boulets, servait comme de rempart au dépôt des blessés. Cependant, un des boulets brisa le rail d’un caisson, enleva une roue de derrière, tua deux hommes et en blessa un
1 Jacquot, op. cit ., 34a.
2 Id., ibid., 38o.
LA CHIRURGIE MILITAIRE AU SlEGp DE ROME
troisième. Afin de ne pas attirer l’attention de l’ennemi, on avait eu soin de couvrir les lanternes de compresses mouillées; cette prudente mesure ayant été un instant oubliée, la maison aux volets verts fut de nouveau violemment canonnée, mais sans que l’ambulance eût à en souffrir. Les jours suivants, on parvenait, à l’aide de six grands chariots, attelés de bœufs à longues cornes, à transporter loin de la zone dangereuse les blessés et les éclopés.
Ce transport s’effectuait par une pluie torrentielle. La route n’était qu’une mare, et les voitures s’embourbaient presque à chaque pas. Les trainards furent mis à contribution pour pousser aux roues, et le pittoresque convoi parvint enfin à son lieu de destination.