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CHAPITRE XXXIX

LA GUERRE D’ORIENT (i 854-1 856)

Les causes de la guerre d’Orient sont trop connues pour que nous les exposions longuement. Nul n’ignore que le tsar Nicolas, ayant annoncé ses vues sur Constantinople, les puissances occidentales s’émurent d’un projet qui n’aboutissait à rien moins qu’à rompre l’équilibre méditerranéen.

La question des Lieux saints fut le prétexte qui mit le feu aux poudres. Les religieux latins de la Terre Sainte, dépossédés d’une partie de leurs droits par les moines grecs, sujets spirituels du tsar, s’en plaignirent au sultan. Celui-ci, ayant refusé de reconnaître le protectorat de la Russie sur les chrétiens grecs de l’empire ottoman, Nicolas Ier fit envahir les Principautés danubiennes par ses troupes (3 juillet 1853).

Le 23 septembre, ordre était donné à la flotte anglo-française de franchir les Dardanelles; le lendemain, la Turquie déclarait la guerre à la Russie.

Le 6 février, la France et l’Angleterre rompaient, à leur tour, les relations diplomatiques avec la Russie ; le 28 mars, à la suite de l’invasion de la Dobroudja par les Russes, la déclaration de guerre était officiellement notifiée au tsar ; l’envoi d’un corps expéditionnaire en Orient décidé par les puissance alliées ; la presqu’île de Gallipoli désignée pour lieu de rendez-vous à leurs armées.

Trois mois ne s’étaient pas écoulés, que l’état sanitaire de3 troupes laissait déjà fort à désirer. Les maladies les plus ordinaires étaient des embarras gastriques, quelques fièvres avec ou sans phénomènes typhoïdes ; le choléra vint s’y ajouter, importé du midi de la France,, notamment de Marseille et de Toulon, par les soldats qui avaient débarqué à Gallipoli.

L’épidémie fut des plus meurtrières. Le chef de l’expédition, le maréchal Saint-

LA GUERRE ü’ORIENT

Arnaud, surpris par une attaque du mal, succombait sur le chemin de France, à bord du bateau qui le transportait; le commandant suprême des armées anglaises, le feld-maréchal lord liaglan, était enlevé à son tour par le fléau.

Le Maréchal de Saint-Arnaud,

Commandant en chef du corps expéditionnaire français en Crimée.

Le 25 août 1854, les troupes alliées s’embarquaient pour la Grimée et arrivaient, après plusieurs combats plus ou moins violents, en vue de Sébastopol. C’est alors que commence cette période si pénible, qui va durer 135 jours, et pendant laquelle

Loitn IUglan, Feld-M ahkchai. de i.’Akmèe Anglaise.

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les troupes creusent de longues parallèles dans un sol rocheux, qu’il faut entamer avec la mine, sous le feu incessant des canons de la place et de ceux de la Hotte, embossés dans le port.

Au cours de ce siège, nos soldats eurent à déployer tous les genres de courage : tantôt la bravoure aventureuse des équipées nocturnes ; tantôt l’élan impétueux des offensives de jour ; mais, le plus souvent, la patience stoïque dans

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la tranchée, la froide intrépidité qui leur permit de supporter, sans se plaindre, les privations et les maladies dont ils furent assaillis.

Dans ce duel héroïque, les adversaires étaient à la taille l’un de l’autre: de pat t et d autre, ce fut meme ardeur, mènie ténacité, même héroïsme.

Des deux côtés, ce fut la. même vie de fatigues, d’insomnies, de périls. On

lio.YinAUliEMEVr DE SÉBASTOPOL : I.E TIIANSPORT DES BLESSÉS DANS LA TUA NOM ÉE.

voyait tomber autour de soi ses camarades, ses amis: l’un avait les deux jambes emportées, un autre la tête broyée, un troisième était réduit en bouillie sanglante: on ramassait ces débris dans un sac à pain, qu’on jetait à côté des cadavres *...

Mais pour ceux que la mort avait épargnés, pour les blessés, quelle louchante sollicitude !

Des ambulances, pourvues du linge, des instruments, des médicaments nécessaires, avaient été installées à quelque distance du champ de bataille. Après un pansement sommaire ou une opération urgente, les patients, si leur état le permettait, étaient transportés, un peu plus loin, à l’ambulance du quartier général, où un personnel médical les attendait, pour leur donner de nouveaux soins: dans

1 Les Russes à Sébastopol, par Alfred Uambaud. ( lievue des Deux-Mondes , i'j1' avril 1 8^4 )•

la journée du 17 octobre (1854), 110 blessés furent ainsi conduits à ces ambulances, atteints plus ou moins grièvement par des éclats d'obus ou de bombes, par des biscaïens, des boulets de gros calibre, ou par l’explosion de deux de nos poudrières.

Lorsqu’on se fut rendu compte que les opérations de siège se poursuivraient pendant plusieurs mois encore, le service chirurgical fut définitivement organisé.

Notre armée d’Ürient lut pourvue de trois sortes d’établissements de santé, correspondant à trois degrés de traitement : dans les infirmeries et ambulances de tranchée, étaient reçus les blessés relevés sous le leu ; pansements et opérations faites, on les dirigeait, soit sur les corps de troupes, soit sur les ambulances fixes, afin d’éviter, par le roulement continu, l’encombrement, et de faire des catégories selon l’état de gravité des blessures. Les hommes atteints de blessures légères étaient pansés, après extraction des corps étrangers, s’il y avait lieu, et dirigés de là sur leurs corps respectifs.

Pour les blessures graves, on pratiquait généralement les amputations dans le cas de nécessité immédiate ; et les opérés étaient transportés, en cacolets ou en litières, dans les ambulances ou les hôpitaux. Ceux qui étaient atteints assez gravement passaient aux ambulances divisionnaires ; quant aux hôpitaux situés hors du théâtre de la guerre, ils recevaient les malades dont l’état demandait une longue cure et des soins prolongés1.

Au début de la guerre, à la suite de la destruction des baraques hospitalières par un ouragan, les blessés avaient été abrités sous des tentes.

Plus tard, chaque division d’infanterie, comptant de 10.000 à 12.000 hommes, fut accompagnée de cinq caissons, garnis de tous les moyens que comporte l’administration des premiers secours. On y avait réuni les éléments d’un petit hôpital ambulant, contenant le matériel pour 2.000 pansements.

Outre le matériel roulant, qui ne pouvait suivre les troupes que dans les lieux où existaient des routes carrossables, les ambulances divisionnaires devaient posséder six à huit cantines, contenant des boites d’instruments, des objets de pansement et des ustensiles divers, à l’usage des blessés, sur les lieux du combat.

1 La Guerre de Crimée ; les campements, les abris, les ambulances, les hôpitaux, etc., etc., par L. Baudens, membre du Conseil des armées, etc.; Paris, 1 858 : cf. Hisl. médico-chirur- (jicale de la guerre de Crimée , d’après les travaux des médecins militaires, recueillie, mise en ordre et publiée par le D1 Adolphe Armand. Paris, 1 858. ; Rev. des Deux-Mondes , i5 sept. 1869.

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Ces cantines, portées à dos de mulet, constituaient le matériel de l’ambulance légère, dite volante , qui se séparait, pendant la bataille, du dépôt d’ambulance de la division et suivait les combattants jusque sur le champ même de l’action.

Quant aux modes de transport des blessés et des malades, ils avaient été ceux-là mêmes qu on avait employés dans les guerres d’Afrique. Cacolels et litières

Une tente d’Ambulance pour six blessés, devant Sébastopol.

pouvaient pénétrer partout sans accidents. Les caissons d’ambulance, débarrassés de leur contenu en matériel, servirent commodément au transport de nombreux blessés, sur les routes empierrées; on eut, en outre, recours à des « voitures élégantes, bien suspendues, spécialement installées pour contenir, à l’intérieur, deux malades couchés, et sur le siège de devant trois malades assis1 ».

1 Scrive, lit dation médico-ch irurgicale de la campagne t l'Orient , du 31 (i juillet 133 (i ; Paris, i85ÿ, 355; cf. Armand, io3 et s.

mars 183'i au

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Nous avons souvent employé le mot de cacolets, sans le définir : les cacolets n’ctaient autre chose que des doubles sièges en 1er, articulés et disposés de façon à y placer un homme de chaque côté. C’est en 1835, pour la première fois à l’expédilion de Mascara, province d’Oran, que l’on avait réalisé l’idée de faire porter des litières par des chameaux, une de chaque côté; mais cet animal, imprimant

Types et Physionomies he l'Armée d'Ouient : Transports ue dlessés en cacolets.

(D’après Y Illustration.)

au blessé un mouvement de tangage pénible, on l’avait remplacé avantageusement par des mulets, plus dociles, plus faciles à conduire.

Dès qu’un blessé tombait dans le rang, ses camarades le portaient quelques pas en arrière, où les muletiers allaient le prendre. Quand les blessés avaient besoin de rester dans la position horizontale, on les portait d’une façon analogue, en litière et par deux, mais on avait soin d’affecter à ce service spécial les mulets les plus solides.

Les infirmiers militaires ne pouvant toujours arriver à' suffire au transport des blessés, on eut parfois recours, pendant la campagne d’Orient, aux musiciens des régiments engagés dans l’attaque, comme cela avait eu lieu dans l’ile de Lobau, ainsi que nous l’avons conté en son temps.

Quels que soient le dévouement, l’abnégation des infirmiers improvisés, et aussi du personnel médical et chirurgical, rien ne saurait suppléer au nombre: or,

DA GUERRE D’ORIENT

en Crimée, l’insuffisance numérique du corps de santé n’a été que trop manifeste.

Pareil cas> cc nest pas seulement le chirurgien qui succombe sous la fatigue, cest le sort du soldat qui est gravement compromis1 » ; dans un seul jour, on eut à enterrer huit ou neuf médecins !

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