‹ Chirurgiens et blessésChapitre 104 sur 122 · M ML · texte numérisé non relu

M ML

Différents modes de transport de dressés i 1855.)

(D'après un dessin de Durand-Brager, reproduit par Y Illustration.)

Lorsque le corps médical fut débordé par un excès de besogne, on prit, parmi les militaires convalescents, « des jeunes gens qui avaient reçu de l’instruction, des bacheliers, des avocats même », qu’on employa au rôle de soldats panseurs.

Ces utiles auxiliaires firent montre d’un zèle, d’une intelligence, d’une aptitude, que les médecins en chef se sont plu à reconnaître. L’un d’eux déclare que les services rendus par ces hommes ont dépassé toutes ses prévisions. Ils ont permis d’assurer des secours à tous les blessés, (t dans un moment d’encombrement où le dévouement du personnel médical, quel qu’il fût, n’aurait pas permis de remédier

1 Chenu, De la mortalité dans l'armée (1870),

complètement à l'insuffisance du nombre». Ces agents subalternes étaient chargés de la tenue des cahiers de visite, de la distribution des aliments et des médicaments, de l’application des pansements, cataplasmes, vésicatoires, etc. Ils [(réparaient, avec une rare adresse, les appareils à fracture: ils arrêtaient, par une compression bien faite, les hémorragies, donnant au chirurgien le temps d’arriver et de lier le vaisseau: ils étaient même parvenus à panser les amputés d’une manière très satisfaisante.

Ils remplaçaient, avec avantage, les médecins sous-aides, qui remplissaient avec négligence des fonctions qu’ils considéraient comme inférieures à leurs talents. La plupart de ces sous-aides n’avaient pourtant reçu qu’une instruction médiocre; ils avaient été enlevés des bancs des écoles pour le service des armées ; leurs années de jeunesse s’écoulaient dans les camps, et quand ils en revenaient, ils n’avaient ni la volonté ni les moyens de recommencer leurs études classiques, pour s’acheminer vers le doctorat; lorsque les Facultés finissaient par leur accorder le diplôme, c'était le [dus souvent en tenant compte de leurs services, plutôt que de leur

mérite propre.

En Angleterre, les porte-blessés étaient recrutés parmi d’anciens soldats. Ces infirmiers étaient placés sous la direction de femmes hospitalières, à la tète desquelles se fit remarquer la célèbre miss Nightingale, qui avait tout sacrifié, beauté, jeunesse, fortune, à la noble mission de soulager la souffrance. On voyait cette jeune femme frêle, parcourant à cheval les ambulances, prodiguant à tous sans distinction ses soins et ses consolations.

Dans l’armée piémontaise, des sœurs de charité dirigeaient les infirmiers; elles remplissaient à peu près les fonctions de nos infirmières-majors. Les médecins sardes étaient assistés de soldats exercés à la phlébotomie, et qui étaient chargés des écritures et de la tenue des cahiers de visite. A chaque ambulance était attaché un rémouleur, chargé de tenir en bon état les instruments de chirurgie.

Les felchers remplaçaient, chez les Lusses, nos soldats-panseurs. Ils avaient le grade de sergent; leur recrutement se faisait surtout parmi les orphelins de soldais morts au service de l’Empire. Le gouvernement les élevait et leur faisait donner à ses frais quelques notions de chirurgie et d’hygiène militaires. Les chirurgiens, sous les ordres desquels ils étaient placés, n’eurent qu’à se louer de leur conduite, de leur adresse cl de leur subordination.

LA GUERRE d’ORIENT

La plupart des opérations chirurgicales se faisaient à l’ambulance. Elles consistaient principalement en extradions de balles, en amputations el en résections.

Miss Florence Nightingale.

(Collection de l’auteur.)

Pour les grandes opérations, lorsque faire se pouvait, on se réunissait par trois ou par quatre : un des aides taisait respirer le chloroforme, tandis qu un

CHIRURGIENS ET BLESSES A TRAVERS l’iIISTOIRE

autre assurait la compression artérielle; un troisième tenait le membre ou relevait les chairs. La chloroformisation terminée, l’anesthésiste pratiquait les ligatures.

Dans l’administration du chloroforme, alors que quelques chirurgiens se servaient d’appareils spéciaux, d’autres employaient plus simplement une éponge, un plumasseau de charpie ou une compresse, qu’on plaçait sous le nez du patient : de la sorte, celui-ci respirait les vapeurs soporifiques, « sans plus d’embarras que de l’eau de Cologne sur un mouchoir1 ».

Les Russes recouraient peu au chloroforme, sauf pour les amputations des membres. Leur grand chirurgien, Pirogoff, admiré des gens du métier, était une terreur pour ceux que la malechance des combats avait rendus ses justiciables. Un officier conte que, certain jour, à la porte de l’ambulance, où il contemplait le défilé des civières, il reçut l’ordre d’empoigner l’un des blessés et de le maintenir; et aussitôt, sans préparatifs, sans chloroforme, Pirogoff pratiqua sur le malheureux l’amputation d’un doigt. Comme le blessé se débattait : « Tais-toi, interrompit le rude praticien, ou je vais te couper le bras ». Le patient voulut répliquer, mais l’opération était déjà terminée.

Un lieutenant-colonel de l’armée russe a relaté, dans une narration émouvante, les anxiétés d’un de scs amis, cloué sur son lit d’hôpital par une blessure à la jambe. Le nom seul de l’éminent chirurgien, quand on annonçait sa venue prochaine, suffisait à lui donner la fièvre. Chaque fois qu’une porte s’ouvrait dans la salle, il frissonnait, palissait et ne se rassurait que pour trembler de nouveau. Un jour, la porte s’ouvrit toute grande ; iln homme entra ; c’était Pirogoff! Tout un état-major l’accompagnait. L’angoisse du blessé était à son comble. On approche de son lit. — « Comment va cette jambe? demande une voix brève. — Parfaitement, répond l’interpellé et, avec un effort inouï, héroïque, il montre qu’il peut la soulever, la mouvoir. — Quel courage tu as! lui dit son ami. — Oui, mais j’ai sauvé ma jambe! »

Plus loin, est couché un marin qu’il faut amputer; celui-là, on l’endort avec le chloroforme et le voilà qui délire, chante des chansons, dit « des mots rouges », qui ne font pas perdre contenance à l’admirable sœur de charité qui l’assiste. L’opération terminée, on réveille le mutilé, qui revient peu à peu à la vie, à la réalité. A la vue du paquet de chair, mêlé à d’autres débris informes, il éclate en

1 Armand, up. cit ,, 122,

L\ G U ER «12 l) ORIENT

sanglots, pleurant sur le gagne-pain <pii lui manquera désormais, mais ses lamentations restent sans écho...

Encore un croquis pris sur le vif, qui en dit plus que de longs récits : sur un lit, côte à côte, un marin et une femme du peuple, tous les deux amputés, causent fraternellement — « Où as-tu été blessée, ma tante? » demande le marin. — «Dans ma maison, mon petit père , par une bombe » : et montrant un enfant malingre, couché à ses côtés : « Voilà le petit qui est blessé aussi et qui est bien malade ! »

Souvent l’officier entré dans une cantine, avec l’intention d’y prendre un aliment réparateur, en ressortait sans avoir pu toucher à un mets, parce qu’il avait rencontré les chirurgiens et les médecins, accourus de l’ambulance, « avec leur tablier de toile cirée, tout couvert de sang caillé et de fragments de chair desséchés, les mains luisantes et comme gantées de sang1 », déjeunant à la hâte, pressés de courir à leur terrible besogne.

Dans la campagne de Grimée, la gravité des blessures n’eut pas seulement pour cause les boulets et la mitraille, tant prodigués dans les sièges: elle tint aussi à l’emploi do nouvelles armes de précision et à la substitution des balles coniques aux balles rondes. 11 arriva parfois que des boulets, parvenus à la lin de leur course, bien qu’ayant conservé peu de force d’impulsion, produisirent des blessures mortelles. Les effets des bombes ne furent pas moins singuliers, dans certaines circonstances.

Un général fut littéralement coupé en deux par une bombe qui avait éclaté entre scs jambes : la tete était restée d’un côté, avec une moitié du tronc, un bras et une jambe !

Un éclat d’obus, le jour de l’Alma, frappa le général Canrobert à la poitrine : le muscle pectoral fut broyé, bien que la peau fût restée à peu près intacte.

Le général Bosquet, lui, fut frappé au niveau de l’omoplate; quoique la peau ne fût pas entamée, trois côtes étaient fracturées par la face interne, » à la manière d’un cerceau redressé avec exagération » : il en était résulté une forte •dépression, très visible et surtout fort appréciable au toucher. Cette fracture, compliquée probablement d’une déchirure au poumon, avait amené dans la poitrine un épanchement de sang qui, refoulant le tissu pulmonaire contre la colonne vertébrale, s’opposait à l’introduction de l’air dans les cellules bronchiques.

1 fie vue des Deux-Mondes, loc. cit.

Des soldats, criblés de blessures et laissés pour morts sur le champ de bataille, revinrent miraculeusement à la vie : l’un d’eux avait reçu dix-sept coups de lance à la charge d’Eupatoria; il n’eut aucun organe important atteint et devint un de nos plus brillants officiers de cavalerie.

Un chirurgien1, qui parcourut le champ de bataille de l’Alma le surlendemain de l’action, rapporte qu’il vit « un bon nombre de cadavres russes, qui conservaient des attitudes et des expressions de figure offrant encore l’image de la vie. Quelquesuns paraissaient se tordre dans les angoisses delà douleur et du désespoir; la plupart avaient l’air empreint de calme et de pieuse résignation. Quelques autres semblaicnl avoir la parole sur les lèvres et sourire au ciel avec une sorte de béatitude exaltée. L’un de ceux-ci... était couché un peu sur le côté, les genoux fléchis, les mains levées et jointes, la tête, renversée en arrière, et l’on eût dit qu’il murmurait une prière . »

Après la bataille d’inkermann, l’aspect du champ de carnage offrait à la vue un spectacle non moins poignant : « Plusieurs figures semblaient sourire; d’autres étaient encore menaçantes. Quelques cadavres avaient des poses funèbres : on eût dit que des mains amies les avaient disposés pour la tombe. D’autres étaient restés le genou en terre, serrant convulsivement leur arme et mordant la cartouche. Plusieurs avaient le bras levé, soit qu’ils eussent cherché à parer un coup, soit qu’ils eussent formulé umi prière suprême en rendant le dernier soupir. Toutes ces figures étaient pâles, et le vent, qui soufflait avec force, semblait ranimer les cadavres : on eût dit que les longues files de morts allaient se relever pour recommencer la lutte. »

Mais détournons-nous de ces scènes d’horreur et reprenons les constatations de nos collègues de l’armée, afin d’en dégager, si possible, la leçon qu’elles comportent.

On a noté, au cours de cette campagne, un nombre insolite de blessures à la tète. « Cet effet fâcheux, écrit à ce propos le Dr Scrive, démontre combien il serait prudent et avantageux de protéger la tête des troupes employées à un siège, par un casque à l'épreuve de la balle et des éclats de gros projectiles. » L’idée ne devait recevoir sa réalisation qu’un demi-siècle plus lard.

Les plaies par armes blanches furent relativement peu nombreuses, en Crimée. On observa, cependant, des plaies de sabre et de lance dans les engagements de cavalerie; de nombreux coups de baïonnette furent constatés sur toutes les parties du

1 Le D‘ Perier (cité par Chenu, /{apport au Conseil île santé: Crimée).

LA GUERRE D’ORIENT

corps, à la suite de combats rapproches. Il n’était pas rare de compter sur un blessé, français ou russe, dix à quinze blessures de cette nature, à la tète, à la poitrine, au ventre ou sur les membres.

|,k Docteur Scrive ex Crimée.

Peinture de Rigau, du Muste de Bar-le-üuc, transportée au Musée du Val-de-Grâce.)

Des brûlures furent le résultat des explosions successives de dépûts de poudres, déterminées soit par le feu de l’ennemi, pendant le siège de Sébastopol, soit par accident après la prise de la ville.

CHIRURGIENS ET REESSES A TRAVERS 1,’lIISTOIRE

Cette campagne d’Orient a été féconde en enseignements, tant au point de vue chirurgical, qu’au point de vue médical; et d’abord, sur la question des amputations, alors si débattue.

Durant les guerres de l’Empire, on amputait « à la jarretière », à quatre ou cinq travers de doigt en dessous du genou, « quel que fût le point vulnéré du bas delà jambe. » Le moignon se dissimulait dans l’ampleur du pantalon, et l’amputé se servait d’un pilon , non sujet à dérangement ; plus tard, on établit comme précepte de faire l’amputation le plus bas possible, immédiatement au-dessus des malléoles, c’est-à-dire des chevilles. L’importante articulation du genou était ainsi conservée, et à l’aide d’un membre artificiel, il était aisé de dissimuler la mutilation.

L’amputation au milieu du mollet avait de graves inconvénients, qui y ont fait renoncer : « le volume de la jambe, plus considérable en cet endroit, donne une plaie plus large et accroît ainsi les chances de mortalité. D’autre part, le moignon, trop long, se prête moins bien à l’application de la jambe de bois ».

Les chirurgiens ont discuté pendant longtemps, pour savoir si l’on devait préférer l’amputation immédiate à l’amputation retardée. Les résultats observés en Orient paraissent avoir fourni des arguments aux partisans de l’intervention rapide: néanmoins, les avis n’ont cessé de diverger à ce sujet.

En Crimée, on a observé que, tandis qu’en très grand nombre succombaient les opérés à la suite d’amputations, ceux auxquels, faute de temps, on n’avait pas fait subir l’opération, étaient guéris dans de plus grandes proportions que les premiers.

Dans cette guerre, comme dans les précédentes, on a eu, une fois de plus, la démonstration que, « sur un champ de bataille, la variété et la multiplicité des projectiles, le jeu de la mitraille, produisent à chaque instant un ensemble imprévu de blessures... Ici, plus de règles tracées, tout est à improviser; il faut s’ingénier vite et bien, pour arrêter la vie qui s’échappe à travers la plaie. Sur le théâtre sanglant, il ne suffit pas d’être savant, il faut de plus posséder un coup d’œil rapide, une intelligence prompte et toujours en éveil1. » C’est dans de pareilles conjonctures, qu’il faut savoir, « avec une lame de sabre, une baguette de fusil, une baïonnette même et quelques lambeaux de capote », créer de toutes pièces un appareil à fracture, sur le lieu même du combat.

On ne doit pas non plus oublier que les blessures se ressentent des influences météorologiques et de l’état sanitaire général. Dans la campagne d’Orient, on a

1 Baudens, loc. cif.

EmBAHQUEJIENT DES BLESSÉS A 15 A L AK LAVA .

(D'après une gravure en couleurs, anglaise.)

remarqué qu’aux approches de l’hiver, les jours humides et froids exerçaient leur action défavorable sur la nature des plaies; à la suite d’une tempête, les maladies augmentèrent en nombre et en gravité.

Cependant, on a enregistré relativement peu de cas de pourriture d’hôpital et de tétanos, qui ont cédé facilement par l’isolement des blessés contaminés sous des tentes, et par l’aération permanente de ces dernières.

Lorsque la blessure marchait bien, le pansement consistait en linge fenêtré, ou étoffe de gaze, graissé d’une mince couche de cérat et appliqué à nu sur les surfaces traumatisées; par-dessus, un gâteau de charpie était placé et maintenu à l’aide de compresses imbriquées, qu’on attachait avec des épingles.

On ne se servait pas de bandes, afin d’éviter une compression trop marquée; souvent on substitua l’ouate à la charpie, avec de meilleurs résultats.

Pratique plus fâcheuse, les chirurgiens accordèrent leurs préférences, comme pansements, à des onguents digestifs, composés de styrax et de cérat; convaincus qu’ils étaient, à cette époque, que les plaies avaient besoin d’être stimulées, et que la suppuration ne devait, en tout état de cause, jamais être contrariée.

Une mesure eut d’excellents résultats, au point de vue de l’hygiène des troupes : en Crimée, on utilisa les tentes-abris, faites avec le sac de campement du soldat; elles avaient été imaginées par le général Bugeaud, en Algérie. Mais ces tentes, placées au ras du sol, étant trop froides, on leur substitua des tentes coniques, puis des tentes marquises , celles-ci d’un établissement plus compliqué et résistant mal aux coups de vent.

A défaut de tentes, les soldats se mirent à creuser, à un mètre au moins de profondeur, des carrés longs de sept mètres, larges de trois, hauts de deux mètres et demi, qu’ils avaient baptisés du nom pittoresque de taupinières. Le sol et les parois étaient garnis de pierres, quand on avait pu s’en procurer; on élevait des murs avec de jeunes branches tressées, qu’on recouvrait d’une épaisse couche de terre argileuse ; sur ces murs, on plaçait une toiture à double pente, composée des mêmes matériaux. Un ou deux trous, pratiqués dans la toiture, donnaient passage à la lumière ; s’il venait à pleuvoir, on bouchait ces orifices avec du gazon.

Les Busses avaient des hultes pareilles aux taupinières de nos soldats, mais plus longues et plus larges, enterrées plus profondément ; leur ingéniosité leur avait fait remplacer les vilres par des morceaux de papier huilé; mais le bois étant devenu rare, on ne put faire du feu dans ces abris et, par le défaut d’hvgiène autant

LA GUERRE D’ORIENT

se

îs

moins

que pai lu manque de combustible, les maladies ne tardèrent pas à sévir et à ? développer.

11 était à prévoir que des hivernages longs et rudes, sous des abris insuffisants à protéger des intempéries de saison et s’infectant sous l’influence de la vie en commun de trop nombreux habitants, produiraient, à brève échéance, les alfectioi endémiques qu on avait réussi jusqu’alors, sinon à complètement éviter, du à maintenir dans des bornes raisonnables.

hn même temps que les maladies climatériques, qui s’aggravèrent par l’abus du raisin, trouvé par l’armée sur son passage, il se manifesta des cas nombreux de scorbut et de typhus1.

Le scorbut- avait été déterminé par une nourriture trop uniforme, composée de viande salée et dune quantité insuffisante de légumes frais; la. malpropreté du corps, les fatigues et surtout le froid humide avaient aidé à son développement.

Un des remèdes qui réussirent le mieux contre le scorbut fut le vulgaire pissenlit, très répandu en Crimée et qui, assaisonné en salade, produisit de remarquables effets. La salade de pissenlit paraissait tous les jours sur la table du maréchal Pélissier, qui s’en montrait particulièrement friand. Mais le pissenlit lui-mème resta sans action, quand il y eut complication de typhus.

C’est à partir du 1er janvier 1856, que le typhus qui, l’année précédente, avait fait quelques victimes, prit une extension inquiétante et offrit un caractère nettement contagieux. Le typhus de Crimée fut loin, toutefois, d’être aussi désastreux que celui de Mayence; mais ce fut, tout de même, pour nos soldats, une terrible épreuve.

Les marécages de la Ïchernaïa déterminèrent de nombreuses fièvres intermittentes, qui cédèrent en général à une médication assez simple.

Une affection épidémique fut, entre toutes, meurtrière : le corps expéditionnaire fut exposé à de fréquentes attaques de choléra. En quittant Varna, pour se rendre en Crimée, au mois de septembre 1854, nos troupes en avaient déjà subi les atteintes; à la suite de la victoire de l’Alma, une nouvelle invasion du mal les éprouva plus encore que la première. Le choléra reparut à chaque arrivage de

1 Cf. Histoire médicale de la guerre d’Orient , par le D* Fauvel. Paris, i8?4.

- Les Russes n’en furent que légèrement atteints ; les médecins de leur armée attribuaient cette immunité presque complète à des distributions journalières de choux et de viande fraîche. Les Anglais accordaient au jus de citron une grande vertu antiscorbutique.

CHIRURGIENS ET BLESSES A TRAVERS u’iIISTOIRE

troupes, et il n’y eut, pour ainsi dire, pas d’intermittence entre une recrudescence et celle qui la suivait.

Durant le premier hivernage, l’abaissement de la température produisit un assez grand nombre de cas de congélation et même d’asphyxie par le froid ; mais la plupart des cas mortels avaient pour cause prédisposante l’ivresse; un ordre général dut cire publié, pour prémunir les troupes contre le .danger de l’alcoolisme.

Pendant le second hiver, qui fut cependant plus rigoureux que le premier, les soldats n’étant plus astreints à passer de fréquentes nuits dans les tranchées, et des vêtements appropriés leur ayant été distribués sans parcimonie, l’état sanitaire s’améliora.

La criméenne , « ample et longue capote, à capuchon et à petit collcl, tombant jusqu’à mi-jambe », rendit les plus précieux services; le drap en était grossier, mais chaud et presque imperméable. Sauf les officiers généraux, qui avaient adopté le pardessus garni de fourrures, tout le monde portait la criméenne. On donna aussi aux soldats des paletots et des guêtres en peau de mouton, des bas, chaussons et gants de laine, des sabots, des chéchias et des guêtres bulgares.

Les Russes portaient une capote grise, descendant jusqu’au bas de la jambe, avec des rubans à coulisse qui la faisaient froncer dans le dos. Quant aux Anglais, ils nous avaient emprunté la tunique; et, comme pardessus, ils portaient un long spencer de tricot brun, protégeant la poitrine et les reins, tout en laissant aux mouvements une aisance parfaite. Au lieu de capuchon, ils étaient coiffés d’une casquette de loutre. Ils avaient remplacé le collet par une grande toile de caoutchouc, qui leur servait de drap de lit pendant les nuits de bivouac.

Dans les conditions oii se trouvait l’armée française, à un moment où les opérations d’un siège, qui durait depuis longtemps, menaçaient encore de traîner en longueur, on comprend qu’olficiers comme soldats fussent envahis par la nostalgie : c’est pour y remédier que quelques chefs eurent l’inspiration de procurer à leurs troupes des jeux de toute espèce, jeux de quilles, jeux de boules, jeux de loto.

Des zouaves imaginèrent de donner des représentations théâtrales. Après avoir fait choix d’un emplacement sur lequel ils montèrent leur théâtre, ils creusèrent le sol, de manière à construire un demi-cirque, ayant comme pourtour plusieurs étages de banquettes en terre ; en face de ces gradins, ils établirent, sur le sol

Affiche ne i.a KeprésÈntation donnée ai Théâtre i»r zouaves, devant Sébastopol.

D'après Y Illustration, (1855).

naturel, avec des planches, des madriers et des étoffes qu’ils s’étaient procurés, le terre-plein, les coulisses et le rideau qui devaient composer la scène.

Un lieutenant, qui dessinait agréablement, se chargea de l’illustration des programmes et les rôles furent distribués selon les aptitudes de chacun. Aux jeunes zouaves furent attribués les rôles de femmes ; et ils sé travestissaient si bien, imitaient si parfaitement les jeunes premières, les soubrettes, voire les duègnes, que l’illusion était, parait-il, complète1. L’entrée du théâtre était ouverte, moyennant une légère rétribution, aux officiers, qui prenaient place sur les banquettes ; elle était gratuite pour les sous-officiers et les soldats, qui se tenaient le plus souvent debout à l’extérieur des gradins. Une des célébrités de la Commune, Maxime Lisbonne, avait fait partie de celte troupe d’amateurs-.

Les armistices furent des occasions pour les deux armées, qui se combattirent, d’ailleurs, toujours à armes loyales, de se témoigner [leur sympathie réciproque.

Le drapeau blanc, à l’heure fixée, était arboré à la fois sur les bastions russes et sur les retranchements français : c’était le signal du rapprochement. On commençait par des présentations, on finissait par des beuveries. Chez les officiers supérieurs, le champagne coulait à flots, et l’on portait des toasts à la valeur de l’adversaire. Dans les milieux d’un rang moins élevé, les nôtres tendaient à leurs ennemis leurs petites gourdes, remplies de rhum ou de cognac, que les Moscovites vidaient d’un trait; les Russes leur offraient en échange d’énormes rasades de leur eau-de-vie, qui faisaient venir « la larme à l’œil » de ceux qui l’absorbaient, et dont le palais n’était pas encore brûlé par les alcools toxiques.

Ou échangeait aussi des souvenirs: le chasseur de Vincennes troquait son képi pour une casquette: le Russe, qui trouvait la coiffure de nos soldats plus

élégante que la sienne, témoignait d’une joie naïve à s’en parer.

Les officiers pouvaient facilement s’entendre, la connaissance de notre langue étant familière aux Russes: quant aux soldats, ils en étaient réduits à une pantomime souvent fort animée.

1 So avenirs des y lier res de Crimée et d'Italie, par le général Lebrun; Paris, 1890; cf. Baudens, ag4 ; Gazette de Lyon i1'1 juin 1869; Molièriite (article de P. d’EsTRÉE, 1886, etc.).

- Intermédiaire , è5 juillet 1887. L‘ Illustration, du 26 mai et du 9 juin i885, a donné des croquis et fac-similé d’affiches de ce théâtre de circonstance. La collection Liesville, conservée à Carnavalet, renferme une suite de seize programmes du théâtre des zouaves. Enfin, Emile de la Bédollière a consacré à celui-ci le chapitre XIX de son Histoire de la y uerre d’ Orient. (Cf. Intermédiaire , 1887, passim).

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Programme de la Représentation extraordinaire, donnée au Théâtre des Zouaves, AU BÉNÉFICE DES BLESSÉS, DU 7 AU 8 JUIN 1855.

5g4 chirurgiens et blessés a travers l’histoire

Ces armistices permettaient aux soldats qui s’entrebattaient, à se mieux estimer en se connaissant mieux ; ces accalmies étaient un repos et un réconfort.

Un autre passe-temps, qui contribua notablement à entretenir en gaité et en santé les soldats du corps expéditionnaire, fut la création de jardins potagers.

« Mille francs dépensés en légumes frais, disait le médecin-inspecteur Baudens, c’est 500.000 francs épargnés pour les hôpitaux. » Le camp du 81e de ligne offrit, à cet égard, un vrai modèle d’installation : des champs d’orge, de blé, de pommes de terre, avaient été ensemencés, pour les besoins communs : on avait meme fabriqué au bivouac des charrues à la Dombasle !

Chaque jour, la musique du régiment se faisait entendre sur une belle esplanade, plantée d’arbres par les soldats. Le colonel avait su faire tourner au profit de la collectivité les milliers de bras qui étaient à sa disposition, quand la guerre leur laissait des loisirs et, par un travail qui se doublait d’un plaisir, il avait réussi à maintenir le bon état, physique et moral, du régiment dont il avait la garde.

On voit par là que les jardins potagers aux armées, que récemment on préconisait, ont fait leurs preuves, on peut dire il y a près de deux siècles ; car, dès 1788, on avait, pour la première fois, songé à donner des jardins à cultiver aux soldats, sur les plaines des remparts, dans les villes fortifiées.

Cette mesure ne reçut, il est vrai, à cette date, qu’un commencement d’exécution ; mais, en l’an XII, au camp de Boulogne, les chefs militaires, ayant observé que « l'inaction tue les meilleures troupes et que le travail est la santé du soldat », favorisèrent de tout leur pouvoir la culture de terrains abandonnés : ils n’eurent qu’à se louer de cette pratique qui, tout en permettant d’occuper agréablement les troupes, constitue, en même temps qu’un exercice hygiénique, une distraction salutaire.

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