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LA CAMPAGNE D ITALIE ET SES ENSEIGNEMENTS

A la réception du 1er janvier 1859, Napoléon III, s’adressant à l’ambassadeur d’Autriche, ne lui dissimulait pas qu’il considérerait comme casus belli l’invasion du Piémont, si le gouvernement, dont ce diplomate était le représentant, passait des intentions aux actes. Dans la dernière quinzaine d’avril, l’Autriche ayant clairement démasqué ses batteries, en ne célant plus ses projets belliqueux, la France décidait d’envoyer ses armées au secours du roi de Sardaigne.

Un mois plus tard, les premiers corps français étaient concentrés aux alentours de Voghera: le 20 mai, on livrait la bataille de Montebello. Ce fut une lutte corps à corps, dans les rues d’un village qu’il fallut conquérir maison par maison, mais la victoire récompensa nos efforts: les jours suivants, à la suite des combats de Palestro et de Turbigo, l’armée ennemie repassait le Tessin, et il ne restait bientôt plus un seul Autrichien sur le territoire piémontais.

Les blessés de Montebello avaient été transportés en partie à Voghera, d’où ils furent évacués, pour le plus grand nombre, vers Alexandrie.

Le 22 mai, le médecin chargé du service à Voghera, écrivait au baron Larrey, médecin-inspecteur général :

Demain, il nous restera 180 blessés des plus graves, sans comprendre les entrans du jour. Je n’ai que 3 aides-majors avec moi, nous sommes sur les dents... Le service est mal organisé 5 nous n avons pas d’infirmiers... Les malades sont mal couchés, mal nourris, mal soignés... 11 faudrait au moins 8 médecins, 3o infirmiers et le matériel suffisant...

Deux jours après, le médecin du 1er corps écrit, de Montebello, qu il a fait garnir de paille les cloîtres et l’église ; qu’il a prié l’intendant de lui procurer 2.000 couvertures de laine, et qu’alin d économiser le peu de linge qui lui reste, il a fait requérir des habitants « une certaine quantité de mousse destinée aux fomen-

tâtions d’eau froide ». Et il ajoute: « Plus de 800 blessés ont été nourris pendant quatre jours par la commisération publique ».

On manquait, en effet, à peu près de tous les moyens de secours, qui durent être improvisés en toute hâte. Les locaux, pour la plupart peu salubres, dénués de mobilier, de personnel, ne possédaient ni cuisine, ni pharmacie, ni magasins1.

Sardes et Autrichiens, alliés et ennemis de la veille, vainqueurs et prisonniers du lendemain, confondus dans une même infortune, furent placés dans les salles où ils allaient recevoir les soins de la science et les consolations de la charité.

Après Palestro, on avait dirigé les blessés sur Verceil, où ils eurent la bonne fortune d’être reçus dans un fort bel hôpital civil et deux hôpitaux militaires, créés pour la circonstance. Là, se distingua particulièrement le Dr Larghi qui, reprenant une pratique abandonnée depuis Ambroise Paré, se proclama partisan des cautérisations des plaies par armes à feu, substituant seulement au cautère un caustique plus moderne, la pierre infernale, qu’il promenait « dans les trajets sinueux des balles, sur les surfaces escharrifîées par les projectiles et jusque sur les lambeaux des moignons amputés2 ».

Le chirurgien dont nous venons d'exposer la thérapeutique, qu’il avait songé à faire revivre après trois siècles d’oubli, prétendait, grâce à elle, avoir réussi à diminuer dans de fortes proportions les cas de pourriture nosocomiale et de tétanos, qu’il n’eut que trop fréquemment l’occasion d’observer.

D’après les remarques de nos confrères militaires, cette grave complication des blessures de guerre se montra surtout, et presque exclusivement, dans les églises transformées en hôpitaux. C’est ainsi qu’à Brescia, lés deux cathédrales avaient été encombrées parles victimes de Solférino ; en même temps que d’autres édilices de la ville, les palais, les couvents, les collèges, les casernes, servaient d’ambulances. Au centre de la cité, la vieille basilique appelée il Duomo vecchio ou la Rotonde, avec ses deux chapelles, hospitalisait, à elle seule, un millier de blessés, à qui les femmes de toutes classes apportaient « à profusion, des oranges, des gelées, des biscuits, des bonbons et des friandises3 ».

Soit à cause de la fraîcheur des églises, où on les avait entassés, « indépendamment des mauvaises conditions d’aération des couches déclives, puisque les

1 Campagne d’Italie de 1859: lettres médico-chirurgicales du Grand-Quartier général de l’armée, par le D* A. Bertherand. Paris, 1860.

2 Bertherand, op. cit., 3o.

3 Un Souvenir de Solférino par J. Henry Dunant. Troisième édition. (Genève, 1 863).

LA CAMPAGNE ü’iTALIE ET SES ENSEIGNEMENTS

églises reçoivent le jour par des ouvertures très haut percées 1 », soit par suite de l’encombrement, inévitable après des chocs aussi sanglants, les blessés de Brescia payèrent un lourd tribut au tétanos : trente cas, trente morts ! Alors qu’à Milan, où l’on avait eu recours à un autre mode d’hospitalisation, de même qu’à Turin, on parvenait à en sauver une assez forte proportion.

Le baron H. Larrey, présentant les blessés a l'Empereur, a Yoghera. (D'après une peinture du Musée du Val-de-Grâce .)

Entre autres traitements, l’amputation selon la méthode de Pirogoff et le curare, dont Claude Bernard venait de révéler les propriétés, produisirent de bons résultats. On eut également à se féliciter de l’enveloppement ouaté des parties douloureuses ; moven qui, malgré sa simplicité, sauva nombre d existences en

péril.

La gangrène traumatique se montra sur des blesses autrichiens, qui avaient

1 Bertherand, Campagne d’Italie , 12?

5p8 CHIRURGIENS ET BLESSES A TRAVERS L’HISTOIRE

été abandonnés plusieurs jours sur le champ de bataille i ; il en fut de même de la pourriture d’hôpital, contre laquelle on fit usage d’un topique à base de coaltar et de plâtre, dont la formule avait été imaginée par MM. Corne et Demeaux, et qui avait été expérimenté sur la recommandation de l’illustre chirurgien Velpeau.

Après dix jours de pansements soigneusement faits, constate un des médecins qui avaient appliqué la mixture (on observe) une amélioration très sensible des blessures suppurantes, un changement radical de leurs surfaces. Quelques-unes, plus rebelles, laissent encore apercevoir des points ulcérés, qui résistent opiniâtrément à tous les modes de traitement ; mais leur aspect est généralement meilleur, et la cicatrisation progresse visiblement dans les portions détergées de la perte de substance.

Un autre praticien émet quelques doutes sur l’action du topique:

Il est bien vrai, écrit Bertherand, que projetée sur une plaie putrilagineuse fétide, la poudre en neutralise sur-le-champ l'odeur nauséeuse sui generis ; mais n’agit-elle pas ici... comme enduit obturateur des bouches de dégagement, véritable barrière concrète interposée entre les surfaces exhalantes et les papilles nerveuses olfactives de l’observateur?

Ce qui semble donner raison à cet observateur, « c’est que la fétidité ne tarde pas à reparaître, pour peu qu’on donne à la suppuration le temps d’imprégner de nouveau la couche pulvérulente qui masquait seulement les émanations, bien loin de les détruire à la source ». Il y avait là, néanmoins, une tentative d’antisepsie des plaies, qui eût mérité d’être encouragée ; sans doute les temps n’étaient-ils pas révolus.

Il en fut pareillement de l’opération du trépan, qui ne devait se relever du discrédit dont l’avaient frappé d’estimables et très distingués chirurgiens d’armée, que bien plus tard, et qui ne fut pratiquée, pendant la guerre d’Italie, qu’un petit nombre de fois. Par contre, on ' poursuivit les expériences sur le chloroforme, commencées en Crimée, puis en Kabylie.

Les accidents furent infiniment plus rares que dans les campagnes précédentes. Les chirurgiens sardes n’employaient le nouvel anesthésique qu’avec une répugnance marquée, lui préférant, pour la plupart, l’éther ou un mélange des deux substances. Nos chirurgiens témoignèrent de moins d’appréhension.

1 Delorme, 3 i 6 .

- Le l)r Martenot de Cordoux, médecin-major de ire classe.

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