LA CAMPAGNE D ITALIE ET SES ENSEIGNEMENTS
Certains nous ont fait part de leurs remarques qui, aujourd’hui encore, conservent leur valeur, pour le moins historique.
Tandis que les blessés autrichiens tombaient, pour ainsi dire, asphyxiés, foudroyés par les premières inhalations, les blessés français, en proie à une grande exaltation, entraient.
Visite de Napoléon 111, dans les ambulances de Vogheha, aux blessés de Montebello.
aussitôt la chloroformisation commencée, dans iine période de contracture très active, très difficile à modérer, impossible à abolir entièrement... Les soldats ont surtout été affectés de la sorte, à l’exclusion assez absolue des ofticiers 1 .
L’état moral n'a pas été non plus sans influence sur l’évolution des plaies.
Les Français, généralement insouciants, « s’inquiétant peu el ne s'affectant guère », se prêtaient plus volontiers aux opérations que les Autrichiens qui,
* Bertherand, 83
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CHIRURGIENS ET BLESSES A TRAVERS i/lIISTOIRE
<( d'humeur moins légère, redoutaient beaucoup les amputations, et étaient plus disposés à s’attrister dans leur isolement1. »
Il convient d’ajouter que les vainqueurs, partout accueillis comme des libérateurs, étaient « flattés, choyés, encouragés » ; et lorsqu’on leur parlait de leurs victoires, ces souvenirs glorieux, en détournant leur pensée de leur mal, adoucissaient leur position. Les Autrichiens n’avaient pas les mêmes privilèges : dans les hôpitaux où ils étaient parqués, ils étaient traités avec humanité, mais on ne leur témoignait aucune attention particulière.
Le corps de santé s’est cependant prodigué, à son ordinaire, au cours de cette campagne, bien que le service sanitaire ait été en complet désarroi, depuis le début jusqu’à la fin des hostilités : à peine comptait-on un médecin pour mille hommes; des régiments n’en avaient pas un seul.
A Crémone, après Solférino, le Dr Sonrier, assisté de deux aides-majors, eut à soigner 2.452 blessés, sur lesquels 66 amputations furent pratiquées, <( sans compter plusieurs ligatures d’artères et diverses opérations importantes. »
Beaucoup succombèrent à la suite d’hémorragies, résultant de blessures peu graves, faute d’avoir reçu du secours à temps.
A Montebello, écrit le Dr Richepin, pendant que je pansais le commandant L..., atteint d’un coup de feu qui, en lésant une branche de l’artère fémorale, avait déterminé une hémorragie abondante, à quelques pas de moi mourait un soldat, près duquel j’étais appelé aussi, et qui avait reçu une balle faisant simplement séton au tiers supérieur et postérieur de la jambe droite. J'arrivai trop tard près de lui : il expirait, par suite d’une lésion de l'artère tibiale postérieure.
A Melegnano, à Solférino, se présentèrent des cas analogues.
A l’ambulance du quartier général, où se pratiquaient les opérations les plus importantes, le médecin-chef n’était assisté que de cinq aides; encore était-il obligé d’en distraire un ou deux après les grandes batailles, pour être occupés dans les centres d’évacuation.
Le 4 9 juin — la campagne était ouverte depuis six semaines — les médecins de l’ambulance volante n’étaient pas encore montés et, malgré toutes leurs démarches, n’avaient pu obtenir des chevaux. Ils étaient obligés de faire les étapes à pied ou sur les caissons d’ambulance. Quelle assistance attendre d’un personnel « harassé
1 Dunant, 112.
LA CAMPAGNE ü’iTALIE ET SES ENSEIGNEMENTS 6oi
par la chaleur et la fatigue de la marche, ou arrêté en arrière, tantôt sur les voitures, tantôt sur des véhicules d’emprunt 1 » !
Avant qu’un seul coup de fusil eût été tiré, on avait requis l'assistance de médecins et d’étudiants italiens, dont un de leurs confrères français disait : « Après les canons rayés, je ne connais rien de plus dangereux que les médecins de Turin, qui pratiquent la médecine antiphlogistique sans mesure et sans intelligence. » Le même médecin signalait la nécessité urgente de demander du personnel en France, car il y avait insuffisance d’infirmiers, comme il y avait pénurie de chirurgiens. Quelques musiciens avaient bien été désignés pour remplacer les infirmiers absents, mais ils ne rendaient aucun service, leur bonne volonté ne pouvant suppléer à leur ignorance. Les infirmiers-majors étaient de simples soldats « sans autorité et la plupart sans intelligence » ; ou des Italiens « sans zèle, sans énergie et sans probité. »
On était arrivé à manquer de caissons d’ambulance, les brancards même faisaient défaut. Pas de couvertures, aucun des médicaments indispensables!
Des ambulances volantes avaient été, néanmoins, établies dans des fermes, dans des maisons, des couvents, ou en plein air, à l’ombre de quelques arbres, et grâce à l’activité, au dévouement infatigable de nos chirurgiens, parèrent aux besoins les plus pressants.
Les officiers blessés y recevaient un premier pansement; puis, venait le tour des sous-officiers et des soldats. Après Solférino, il y eut tant de membres à couper, tant de pansements à faire, que deux des chirurgiens attachés à l’une de ces ambulances s’évanouirent, épuisés de fatigue; dans une autre ambulance, un de leurs collègues, pour pouvoir continuer son office, fut obligé de se faire soutenir le bras par deux soldats2.
Les blessés capables de marcher se rendaient d’eux-mêmes aux ambulances ; les autres étaient transportés au moyen de brancards et de civières. Le plus grand nombre étaient hissés sur des mulets, porteurs de litières ou de cacolets, qui les menaient aux ambulances de seconde ligne, où les moins invalides étaient déjà parvenus à se traîner.
De Castiglione, les blessés devaient être transportés dans les hôpitaux de Brescia, de Crémone, de Milan, pour y recevoir enfin des soins réguliers, ou y
1 Statistique de la campagne d'Italie , par Chfnu, passim.
- Dunant, op. cit 4&-
subir les amputations nécessaires; mais l’ennemi ayant enlevé presque tous les chars du pays, par voie de réquisition, on fut obligé de laisser sans soins, pendant deux ou trois jours, une quantité considérable de blessés français, qu’on avait couchés seulement sur de la paille.
« On met aussi de la paille dans les rues, dans les cours, sur les places, où l’on a établi à la hâte, ici des couverts en planches, là tendu des toiles, pour préserver un peu du soleil les blessés qui arrivent de tous les côtés à la fois. Les maisons particulières ne tardent pas à être elles-mêmes occupées; officiers et soldats y sont reçus par les propriétaires les plus aisés , qui s’empressent de leur procurer tous les adoucissements qui sont en leur pouvoir L »
L’insuffisance du nombre des aides et des servants se fait cruellement sentir. Quelque zèle que déploient les chirurgiens, quel que soit l’empressement des habitants à venir réclamer des malades, l’encombrement ne fait qu’augmenter.
Les mouches, les vers envahissent les plaies. Les femmes du peuple se prodiguent, étanchent la soif des blessés, en humectant leurs blessures ; jusqu’aux enfants, tous vont aux fontaines les plus rapprochées et en rapportent, pleins jusqu’au bord, des seaux, des bidons, des arrosoirs. Aux distributions d’eau succèdent les distributions de bouillon et de soupe, sur lesquels se jettent les malheureux affamés : il en est qui n’ont rien mangé depuis trois jours !
Des ballots de charpie ont été distribués à profusion, mais il n’y a ni bandelettes, ni linge, ni chemises. Un hydrographe de la marine écrit à l’Empereur, au lendemain de Solférino :
... Les blessés de Solférino, entassés à Castiglione, n’ont pas même encore été pansés, faute de moyens suffisants. Nous avons de la charpie , mais pas de linge , mais pas de chemises , pas de sucre , pus de vivres. J’ai donné tout ce que j’avais avec moi ; j’ai acheté de mes deniers tout ce que j’ai pu trouver. Tout te monde apporte son concours pour ces malheureux soldats, mais ces moyens s’épuisent.
Le manque de nourriture et de repos, l’excitation consécutive à la bataille, les fatigues de toute sorte ont développé chez quelques-uns une sensibilité nerveuse, qui se traduit par des gémissements et des sanglots ; d’autres souffrent sans une plainte et succombent sans bruit.
Des Autrichiens refusent de recevoir des soins dont ils se défient, arrachent leurs bandages et font saigner leurs blessures. Un Croate prend la balle qu’on
i Dunant, op. cit., 69.
LA CAMPAGNE D’iTALIE ET SES ENSEIGNEMENTS
vient de lui extraire et la lance à la tête du chirurgien qui l’a opéré. D’autres gardent un silence morne; certains témoignent leur gratitude par une mimique expressive.
De Gastiglione à Brescia, le service semble avoir fonctionné avec plus de régularité qu’ailleurs. A défaut de voitures d’ambulance, on s’est servi, pour le transport des blessés, de chars grossiers, traînés par des bœufs, qui, bien que
C A COI. ETS ET LITIÈRES, POUR LE TRANSPORT UES BLESSÉS UE I. ARMÉE U'I'l'ALIE.
garnis de branches d’arbres, ne préservent qu’imparfaitement de l’ardeur d’un ciel de feu ceux qu’on y a empilés. Dans tous les bourgs situés sur la route que suivent ces lamentables convois, les villageoises sont assises sur leurs portes, faisant de la charpie; quand les charrettes passent, elles y montent pour changer les compresses, renouveler la charpie, verser des cuillerées de bouillon, de vin et
de limonade dans la bouche de ceux qui n’ont plus la force de lever ni la tête
ni les bras.
Les autorités communales ont fait, de leur côté, préparer des boissons, du pain et de la viande; et lorsque les habitants sont dépourvus de denrées et
de provisions, les soldats de la garde partagent avec les blesses leuis lalions et
leurs gamelles.
Les blessés de l’armée sarde, transportés dans des villes qui n’ont pas été occupées, à peu de jours d’intervalle, par deux armées différentes, sont plus favorisés.
CHIRURGIENS ET BLESSES A TRAVERS l’hISTOIRE
Ceux qu’on a expédiés sur Brescia sont placés dans de bonnes charrettes, garnies d’une épaisse couche de foin et abrités du soleil par des berceaux de branches feuillées et entrelacées, recouverts d’une toile par-dessus1.
Dans les divers hôpitaux où se trouvent parqués les mutilés de toutes nationalités/ des exhalaisons méphitiques se dégagent, résultant de l’agglomération de tant de malades dans des locaux surchauffés et mal aérés. D’abondantes distributions de tabac les corrigent en partie. On a remarqué que « c’était la seule chose qui diminuât les appréhensions des blessés avant l’amputation d’un membre ; beaucoup ont été opérés la pipe à la bouche et plusieurs sont morts en fumant 2. »
Entre autres particularités propres à cette campagne, il convient de noter que les blessures observées sur les Autrichiens ont présenté plus de gravité que celles de nos soldats : cela tiendrait surtout à ce que nos hôpitaux n’ont reçu en réalité que ceux d’entre eux qui, plus gravement atteints, n’ont pu gagner leurs ambulances, ou ceux qu’on avait négligé d’enlever du champ de bataille. Il a été reconnu, d’autre part, que nos projectiles avaient une puissance plus considérable que ceux de l’ennemi.
Les fréquentes mutilations des mains qu’on a relevées s’expliquent par la nature des combats. « Partout la défense abritée dans des maisons, des fermes, des cimetières, derrière des murs, des retranchements, exigeait, de la part des assaillants, des escalades, des bris de portes, et les mains ont été plus exposées à l’action des projectiles 3. »
Comme dans les autres guerres, on a relevé des blessures multiples sur le même individu, par balles ou mitraille, mais surtout par coups de sabre ou de baïonnette.
Nous avons dit plus haut que, pendant cette campagne, nombre de blessés ont succombé à la suite d’hémorragies résultant de lésions artérielles très simples, qui n’auraient pas dû entraîner une terminaison funeste, si l’on avait arrêté l’écoulement sanguin : le docteur Richepin, médecin dans un régiment de ligne, et que nous présumons être le père du poète-académicien, a rapporté qu’à Solférino, il a relevé une dizaine de cas semblables. C’est aussi dans cette journée que le même major découvrit, sur un sous-officier autrichien blessé, un appareil hémostatique,
1 Dunant, 98.
2 De la mortalité dans l’armée , parle Dr J.-C. Chenu. Paris, 1870.
3 Op. cit., 120.
Après la bataille de Solférino.
« ressemblant à la pelote compressive des boîtes à amputation », et qui, convenablement appliqué, interceptait parfaitement le cours du sang. Ce sous-officier, qui avait été atteint d’un coup de feu au tiers inférieur et interne de la cuisse droite, avait réussi à arrêter par ce moyen une hémorragie de la fémorale, mais il avait été tué par un second coup de feu au cœur, et le dénouement empêcha notre confrère de savoir « si une main chirurgicale avait appliqué la compression, ou si c’était le blessé lui-même, en raison de la simplicité de l’instrument. »
Les chirurgiens militaires, sous l’inspiration de leur chef, le baron Hippolyte Larrey, toutes les fois que les circonstances et la nature des blessures l’ont permis, ont donné la préférence à la conservation sur l'intervention; mais une opération qui fait, cependant, partie de la méthode conservatrice, ne fut que rarement pratiquée, parce que, par suite de l’incurie administrative, il n’y avait pas de boîte à résection!
Combien d’autres fautes ont été imputées à la sacro-sainte Administration! Elles ont été signalées par les historiographes du service de santé et stigmatisées comme il convenait; nous n’y insisterons point. Nous associant aux judicieuses réflexions du professeur Delorme d, nous nous contenterons de contresigner ces lignes de l’éminent inspecteur d’armée :
La guerre eût traîné en longueur... on eût couru au-devant de désastres médicaux et chirurgicaux tout aussi terribles que ceux de Crimée... La fin si rapide et si inattendue des hostilités sauva une situation compromise. ..Avec un système d’évacuations à outrance, exécutées sans méthode, n’aboutissant le plus souvent qu’à l’encombrement, avec une organisation ambulancière et hospitalière si (défectueuse, avec des services aussi insuffisants, on n’a pas le droit d’exiger de la chirurgie des résultats brillants... Les enseignements épouvantables de la guerre d’Italie doivent rester toujours présents à nos esprits. Cette campagne a servi à démontrer, avec une évidence frappante, la .pernicieuse iniluence que peut exercer, sur la pratique de la chirurgie aux armées, une organisation sanitaire défectueuse.
11 est juste, toutefois, de relever à l’actif de cette guerre, qu’on expérimenta, pour la première fois, en Italie, le transport de blessés en wagons, et qu’on eut l’idée d’établir des ambulances de gare. Ce système d’évacuation, encore à l’état embryonnaire, devait, par la suite, s’amplifier, se perfectionner. On sait le parti que nous en tirons aujourd’hui.
1 Op. cil., 3a5.