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DE LA CROIX-ROUGE. - LA CONVENTION DE GENÈVE

« A quelque chose malheur est bon », proclame la sagesse des nations, dans un de ces adages qui reflètent le bon sens et l’expérience populaires. Le charnier sanglant de Solférino aura été l’humus fécondant, sur lequel a poussé cette fleur d’humanité et de pitié qui s’épanouira quelques années plus tard dans tout le rayonnement de son éclat.

Un homme, qui assistait en simple touriste à cet épique combat, nous eu a laissé la peinture la plus saisissante et, parce que la moins chargée de couleurs, la narration la plus réaliste, la plus vraie, parce que la plus vécue, à la comparer surtout aux impressions des combattants qui n’ont forcément vu qu’un coin de l’action, ou aux versions officielles, trop enclines à négliger certains détails, à atténuer certaines taches, que leurs auteurs ont un intérêt trop manifeste à dissimuler.

La bataille de Solférino fut livrée au plus long jour de l’année, le 24 juin ; elle dura plus de quinze heures; elle mit en présence, sur un terrain de cinq lieues d’étendue, par une chaleur étouffante, près de trois cent mille hommes, dont le plus grand nombre n’avaient pris aucune nourriture depuis la veille, ce qui devait mettre les blessés, à la fois affamés et épuisés, dans les conditions les moins propices à une prompte guérison.

La plupart de ceux qu’on relève sont « pâles, livides, anéantis : les uns, et plus particulièrement ceux qui ont été profondément mutilés, ont le regard hébété et paraissent ne pas comprendre ce qu’on leur dit; les autres sont inquiets et agités par un ébranlement nerveux et un tremblement convulsif; ceux-là, avec des plaies béantes où l’inflammation a déjà commencé à se développer, sont comme fous de douleur; ils demandent qu’on les achève et, le visage contracté, ils se tordent dans les dernières étreintes de l’agonie1. »

1 Un souvenir de Solférino , par J. Henry Dunant.

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Celui qui a parcouru ce théâtre de carnage, raconte qu’il était à chaque instant arrêté par des scènes pareilles de désolation; il a vu « des infortunés qui, non seulement ont été frappés par des balles ou des éclats d’obus, qui les ont jetés à terre, mais dont les bras ou les jambes, ont été brisés par les roues de pièces d’artillerie qui leur ont passé sur le corps. Le choc des balles cylindriques fait éclater les ôs dans tous les sens..., les éclats d’obus, les balles coniques produisent aussi des fractures excessivement douloureuses et des ravages intérieurs souvent terribles. Des esquilles de toute nature, des fragments d’os, des parcelles de vêtements, d’équipement ou de chaussure, de la terre, des morceaux de plomb compliquent et irritent les plaies du patient et redoublent ses angoisses. »

Durant trois journées et trois nuits, des infirmiers, des soldats, des paysans s’étaient employés à relever les morts et les blessés ; mais combien, cachés dans des fossés, dans des sillons, masqués par des buissons ou des accidents de terrain, ne furent pas vus et qu’on abandonna sans soins, sans secours! Que de vivants mêlés aux cadavres et qui partagèrent la même sépulture ! De ceux qu’on recueillit, combien n’eurent pas un sort plus enviable que ceux de leurs camarades qui avaient succombé à leurs blessures !

Deux jours après la bataille, à Gastiglione, l’encombrement était tel que chaque médecin eut près de 500 blessés à soigner; jusqu’aux cafés et boutiques, tout était transformé en ambulance.

Une panique se produisit soudain dans la ville, qui eut les plus désastreuses conséquences. Une colonne de prisonniers autrichiens ayant été aperçue au loin, le bruit se répand que l’ennemi fait un retour offensif. Aussitôt, par un de ces phénomènes de contagion mentale bien connus des aliénistes, la panique gagne de proche en proche. Les habitants s’enfuient, emportant leurs objets les plus précieux ; ceux qui restent s’empressent de brûler les drapeaux italiens et français, dont toutes les fenêtres ont été pavoisées, et, à la place de blessés des armées alliées, installent des blessés autrichiens.

Charrettes, voitures et fourgons s’élancent à fond de train sur les routes, « foulent les blessés, qui supplient qu’on les emmène et qui, sourds aux observations, se débarrassent de leurs bandages, sortent tout chancelants des églises et s’avancent dans les rues, sans savoir jusqu’où ils pourront aller. » N’est-il pas à présumer que ces blessés, ces estropiés n’auraient pas obéi aux suggestions d’une terreur collective, n’eussent pas couru au-devant d’un danger réel, pour échapper à un péril imaginaire ; que ces administrateurs, ces médecins n’auraient pas déserté leur poste, si

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ces derniers et les malheureux confiés à leur vigilance, s’étaient sentis protégés, « neutralisés » par les lois de la guerre ; s’ils avaient été mis à l’abri par une sorte de cartel de sauvegarde, consenti entre les nations belligérantes?

Sans doute on a, de tout temps, et comme par un instinct humanitaire, respecté la vie du chirurgien au cours de la bataille : c’est là une « convention de dioit natuiel, gravée dans le cœur humain », depuis qu’il y a des hommes qui s entretuent et des médecins pour panser leurs blessures. Il était à prévoir que ce généreux instinct, qui rend sacrée l’existence de deux êtres devant lesquels toute violence désarme et s’incline, se traduirait quelque jour sous la forme de traités spéciaux, dont on s’engagerait, de part et d’autre, à respecter la teneur.

Par une coïncidence qu’il suffira de relever, sans en tirer de conclusion, c’est au cours de guerres entre l’Allemagne et la France, qu’ont été faites les premières tentatives de protection des hôpitaux ou ambulances et des infortunés que la malechance des combats y avait conduits.

En 1689, le comte d’Asfeld et l’électeur de Brandebourg; en 1743, le maréchal deNoailles et le comte de Stair, pendant la guerre de la succession d’Autriche: en 1749, le marquis de Rougé et le baron de Buddenbrock, faisaient déclarer inviolables les asiles où seraieni recueillis les blessés de l’une et de l’autre des troupes en présence.

En 1763, un philanthrope qui, toute sa vie, fut dévoré d’un zèle ardent pour le bien *, demanda que cette noble tradition fût reprise, devint une règle du droit des gens. Parlant du « respect que les nations devaient accorder à ces asiles sacrés, où le vertueux défenseur de la patrie va chercher la guérison d’une blessure dont la cause est si noble », cet homme, éclairé autant qu’ingénieux, véritable apôtre de la solidarité humaine, à une époque où le mot n’avait pas encore droit de cité, demandait déjà qu’on cessât de regarder « les hôpitaux comme des conquêtes et les malades qu’ils renferment comme des prisonniers ». Et il ajoutait fort sensément :

A combien de milliers de malades ou de blessés la crainte de tomber sous la puissance de l’ennemi n’a-t-elle pas coûté la vie ! Les évacuations font périr un nombre infini de malheureux qu’on aurait sauvés, s’ils fussent restés dans le lieu où ils avaient été déposés d’abord. Comment est-il possible que des nations policées ne soient pas encore convenues de regarder les hôpitaux comme les temples de l’humanité , qui doivent être respectés et protégés par les vainqueurs ?

1 Cf. De Chamousset, Œuvres complètes, tome II, i5 et s. Paris, MDCCLXXXIII.

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CHIRURGIENS ET BLESSES A TRAVERS l’hISTOIRE

Et, dans le style un peu déclamatoire, qui porte bien la marque du temps, il poursuivait :

La voix d'une politique inquiète devrait-elle l’emporter sur le cri de la sensibilité, qui réclame des droits si sacrés? Dans un siècle où l’on a tant gagné du côté de l'esprit et des lumières, ne devrait-on pas prouver qu’on n'a rien perdu du côté du cœur et des sentiments, et

le moment ne paraît-il pas venu tl’ établir pour les nations une con vention réclamée par V humanité ?

Un historien de la chirurgie1, qui rédigeait son traité quelques années après la publication de l’ouvrage dont nous avons extrait ces lignes, émettait le même vœu, en termes plus explicites encore :

Aujourd'hui que l’humanité reprend ses droits longtemps réclamés; que les Souverains connaissent mieux le prix du sang de leurs sujets et ne permettent qu’à regret de le verser pour la défense de la patrie, parce qu’elle est moins exposée qu'autrefois aux grandes révolutions ; aujourd’hui, les Souverains, laissant agir leur sensibilité naturelle, parfaitement d’accord avec leurs véritables intérêts comme avec ceux de leurs sujets, ne devraient-ils pas convenir entre eux , par une loi non moins sacrée que celle de prendre soin des malades ennemis faits prisonniers, (pie les hôpitaux militaires seront , de part et d'autre , des asiles inviolables pour les malades et pour ceux qui les servent ; qu’ils seront regardés comme des sanctuaires dont il n’est pas permis d’approcher les armes à la main ; enfin, que ceux qui les habitent ne seront pas réputés prisonniers, et n’entreront point dans la balance des échanges?

Et cet annaliste de notre art rappelle, à cette occasion, que deux généraux ont exécuté ce projet dans la guerre de 1743, en Allemagne, comme nous-même l’avons énoncé plus haut :

Le comte de Stair, touché de l’espèce de barbarie qu’oiTrent les transports ou évacuations d’un hôpital sur un autre, pendant que l'armée anglaise qu’il commandait était campée à Aschassenburg, fit proposer au duc de Noailles, général français, dont l'humanité lui était connue, de respecter et de protéger réciproquement les hôpitaux. L’accord fut fait et le duc de Noailles profita de la première occasion pour montrer combien il avait à cœur de l’observer religieusement. L’hôpital anglais était àFeckenheim, village situé sur le Mein ; le général, envoyant des troupes dans un village voisin de celui-ci, sur la rive opposée, et craignant de mettre l’alarme parmi les malades qui l’occupaient, eut soin de les rassurer, en leur faisant savoir qu’ayant appris que I ’ hôpital était dans le village, il avait donné les ordres les plus exprès pour qu’ils ne fussent pas inquiétés par ses troupes.

Ce n’élait là qu’une sorte d’armistice, s’appliquant à un champ restreint du théâtre des opérations; il fallut attendre plus de soixante ans avant de voir se renouveler une tentative analogue.

1 Histoire de la chirurgie , depuis son origine jusqu'à nos jours, par M. Peyrilhe, tome ' second. A Paris, de l’Imprimerie Royale, MDGGLXXX, 4o3 et s.

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Le 5 floréal an VIII (25 avril 1800), s’ouvrait la campagne où Moreau, l’heureux rival de Bonaparte, allait conquérir ses premiers lauriers. Dès le début de cette campagne, le chirurgien Bercy eut une inspiration qui aurait du suffire à préserver

Le CiimriuiiEX en chee I’ercv.

son nom de l’oubli, s’il n’avait eu d’autres titres à l’immortalité; il proposa au général, sous les ordres duquel il servait, d’imiter le noble exemple donné par son illustre devancier et de déclarer, comme l’avait fait le maréchal de Noailles, l’inviolabilité des hôpitaux militaires. Donnant corps à son projet humanitaire, Percy soumit à Moreau, qui la fit tenir au général ennemi, la rédaction suivante :

Le général Kray, commandant l’armée autrichienne, et le général Moreau, commandant l’armée française, désirant diminuer autant que possible les malheurs de la guerre et. adoucir le sort des militaires blessés dans les combats, sont convenus des articles suivants :

Article premier. — Les hôpitaux militaires seront considérés comme autant d’asiles inviolables, où la valeur malheureuse sera respectée, secourue, et toujours libre, quelle que soit l’armée à laquelle ces hôpitaux appartiennent et sur quelque terrain qu ils soient établis.

Article 2. — La présence de ces hôpitaux sera indiquée par des écriteaux placés sur des chemins aboutissans, afin que les troupes n’en approchent point, et qu’en passant, elles observent le silence et fassent cesser le bruit des tambours et instrumens.

Article 3. — Chaque armée restera chargée de l’entretien de ses hôpitaux, après avoir perdu le pays où ils existent, comme si ce pays était encore en son pouvoir. Les effets continueront à lui appartenir; les dépenses seront à son compte; rien ne sera changé au régime de ces établissements, et la consigne donnée à la sauvegarde sera concertée entre les chefs de service et le commandant du poste étranger.

Article 4. — Les armées favoriseront réciproquement le service des hôpitaux militaires situés dans les pays qu’elles viendront à occuper. Elles feront fournir par les habitants, ou fourniront elles-mêmes tous les objets nécessaires aux blessés et hospitaliers, sauf à s’en faire rembourser le montant, ou même à retenir des otages ou des effets, jusqu’à ce que le paiement des avances soit effectué.

Article 5. — Les militaires guéris de leurs blessures seront renvoyés à leur armée respective, avec une escorte qui leur fera fournir en chemin des vivres et des voitures, et les accompagnera jusqu’aux avant-postes de l’armée où ils se rendront. Il sera de même accordé une escorte pour protéger, lors de l’évacuation complète de l’hôpital, les convois de voitures sur lesquelles on aura chargé les effets, si ceux-ci n’ont point été retenus pour garantir l’acquittement des dépenses faites pour le dit hôpital.

La présente convention, seulement applicable aux militaires blessés, sera publiée à l'ordre des deux armées, et lue dans chaque corps deux fois par mois. L’exécution de ses articles est recommandée à la loyauté et à l’humanité de tous les braves, et chaque armée promet de faire punir exemplairement quiconque y contreviendrait1.

Le projet de Percy ne fut pas pris en considération : ce n’est que beaucoup plus tard que la leçon d’humanité, dédaignée par les contemporains du bon chirurgien, sera comprise et entendue.

Cette idée, qui a mis tant de siècles à entrer dans la pratique, devaiL être reprise par un Italien, membre correspondant de l’Institut de France : le 28 avril 1861, le Dr Palasciano lisait à l’Académie Pontraniana un mémoire : La Neutralità dei feriti in tempo di guerro, qui doit être considéré, selon l’expression de Maxime du Camp2, comme «l’acte de naissance de la Convention de Genève ».

Mais s’il est de toute justice de proclamer les droits à la priorité de notre confrère italien, nous ne saurions méconnaître que c’est à la ténacité inlassable, aux efforts multipliés et persévérants d’un homme qui n’appartint pas à notre corps, mais qui, sans être pourvu d’aucun mandat, puisa dans sa foi d’apôtre la force de conviction qui le fit triompher de tous les obstacles : c’est au Génevois Henry

1 Journal des, campagnes du baron Percy , publié par M. Emile Longin.

2 Reçue des Deux-Mondes , i5 octobre 1 888 .

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Dunant, que revient le mérite incontesté d’avoir réalisé cette institution de la Croix- Rouge, dont la Convention de Genève a établi les bases indestructibles.

Pour être, cependant, tout à fait équitable, il convient de rappeler que, le 29 mai 1859, le Moniteur publiait un décret, signé quelques jours après la bataille de Montebello, qui statuait que, « désormais, tous les prisonniers blessés seraient rendus l’ennemi sans échange, dès que leur état le permettrait ». Ce décret ne resta pas lettre morte, énonce formellement le Dr Léon Le Fort ( Revue des Deux-Mondes, 1er novembre 1871), à qui nous devons la connaissance de cette particularité généralement ignorée ; « nous eûmes, rapporte le savant professeur, en 1859, à ramener à Vérone des blessés autrichiens, soignés dans nos hôpitaux de Milan et de Brescia; témoin ému des scènes attendrissantes que provoquait le retour de ces malheureux au milieu de leurs compatriotes, nous pûmes apprécier combien était grand le bienfait réalisé par le décret de Montebello. C’est donc à la France qu’appartient légitimement l’honneur d’avoir réclamé la neutralisation des blessés; mais... c’est au comité de Genève qu’on doit d’avoir vu ce principe, étendu dans son application au personnel et au matériel sanitaires, accepté par tous les gouvernements de l’Europe ».

Après cette mise au point, revenons à H. Dunant.

Dunant avait constaté de ses yeux l’insuffisance du service sanitaire, au cours de la campagne dont il a narré les émouvantes péripéties ; il avait assisté, spectateur impuissant, à l’abandon presque forcé des blessés sur le champ de carnage et, cependant, il le reconnaissait, « dans aucune guerre et dans aucun siècle, on n’avait vu un si grand empressement et un si beau déploiement de charité ». Mais, alors que les progrès dans l’œuvre de mort étaient incessants, que chaque gouvernement luttait d’émulation pour les accroître encore, l’œuvre de salut n’excitait de leur part qu’indifférence ou dédain.

,1. Henry Dunant,

Promoteur de la Convention de Généré.

« Puisque, écrivait le généreux philanthrope, les hommes continuent à s’entretuer sans se haïr; puisque l’on déclare, comme l’affirme le comte Joseph de Maistre, que la guerre est divine ; puisque l’on invente tous les jours, avec une persévérance digne d’un meilleur but, des moyens de destruction plus terribles que ceux que l’on possède déjà, et que les inventeurs de ces engins meurtriers sont encouragés dans la plupart des grands Etats de l’Europe, où l’on arme à qui mieux mieux, pourquoi ne profiterait-on pas d’un temps de tranquillité relative et de calme, pour résoudre une question d’une aussi haute importance, au double point de vue de l’humanité et du christianisme1?» Et donnant une forme concrète à sa pensée : « N’y aurait-il pas moyen, concluait-il, de fonder des sociétés volontaires de secours, qui auraient pour but de donner ou de faire donner, en temps de guerre, des soins aux blessés ? »

Ces sociétés, qui se trouveraient tout organisées dans l’éventualité d’une

guerre, devraient-elles rester inactives en temps de paix? Tel n’était pas le

sentiment de celui qui les avait conçues : « Ces sociétés pourraient même rendre de grands services pendant des époques d’épidémies ou dans des désastres, comme des inondations, des incendies ; le mobile philanthropique qui leur aurait donné naissance les ferait agir dans toutes les occasions où leur action pourrait s’exercer. »

Pour une tâche de cette nature, qui exige tant de dévouement, tant de désintéressement, il importe de ne pas recourir à des mercenaires: « Trop souvent les salariés deviennent durs: ou le dégoût les éloigne et la fatigue les rend paresseux ; » il faut choisir des personnes diligentes, préparées, initiées au labeur qu’elles doivent accomplir, « et qui, reconnues par les chefs des armées en campagne, soient soutenues dans leur mission ».

Les . exemples qu’offre l’Histoire sont là pour attester qu’il n’est point chimérique de compter sur de pareils concours. Qu’est-il besoin d’évoquer les ombres héroïques d’un Charles Borromée accourant, du fond de son diocèse, pour braver la contagion du fléau qui sévissait à Milan; d’un Belzunce, prodiguant les trésors de sa charité au cours de l’épidémie de peste qui exerça de si cruels ravages dans le midi de la France? Plus près de nous, pendant la guerre de Crimée, ne vit-on pas deux femmes, deux saintes, l’une grande-duchesse de Russie, l’autre, de moins noble extraction, mais appartenant néanmoins à une

1 Un souvenir de Solférino, i5o et s.

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catégorie sociale des plus élevées, miss Nightingale, chacune auprès des leurs, penchées sur les lits de souflrance, sans autre récompense, sans autre stimulant que leur ardent amour pour l’humanité souffrante? « L image de miss Florence Nightingale, parcourant pendant la nuit, une petite lampe à la main, les vastes dortoirs des hôpitaux militaires et prenant note de l’état de chacun des malades, pour leur procurer les soulagements les plus pressants, ne s’effacera jamais du cœur des hommes qui lurent les objets ou les témoins de son admirable charité, et la tradition en sera conservée pour toujours dans les annales. »

Deux autres Anglo-Saxonnes, madame Beecher-Stowe, l’auteur du roman qui a fait le tour du monde civilisé, la Case de l’Oncle Tom , et madame Elisabeth Fry, la riche quakeresse qui consacra sa fortune et sa vie à l’amélioration du sort des prisonniers dans les geôles du continent, au commencement du dernier siècle, ont agi, à leur insu, sur l’esprit du promoteur de la Croix-Rouge, qui en convient lui-même sans fausse modestie: « L’influence féminine, consigne-t-il dans son opuscule, est précieuse pour le bien de l’humanité, elle est appelée à devenir de plus en plus considérable ; » phrase dont le féminisme aurait tout droit de se targuer ; n’est-ce pas comme une prophétie qui annonçait son avènement futur ? lteconnaissons, du reste, que, sans le concours des femmes, le programme que s’était tracé Dunant n’aurait été qu’incomplèfement réalisé.

Ce programme, il fallait, pour le remplir, « réunir en un seul effort collectif tous les efforts particuliers, de façon à leur imprimer un mouvement d’ensemble, concerté dans l’action et fécond dans les résultats. » Comment y parvenir, sinon en gagnant à sa cause toutes les nations intéressées en la personne de leurs gouvernants, et aussi l’opinion publique, dans les pays où celle-ci est souveraine? Ainsi le comprit notre tenace Genevois, qui se mit dès lors en campagne pour faire aboutir son généreux projet.

Par où allait-il commencer cette croisade pour le bien ? On le pressent : « C’est Paris qui consacre les idées : c’est de là que les principes nouveaux ravonnent sur le monde. » Dans la capitale de l’univers civilisé, Dunant rencontra un accueil des plus sympathiques ; journalistes en crédit, dames du meilleur monde, les personnalités les plus hautes, parmi les lettrés et les savants, c’est a qui lui prodiguerait les félicitations, les encouragements.

« Votre entreprise est la plus grande du siècle, lui écrivait Renan : l’Europe n’aura peut-être que trop l’occasion d’en apprécier les bienfaits. » Guizot, Royer-

Collard, de Lesseps associaient leurs éloges à ceux de l’illustre auteur de la Vie de Jésus. Par une inspiration délicate, une femme au grand cœur vint en aide au novateur, de la manière la plus délicate et la plus ingénieuse : Mme de Staël, bellesœur du duc de Broglie, fit confectionner un certain nombre de brassards portant l’insigne de la Croix-Rouge ; elle les exposa dans ses salons, bien en vue. Le premier mot de ceux qui les voyaient était pour s’enquérir de la signification de ces insignes ; M™6 de Staël s’empressait de donner les explications, se constituant la propagandiste zélée de l’œuvre qu’elle avait prise sous son patronage.

Mais la victoire n’était pas complètement gagnée ; les milieux militaires se montraient assez mal disposés; l’Empereur n’avait pas encore fait connaître ses intentions. Par un heureux hasard, Napoléon III avait servi jadis, au temps où il était simple officier dans l’armée suisse, sous les ordres du général Dufour; celui-ci, qui avait donné son appui à la tentative de son compatriote, écrivit personnellement au souverain; et l’Empereur, en dépit des oppositions de son entourage, décidait que la France serait représentée à la conférence qui allait s’ouvrir à Genève.

Bientôt l’Angleterre, à la voix du romancier Charles Dickens, champion de toutes les causes généreuses, la Russie, la Saxe, la Hollande, l’Autriche adressaient leur acquiescement. La reine de Prusse, devenue plus tard l’impératrice Augusla, avait été initiée au projet de Dunant par la lecture de sa brochure sur Solférino, qu’une main inconnue avait déposée sur sa table4; quelques jours après, elle trouvait dans le Journal des Débats l’éloquent article de Saint-Marc Girardin: sa conviction, à partir de ce moment, fut faite 1 2.

Dans sa séance du 9 février 1863, la Société génevoise d'utilité publique décidait de « prendre en sérieuse considération » l’idée émise dans la conclusion du livre intitulé : Un souvenir de Solférino, savoir : « la création, en temps de paix, de Sociétés de secours pour les blessés et l’adjonction aux armées belligérantes d’un corps d’infirmiers volontaires. » Le 8 août de l’année suivante, vingt-six délégués de seize Etats arrivaient à Genève et se mettaient à l’œuvre; le 22 du même

1 Cf. les Débats , 26 février 1898. (Le fondateur de la Croix-Rouge : M. Henry Dunant, par Maurice Muret.)

2 Le professeur Muller rapporte qu’en 1866, lors des fêtes données à l'oecasion de la victoire de Sadowa,la reine Augusta dit à Dunant, qui s’était rendu à Berlin sur son invitation : « Quand j’ai lu votre livre, j’ai été tellement émue que je l’ai communiqué au Roi. Le Roi, après l’avoir lu en entier, m a dit : « Il faut que nous fassions réussir cette œuvre ».

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mois, était promulguée la Convention « pour l’amélioration du sort des militaires blessés en campagne ».

Les lieux où les blessés sont en traitement étaient déclarés neutres ; de même, le personnel de ces établissements (intendance, services de santé, d’administration, de transport, ainsi que les aumôniers). Le matériel des ambulances participait à l’immunité.

Les habitants portant secours aux blessés devront être à l’avenir respectés; les militaires, blessés ou malades, seront recueillis et soignés, à quelque nation qu’ils appartiennent ; on renverra dans leur pays ceux qui, après guérison, seront reconnus incapables de servir.

Il était nécessaire d’adopter un signe distinctif et uniforme pour marquer la neutralité des personnes et des lieux. « En 1859, chaque nation possédait bien, pour ses hôpitaux de campagne, un drapeau particulier; mais les couleurs en étaient presque toujours inconnues aux soldats ennemis, de telle sorte que les ambulances étaient envahies, les blessés faits prisonniers, les médecins arrêtés ou massacrés au moment même où ils soignaient les blessés. Telle est l’origine du drapeau blanc à croix rouge1. »

Les armes de la Confédération helvétique étant de gueules à la croix d’argent, on Ie3 inversa et l’on en fit l’écusson d’argent à la croix de gueules. Les chirurgiens, les ambulanciers, les infirmiers le portent en brassard2 ; les hôpitaux, les ambulances, les convois de brancards l’arborent sur un drapeau 3.

Aujourd hui, tous les Etats civilisés ont adopté cet instrument diplomatique d’humanité qu’est la Convention de Genève ; partout sont établies des Associations et des Sociétés de la Croix-Rouge.

Plusieurs des vœux humanitaires émis à diverses époques ont été réalisés : notamment, l’extension à la marine du bénéfice de la neutralisation octroyée aux combattants des armées de terre; le traitement uniforme des prisonniers de guerre, dont le sort a été définitivement fixé par l’assemblée internationale de La Haye, en 1899 ; la constatation de l’identité et l’inhumation des morts, après le combat;

1 Les Origines de la Croix-Rouge , par Ch. -F. Haje et J.-M. Simon, 2e édition. Amsterdam, 1901.

2 C’est le général Dufour qui aurait donné l’idée du brassard spécial, pour distinguer les ambulanciers des belligérants.

3 La Croix-Rouge de France ( Revue des Deux-Mondes , 1888).

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la communicalion réciproque de la liste des morts et des blessés ; l’iuterdiction des balles explosibles, etc. Toutes ces victoires du droit sur la force, de la conservation sur la destruction, de la douceur sur la violence ont été rendues possibles par l’énergie, par la persévérance d’un être humain.

* L’étendard « qui flotte au-dessus des massacres comme un emblème de salut » , c’est l’immortel Genevois qui l’a fièrement arboré le premier, qui en a du moins fixé la hampe assez solidement, pour qu’elle ne soit plus jamais abattue.

Le « secret de toutes les créations, c’est un homme qui s’est donné », a écrit un jour un de nos académiciens notoires, pensant peut-être à Dunant. Le Samaritain de Solférino peut non moins légitimement s’approprier cette pensée d’Alfred de Vigny : « C’est l’enthousiasme de la pitié que je sentais en mon cœur. »

N’est-ce pas, d’ailleurs, Dunant lui-même qui a signé ces lignes : « L’âme possède de merveilleuses facultés pour le bien ; un seul homme , une seule femme, doués de facultés ordinaires, armés seulement de V amour du prochain et avec un peu d’enthousiasme, peuvent accomplir des choses très utiles à l’humanité... L’égoïsme est une grande illusion; il ne produit, en définitive, que désappointement vide ou désespérance secrète. Le dévouement. .. l’altruisme est la plus sublime de toutes les vertus. »

Cet exemplaire d’humanité supérieure a, selon une expression heureuse, doté l’immense troupeau humain d’un drapeau qui défie toutes les haines, « le drapeau de la pitié, blanc comme la candeur et rouge comme le sang ». Grâces soient rendues à Dunant pour l’énergie, la ténacité de ses efforts, dans la poursuite d’un but d’une si haute générosité !

La création des Sociétés de secours a été la réponse tardive aux cris de détresse, poussés par les blessés sur tous les champs de bataille, depuis le jour lointain où les forces humaines sont entrées en conflit.

Les réclamations incessantes qu’ont fait entendre en tout temps les chirurgiens, témoins impuissants des souffrances que leur art, aidé de leur bonne volonté, n’a pas toujours suffi à calmer, n’ont pas été sans contribuer à la réalisation de l’immense progrès social que nous avons été heureux d’enregistrer, en attendant que sonne l’heure de la suppression de la guerre, que les générations futures saluent l’avènement d’une ère de fraternité universelle.

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