‹ Chirurgiens et blessésChapitre 12 sur 122 · MIRES ET BLESSÉS DANS T, ES ROMANS DE CHEVALERIE · texte numérisé non relu

MIRES ET BLESSÉS DANS T, ES ROMANS DE CHEVALERIE

herbes, dont elles se passaient, de mère en fille, les vertus bienfaisantes. A chaque page des épopées chevaleresques, apparaît une dame ou une demoiselle, «piteusement penchée sur un corps meurtri' ».

CHATELAINE APPROCHANT UNE PLANTE (MANDRAGORE) DES LÈVRES D I N CHEVALIER BLESSÉ.

(Roman de Lancelot du Lac, manuscrit miniature : .Ms Français Bibl. Nat.)

Chez l’épouse ou la fille du chevalier, l’amour de la poésie n’exclut pas le sens pratique: elle est un peu pharmacienne, un peu chirurgienne, un peu médecin, comme on peut l’être au xue siècle. La vue d’une blessure ne l’effraie pas; ses petites mains ne craignent pas de se souiller de sang; elle connaît les recettes de certaines pommades, de certaines mixtures, dont les plantes de son jardin ou les herbes des champs font toute l’efficacité1 2.

Elle ne laisse passer aucune occasion d’exercer ses talents. Qu’on amène au château, quand il n’y a pas d’abbaye dans le voisinage, un blessé, un moribond; ou que ce soit le seigneur qu’on rapporte des champs de bataille, sur le désir qu’il a exprimé d’être entouré des siens, lors du passage de vie à trépas,

1 Berthaut, op. cit.

- Cf. La Chevalerie , par Léon Gautier, membre de '. Institut, 36^, 558, ^55 et passim.

CHIRURGIENS ET BLESSES A TRAVERS l’iIISTOIRE

ia dame et la demoiselle de céans se montreront expertes à le réconforter et, quand sera accouru le mire, elles prêteront leur assistance à l’homme de l’art.

Ce sont là nos premières ambulancières , car elles ne restent pas toujours au manoir et portent secours au besoin sur le lieu même du combat : d’après les Niebelungendlied, à la bataille de Sticklertad (1030), Tharnod, blessé à mort, se réfugia dans une grange, où il trouva des femmes soignant les blessés ; tandis que, plus tard, Magnus, le bon roi de Norvège et de Danemark, constatant le nombre insuffisant de médecins pour soigner les blessés de guerre, choisit, pour leur venir en aide, ceux d’entre les soldats qui avaient les mains les plus douces1 2.

Dans le Roman de Thèbes -, où sont racontés les combats d’Etéocle et Polynice, l’un des chefs, Tydée, a été blessé; qui voit- on à son chevet? la fille de Lycurgue, qui, après lui avoir administré du « claré », liqueur où entraient du vin d’Espagne, du miel et des épices, oint sa plaie doucement de baume, la bande avec une broderie, en faisant quatre tours par tout le corps; puis, elle le fait manger et lui prépare un lit de paille, afin qu’il prenne quelque repos.

Dans le roman de Per ce for est 3, une jeune fille, du nom d’Hélène, réduit magistralement une luxation de l’épaule et met d’autant plus de cœur à la besogne, que c’est son propre cousin qui est le « sujet».

Dans une autre circonstance, l’épouse soigne l’époux; mais les étrangères ne témoignent pas de moins de zèle que des alliées ou des parentes : Bélise, fiancée du chevalier Otinel, après que celui-ci s’est battu avec le roi des Sarrasins, découvre, avec quelle hâte, on le devine, son fiancé, pour rechercher l’endroit où ont porté les coups.

Dans la nouvelle d ' Aucassin et Nicolète, Aucassin, tombé de cheval sur une pierre, s’ést démis l’épaule; sa mie seule veut le soigner et réussit à le guérir, rien qu’avec « de l’erbe fresce et des feuilles verdes ».

Les filles et les 'femmes des barons, des seigneurs, ne croient pas déroger à remplir le rôle d’infirmières; elles y excellent surtout, quand elles ont suivi les leçons des mires; il en est, mais c’est l’exception, qui sont allées à Salerne étudier la médecine. Presque tous les mires qui suivent les armées en campagne ont étudié à cette école ; nous aurons à reparler plus tard de ce foyer d’enseignement.

1 Les gardes-malades, parles Drs IIamilton et F. Hegnault, k>2-3.

2 L. Constant, L e Roman de Thèbes, 1, 91.

3 La Curne de Sainte-Palaye, Mém. sur Vancienne chevalerie , I, 44*

Chevalier blessé, transporté dans une abbaye, pour y recevoir des soins. (Roman de Lancelot du Lac, t- Ier, 30 : Ms- Fr- 343, Bibl. Nat,)

Aux représentants du Christ sur la terre, prêtres, moines, clercs, est dévolue la tâche de relever ceux qui vivent encore, et d’enterrer ceux qui ont rendu leur Ame an Seigneur. Ils font 1’office de brancardiers, sans se servir de brancards.

Le plus souvent, ils chargent l’infortuné sur leurs épaules; mais ils se servent aussi des litières1, ou utilisent le pas tranquille des mulets : Hermenfroi est mis dans une litière, et lorsque le frère de Kenaud de Montauban a reçu sa blessure, qui l’empêche de marcher, on pense que la marche à l’amble du paisible animal lui sera moins pénible que le trot du cheval; mais qu’on ne s’y fie point, il peut arriver que le mulet aille plus vite que le cheval, comme il advint pour Girart de Roussillon 2.

Dès qu’on apporte aux mires un blessé, sur son escu voutis 3, ils prennent d’infinies précautions pour le désarmer, afin de lui éviter des souffrances 4 ; puis, si une source est proche, ils lavent sa plaie à grande eau. Quand ils le peuvent, ils font tiédir cette eau5; et s’ils ont du vin blanc, c’est cet alcoolique mitigé qu’ils emploient de préférence6 : ne peut-on pas voir là une ébauche d’asepsie?

S'ils ne se sont pas toujours précautionnés de la bienfaisante liqueur, ils n’ont pas manqué d’emporter une bonne provision d’onguents, de ces onguents « surnaturels ou mystérieux » dont malheureusement s’est perdue la recette, et que les mires savaient habilement étendre sur des bandes de toile, bien blanche et bien fraîche.

Presque aussi réputé que le fameux baume de Fierabras était ce qu’on nommait alors Yentret. Que désignait-on, au juste, sous ce nom? On appelait ainsi des bandes de toile, enduites de baumes et de liniments, sorte de diachylon, à l’aide duquel ou rapprochait les bords des plaies; par extension, on appellera de ce nom, par la suite, toute substance plaquée sur une partie du corps ; cataplasmes, emplâtres, onguents, et tout remède en général7.

1 Cf. les romans de chevalerie Brui, v. 9119, 9 120; Chevalier as deux espées, v. 2902 ; Philippide, de G. Le Breton, XII, etc.

- Girart de Roussillon , cité par L. Gauthier.

•! Girbers de Metz (Bibl. Nat., ms. fr. 19160, f° 333).

* Les « navrés », dont le haubert est imbibé de sang, souffrent surtout de la soif. L’horrible geignement des blessés domine tous les bruits. « Li navré braient et crient Dieu merci. » Ogier, v. - G B4 -

5 Chevalier à deux espées, v. 335 1.

(! Renaus de Montauban, 218, v. 3o.

7 Godefroy, Dictionn. de l'ancienne langue française, art. Entret.

Un chevalier ou un mire (?) appliquant un topique (poudre ou onguent) sur le genou b'un patient royal.

(Lancelot du Lac : Bibl. Nat., F. Fr., 343, f° 103.)

CHIRURGIENS ET BLESSES A TRAVERS l’tIISTOIRE

Outre 1 ’entret, les mires portaient avec eux des « oignements », pour cicatriser les plaies ou les empêcher d’exhaler une mauvaise odeur; et, lorsqu’ils ne disposaient pas de ces précieux médicaments, ils se servaient des simples, qu’ils étaient allés cueillir directement dans les champs.

Telle herbe a la vertu de calmer la douleur; telle autre, de ranimer un chevalier qui a perdu connaissance. Le plantain, l’ache et le fenouil, mêlés au sel, entrent dans la composition de certains emplâtres. Le « dictame », en infusion, est le plus puissant des vulnéraires; mais plus merveilleuse encore est la plante appelée Toscane; et surtout, et avant toutes, la Mandegluire, qui guérit tous les maux, sauf la mort, dont rien ne saurait garder.

Lorsque toutes les ressources humaines étaient épuisées, il ne restait plus de recours qu’en le divin Maître, le médecin céleste, qui, seul, peut intervenir dans les cas désespérés.

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