CHAPITRE IX
LA CHIRURGIE ET l’hYGIÈNE MILITAIRES AUX CROISADES
L’art de guérir, ou plutôt d’aider la nature médicatrice, était trop imparfait aux xne et xme siècles, pour qu’on ne fût pas en droit de constater son insuffisance et ses déceptions; c’est parce qu’il connaissait bien les médecins de son époque, que saint Bernard, à son lit de mort, se refusait opiniâtrément à user de leur ministère1 2; il fallait être roi pour n’avoir pas le pouvoir de s’y dérober.
Un poète du xue siècle- maudit, dans ses vers, les pilules et les sirops, le sucre et le miel des apothicaires: sans doute, ce rimeur satirique se souvenait- il des derniers moments de Louis le Gros, lequel « buvait de plusieurs manières de buvrages et pouldres prescrites par les physiciens et par les mires, qui trop le travailloient, si que c’estoit merveille comme il le pouvoit souffrir; car le sain ne le vertueux ne l’eussent pas endurer3 ».
La science médicale de ce temps s’appuie, pour une bonne part, comme l’art culinaire, sur l’épicerie. Les drogues orientales, telles que. le girofle, la muscade, le cardamome et le zédoar, la cannelle et le sumac, entrent dans la composition des remèdes. Ce n’est qu’au poids de l’or qu’on peut se procurer de la thériaque ou des tablettes de rose sèches, réservées aux souverains ou aux grands. Certaines pierres, certains bois précieux sont recherchés, pour leurs vertus curatives ou prophylactiques. Saint Bernard offre une de ces pierres, montée en bague, à l’archevêque de Lyon, l’assurant qu elle le guérira de ses hémorragies. Saint Louis aime à boire dans une tasse de bois de tamarin, réputé excellent pour prévenir le mal de rate1.
1 Fleury, Hist. ecclésiast.,XVl, 21.
2 Méon, Fabliaux , II, 80.
3 Chronique de Saint Denys.
* FéLiBiEN, Hist. de Saint Denis , 54 1; citee par le Vicomte de Vaublanc, la France au temps des Croisades , t. III.
CHIRURGIENS ET BLESSÉS A TRAVERS l’ïIISTOIRE
Toutes les propriétés et indications des médicaments sont contenues dans r Antidotaire de Nicolas1, qui resta, durant tout le moyen âge, « le livre officiel et le guide des médecins et des apothicaires 2 ».
Comme la pharmacologie, la physiologie est, à cette époque, des plus rudimentaires. « Toute la machine humaine, écrit Gilles de Corbeil, repose sur quatre organes fondamentaux, qui sont : le cerveau, le cœur, le foie et les testicules. Les trois premiers seuls sont essentiels à l’homme, puisqu’à la rigueur, l’ablation des testicules n’entraine pas nécessairement la mort et qu’il en résulte, tout au plus (sic), une déformation qui tend à lui imprimer le caractère du sexe féminin ».
C’est le cœur et le foie, plus encore que le cerveau, qui, d’après nos ancêtres, gouvernent le corps; et c’est pourquoi, à leurs yeux, l’examen des urines (pour le foie), et celui du pouls (pour le cœur), doit tout primer. On s’explique que les médecins du moyen âge, basant leur séméiotique sur ces deux ordres d’investigation, aient composé de volumineux traités s’y rapportant.
Les « jugements secrets des urines », l’examen des différentes variétés de pouls, tels sont les arcanes de la médecine d’alors. On ne distingue pas moins de dix genres différents de pouls, et chaque variété de pouls a sa signification propre : notons, au passage, la recommandation de toucher le pouls à la main gauche, « la plus rapprochée du cœur », et cette autre, pour le moins singulière, de compter jusqu’à cent pulsations avant de se prononcer.
Une médication est déjà en vogue, qui sera plus tard la panacée à tous les maux : la saignée est entrée peu à peu dans les habitudes hygiéniques de toutes les classes, grâce à une mesure de police dispensant du guet tout bourgeois de Paris qui s’est fait saigner3. Elle est régulièrement prescrite dans les couvents, où
1 L 'Antidotarium Nicolai a, dit-on, pour auteur, le médecin salernitain, Nicolaus Prcepositus ; il aurait été écrit, en latin, dans la première moitié du xn8 siècle. Il fut imprimé, pour la première, fois, à Venise, en 1471 • A l’origine, les formules de Nicolas ont été introduites dans toutes les pharmacopées; elles en ont été éliminées successivement, au fur et à mesure des progrès de la science. Parmi celles qui ont survécu, on cite celles du miel rosat , de l'huile de roses , de Voxymel, de V onguent citrin , Y onguent populéum , Y onguent brun , Y onguent blanc, etc. L’ Antidotarium comprend i4o formules, dont 85 seulement ont été traduites. Le Dr Dorveaux en a donné une édition, avec de nombreuses notes [L' Antidotaire ISicolas : deux traductions françaises de Y Antidotarium Nicolai] l’une du xive siècle, suivie de quelques recettes de la même époque et d’un glossaire; l’autre, du xve siècle, incomplète; Paris, 1896).
2 Gilles de Corbeil , par C. Vieillard (Paris* H. Champion, 1909), 56, 196.
3 Cf. G. Depping, Le Livre des Métiers, d’Etienne Boileau.
Chevalier ou Mire (?), pratiquant la saignée sur une femme évanouie.
Cette miniature esl doublement intéressante: et pour l’opération elle-même, cl pour les indications qu’elle fournit
sur le costume des chevaliers.
(Miniature tirée de Lancelot nu Lac, l, 00: Ms. Fr. 343, Bibl. Nat., Département des Manuscrits.)
l’obligation do mortifier la chair et de remédier aux conséquences de la vie sédentaire, en a fait un principe rigoureux. Les religieux de l’Hôtel-Dieu de Pontoise se font saigner six fois l’an: on leur accorde, à cette occasion, un repas moins austère et un peu de vin1. On fait aussi un fréquent usage des cautères, et c’est à peu près là tout l’arsenal thérapeutique.
Parmi les clercs se recrutait tout le personnel des carrières correspondant à ce que nous appelons aujourd’hui les professions libérales 2. Le terme de clerc désignait tous les hommes instruits, ou du moins tous ceux qui avaient étudié une ou plusieurs branches des connaissances humaines. Pour le cas particulier de la médecine, non seulement un clerc pouvait être médecin, mais il fallait être clerc pour être médecin, médecin diplômé, s'entend. Ceci ne ' s’appliquait qu’aux clercs du clergé séculier, car les clercs réguliers n’avaient le droit ni d’enseigner ni d’exercer la médecine: le premier et le second conciles de Montpellier (1162 et 1195) le leur avaient interdit, sous les peines les plus sévères.
Mais il n’est règle qui ne comporte des exceptions: si les archidiacres, curés et simples prêtres ne devaient s’ingérer de « médeciner », les chanoines, diacres et sousdiacres en avaient l’autorisation, sous la réserve de ne pas faire de chirurgie ; surtout, dit le Concile de Latran de 1215, cette partie de la chirurgie qui consiste à brûler ou à inciser : chirurgiæ partem, quæ ad ustionem vel incisionem inducat. L’Eglise interdisant aux clercs de verser le sang, il s’en suivit que le chirugien fut considéré comme, accomplissant une besogne vile. Sans méconnaître les services que la chirurgie peut rendre à la médecine, « qui ne doit pas dédaigner de. faire appel à ses conseils », Gilles de Corbeil ajoute que celle-ci « ne méprise ni ses usages, ni ne conteste ses mérites, bien quelle se refuse à jouer le rôle infamant de bourreau (sic) ». L’épithète était dure, elle fut parfois justifiée; nous n’en donnerons qu’un exemple, mais celui qui se livrerait à de nouvelles recherches pourrait aisément les multiplier.
Un neveu de Richard Cœur de Lion, le duc Arthur, avait fait une chute de
1 Martenne, cité par Vaubeanc, 129 : cf. Chronique médicale , i5 janvier 1904, 72; art. Saignée , du Dictionnaire historique des Institutions de la, France , par A. Chéruel, t. II, etc.
- « C’est parmi les clercs que furent toujours choisis Iqs physiciens royaux. Dans les cartulaires du moyen âge, on les voit tous revêtus de dignités ecclésiastiques, et surtout de celle de chanoines des grandes cathédrales. » Ür Henri Berthaud, Les médecins et chirurgiens des rois Capétiens , du xie au xnr siècle (Ext. du Bulletin de la Société française d' Histoire de la Médecine , 1907, 5).
LA CHIRURGIE ET L’HYGIÈNE MILITAIRES AUX CROISADES 7Q
cheval; 1 accident avait déterminé une blessure grave à la jambe. Les chirurgiens se prononcèrent pour I amputation, mais nul d entre eux n’osait la pratiquer. <c Le duc demanda une hache, la plaça lui-même sur sa jambe, et ordonna à son chambellan de frapper trois grands coups de marteau : ainsi fut exécutée l’amputation. Inutile soullrance; la gangrène avait déjà gagné les régions supérieures: Arthur en mourut1 2. »
Ruines nu chateau pe Chai.us, en Limousin, devant lequel fut tué Riuiiahh Coeur he Lion, le fi avril 1199. (D'après le Bulletin monumental, de A. de Gaumont, 1818.)
Les chirurgiens auraient-ils mieux réussi, s’ils ne s’étaient prudemment
récusés? Même les plus habiles avaient des insuccès à leur actif, témoins ceux qui donnèrent leurs soins à Richard Cœur de Lion, lorsqu’il fut blessé à mort devant Châlus-, en Limousin-. A dire vrai, les médecins n’étaient pas plus heureux que
1 Dumoulin, Hist. de Normandie , 4^6; cf. Vaublanc, t. c., 1 34 -
2 Richard Cœur de Lion fut atteint d'un coup d’arbalète à l’épaule, le 26 mars iigq, et mourut des suites de cette blessure, le 6 avril suivant. Le chevalier qui lança le trait (un carreau d’arbalète) s’appelait Pierre Basile (et non Bertrand de Gourdon); il atteignit le roi des
les chirurgiens. 11 en était, cependant, d’instruits parmi ces mires ou physiciens ; notamment ceux qui avaient fait leurs études soit à Montpellier, soit à Salerne.
Tous les clercs qui avaient étudié à Salerne ou à Montpellier prétendaient en remontrer à Hippocrate et Galien réunis. On les voyait en tous lieux, avec leurs électuaires et autres drogues, renfermés dans un sac, leurs ventouses à ventouser, leur petit coffre à charpie, leurs instruments et leurs onguents. Quelquefois ils se faisaient accompagner d’une méralleresse ou saineresse, c’est-à-dire d’une sagefemme reçue en la maison publique, sur la garantie des matrones, <( qui savent comment meralleresses se doivent contenir en ladite science1 ».
Aux temps que nous évoquons, l’Ecole de Salerne brille de tout son éclat, mais l’enseignement de la médecine y était florissant dès le xe siècle. Un hasard historique vint fournir à cette école l’occasion d’acquérir une réputation universelle.
Robert, fils ainé de Guillaume le Bâtard, revenant de la Terre-Sainte où il avait suivi Godefroy de Bouillon, avant de se rendre en Angleterre , passa par la Rouille, afin de s’y reposer de ses fatigues. Il avait reçu au bras droit une blessure, qui avait laissé une plaie fistuleuse. Les médecins Salernitains, consultés par l’auguste personnage, déclarèrent que la plaie n’était curable, que si on la faisait sucer2 : bizarre préférence donnée sur la succion à la ventouse, que l’on connaissait bien cependant. L’épouse de Robert se dévoua, on peut dire à l’insu du prince son époux, puisqu’elle suça la plaie chaque nuit, pendant le sommeil de
Anglais à l’épaule gauche, «vers les vertèbres du cou ». D’après Guillaume le Breton (La Philippide , traduction française, collection Guizot, t. XII, 142-149), « le coup n’était pas mortel; mais le roi refusa d’écouter les salutaires avis des médecins et de ses amis, et préférant les mauvaises joies de la volupté aux conseils des sages , il attira la mort sur lui sans s’en douter ». Cette « incontinence » du roi, confirmée par d’autres chroniqueurs et historiens, a bien pu hâter la fin du blessé; nous en connaissons d’autres exemples, celui du maréchal Lannes, entre autres (cf. Napoléon jugé par un Anglais, par le Dr Cabanes : conversations de Napoléon avec un chirurgien de la marine anglaise, traduit de l’anglais ; Paris, Emile-Paul, 1908, 196). D’après la tradition du pays, c’est du bas château de Châlus (auprès duquel s’est bâtie la ville actuelle), qu’est parti le carreau d’arbalète qui blessa mortellement Richard (La vérité sur la mort de Richard Cœur de Lion , roi d’ Angleterre , par l’abbé Arbellot ; Paris, 1878 ; Bulletin de la Société historique et archéologique du Périgord, t. VII (1880), 25a).
1 Réception d’Einmeline-Ia-IIardie, d’Amiens (Ducange, Gloss., IV, col. 679).
- Sur la succion des plaies par la bouche, cf. un curieux article du Dr René Millon, paru dans la Chronique médicale, n° du i5 juin 1 897.
Le Chevalier, partant en voyage, ou à la guerre, se faisail suivre de sa litière, transportée a dos de mulets.
(Lancelot du Lac : Bibl. Nat., Ms F. Fr., 343, f° 18.)
CHIRURGIENS ET BI, ESSES A TRAVERS L’HISTOIRE
celui-ci. Robert, se trouvant guéri « par un moyen où la formule n était entrée pour rien, et par la puissance d’une médication domestique »*, commanda dès lors à l’Ecole de Saierne un recueil de préceptes, dont l'observance lui permit de se passer, en toutes autres circonstances comme en cette dernière, de l’assistance du médecin : ainsi fut publié le fameux poème salernitain, qui porta successivement les titres de : Fl os medicinæ, Regimen sanitatis, enfin Medicina Saler nitana, seu de conservanda bonci valetudine. L’Ecole de Saierne était désormais connue dans le monde entier ; mais son importance et sa réputation, elle les dut surtout à l’étude approfondie des auteurs classiques anciens et à la rigueur avec laquelle les maîtres salernitains suivaient l’enseignement du grand ancêtre, du maître des maîtres, Hippocrate.
Au xme siècle, l’Ecole de Saierne connut l’apogée de sa célébrité. Elle était alors devenue le rendez-vous des meilleurs professeurs et des plus studieux élèves de l’Orient, comme de l’Occident; toutes les nations, toutes les langues, toutes les religions, toutes les conditions s’y rencontraient. Les malades de tous les pays venaient y chercher leur guérison, les princes, leurs médecins particuliers, les Universités, leurs professeurs
Dans le récit d’un voyage qu’il fit en 1330, Pétrarque appelait Saierne : Medicinæ fontem ac gymnasium nobilissimum. Cent ans auparavant, saint Thomas d’Aquin écrivait: Quatuor sunt urbes cæteris præeminentes : Parisius, in scientiis ; Salernum , in medicinam ; Bononia, in legibus ; Aurelianis, in auctoribus. Quatre cités prédominent sur toutes les autres : pour les sciences, Paris; Saierne, pour la médecine; Bologne, pour l’étude des lois; Orléans, pour les auteurs. Cet aphorisme n’avait rien d’exclusif, car c’est à Bologne que vivait le premier chirurgien dont s’honore l’Europe moderne: en 1214, Hugues de Lucques s’engageait à servir la commune de Bologne, moyennant une somme de six cents livres, une fois payée ; à ce prix, il devait ses soins gratuits à tous les malades du Comtat, pour les cas ordinaires; mais, s’il s’agissait de fracture ou de luxation, et que les sujets qui en étaient atteints fussent dans l’aisance, il était en droit de réclamer d’eux une charretée de bois, et des riches, une charretée de foin ou 20 sous. Hugues
1 PiASPAiL, lievue élémentaire de médecine et de pharmacie (Ecole de Saierne).
- Histoire de la Chirurgie en Occident , depuis le vic jusqu’au xvi1' siècle, par J.-F. Malgaigne; Paris, sans date, mais paru, originairement, en i84o, comme Introduction aux Œuvres complètes d’Ambroise Paré.
Femme chevauchant a califourchon, suivie d'un chevalier partant en expédition. (Lancelotdu Lac : Bib! . Bat., Ms. F. Fr., .M.î, I" 49.)
étant en même temps chirurgien des troupes bolonaises, il lui fallut, à ce titre, prendre part, en 1218, avec le contingent de Bologne, à l’expédition de la Terre- Sainte. A cette date, les Croisades avaient commencé depuis plus d’un siècle.
Un moine de Picardie, d'un extérieur minable, mais d’une foi ardente, en passant à Borne, au retour de la Palestine (1094), avait décidé le pontife à faire l’appel aux armes depuis longtemps attendu.
Lorsque, en 1095, le pape Urbain II prêchait à Clermont la délivrance du Saint-Sépulcre, il formulait en ces termes la pensée mère des croisades : « .Jusqu’à présent, vous avez entrepris des guerres injustes ; dans vos fureurs insensées, vous avez lancé réciproquement sur vos maisons les traits de l’avarice et de l’orgueil. Maintenant, nous vous proposons des guerres qui portent en elles-mêmes la glorieuse récompense du martyre, qui seront l’objet des éloges du temps présent et de la postérité. »
Le désir de marquer un but à la force militaire indisciplinée fut le véritable motif des croisades : « Dieu, dit Guibert de Nogent, suscita les guerres saintes, afin d’offrir de nouveaux moyens de salut aux chevaliers et aux peuples qui, à l’exemple des anciens païens, s’entre-déchiraient et se massacraient les uns les autres. Avant que les peuples se fussent mis en mouvement pour cette grande expédition, le royaume de France était livré aux troubles et aux plus cruelles hostilités. C’étaient sans cesse et partout des brigandages, des incendies, des attaques sur le grand chemin, des combats dont le seul mobile était une cupidité effrénée1. »
En France, le verbe entraînant, l’éloquence sauvage de Pierre l’Ermite, n’eul pas de peine à soulever le peuple ; la guerre sainte fut résolue au cri mille fois répété de Dieu le veut !
Dès ce jour, tous font le serment solennel de marcher à la conquête de la Palestine et, en signe de cet engagement, chacun s’empresse de lixer sur sa tunique, son manteau ou son bonnet, à l’épaule droite ou au front, une croix d’étoffe rouge, en mémoire de celle qu’avait portée le crucifié : d’où les noms de Croisé et de Croisade.
Un clerc d’Orléans, nommé maître Berthier, détermine un grand nombre
1 Guibert abbatis, Gesta Dei per Francos, liv. 1 et II.
Bataille entre les Croisés et les Sarrasins, près (TAscalon. (D'après un vitrail de l’Église de Saint-Denis.)
Episodes des croisades, d’après" les vitraux de Chartres.
Ces trois gravures sont extraites de I Hist. de France, de Bordier et Charton, d’après les documents originaux. I I. pp. 368 et 369
d’hommes à se croiser, par la publication d’une chanson latine, dont le refrain était :
Lignum crucis,
Signum ducis ,
Sequitur exercitus ;
Quod non absit ,
Sed precessit,
In via Sancti Spiritus h
Ducs, comtes, évêques, clercs, hommes libres et serfs se mettent en route, obéissant à une inspiration commune. Riches comme pauvres, citadins comme paysans, abandonnent sans regret leurs biens ou leurs terres, et, pour subvenir aux dépenses du voyage, vendent à vil prix tout ce qu’ils possèdent.
La faiblesse du sexe, pas plus que les infirmités de l’âge, ne comptent à cette heure ; les vieillards se placent dans les rangs, aux côtés des tout jeunes gens.
Des familles entières chargent sur leurs chariots leurs pénates et leur mobilier. Les paysans qui n’ont point de chevaux ferrent leurs bœufs et les attellent à des voitures à deux roues, où ils s’installent avec toute leur maisonnée et leur bagage : celui-ci est chargé sur des mulets, qui portent des tentes, des lits de camp. (V. fig. de la page 81.) Chaque baron a ses coffres et ses coffrets, qui renferment ses armes de rechange, ses vêtements, son petit trésor. Tout à l’arrière, viennent, en clopinant, les malades, les fatigués ; puis, suivent les lourdes voitures, où se sont juchées pêle-mêle les femmes qui ont voulu se mêler au cortège. De temps en temps, deux ou trois jours de repos sont nécessaires, pour faire prendre haleine aux hommes et aux bêtes.
Comme toutes les grandes agitations, les Croisades donnèrent lieu à de tristes excès ; elles eurent aussi leur côté de ridicule et d’exagération. On vit des Croisés, qui ne savaient pas leur chemin, se mettre sous la conduite d’une chèvre, persuadés que Dieu la guiderait. Une femme de Cambrai, ne possédant qu une oie, la chassait devant elle sur la route de la Judée ; et le bruit se répandit que la Providence destinait les oies elles-mêmes à la rédemption de Jérusalem !
11 n’est pas jusqu’aux malfaiteurs de toute espèce qui n’aient trouvé là l’occasion d’expier leurs méfaits ; le caractère sacré de l’expédition ne leur assurait-il pas d’avance le pardon de leurs crimes ?
1 hrat quidam clericus dictus magister fierterus Aurelianensis, qui ad crucem accipiendam multorum animos excitavit , dicens : Lignum crucis , etc. (Roger de Hoveden, Ann., 63g.)
LA CHIRURGIE ET l’uYGIENE MILITAIRES AUX CROISADES
On n’a pas évalué à moins de six cenls mille le nombre des premiers Croisés.
Rudes guerriers, mais habitués à une vie aisée, certains Croisés avaient pris soin de s’entourer de tout ce qui pouvait charmer les ennuis d’un long voyage1.
Des joueurs de trompettes, de cors et de toute espèce d’instruments, entretenaient la bonne humeur de l’armée. On faisait halte dans les sites riants, sur le bord des rivières limpides. Sous les tentes et pavillons, brochés d’or, on plaçait les lits de repos incrustés d'ivoire, drapés d or et de peintures. Ces lits, garnis de coussins brodés, environnés de courtines de pourpre, avaient pour couvertures des peaux de chats de France, de Numance ou de Zamora, fourrures presque aussi recherchées que celles des rats étrangers.
Les croisés aimaient à s’étendre sur ces moelleuses pelleteries. Pendant qu'ils se délassaient, quelques-uns des nombreux bestiaux que l’armée traînait à sa suite tombaient sous le couteau des bouchers. Les maîtres d’hôtel et chefs de cuisine ordonnaient le repas. Les rôtisseurs embrochaient de monstrueux quartiers de bœuf ou de mouton. Pour varier la chère, aussi bien que pour goûter les plus vifs de leurs plaisirs, les chevaliers lâchaient leurs faucons, ou pêchaient avec des nacelles et de grands filets, dont ils avaient eu la précaution de se munir en partant. Ce passe-temps n’était pas inopportun, car il y avait bien des bouches à nourrir2 3.
Ce fut, tout d’abord, une cohue sans chefs ni discipline, qui ne tarda pas à se livrer à des violences, à des exactions, pillant, massacrant tout ce qu’elle rencontrait sur sa route. Les armées régulières ne commencèrent à être organisées et ne se mirent en mouvement que plus tard.
Aux premiers jours du printemps de l’an 1097, les colonnes de l’armée chrétienne arrivaient sur les rives orientales du Bosphore et, le 15 mai, elles investissaient Nicée. Cette ville tombée, les Croisés poursuivirent leur marche vers Antioche. Le siège d’Antioche ne dura pas moins de sept mois :! ; les chrétiens
1 « Dans l’insouciance que produisaient tes fatigues d’une si longue expédition, chacun, néfflureant t'usa^e des Francs, avait cessé de se faire la barbe : l’évêque du Puy prescrivit aux chrétiens de se raser, de peur d’être pris pour des Turcs. » Le troubadour Arnauld de Marsan recommandait de ne laisser croître ni la barbe ni les cheveux. (Ensenhamen (xu° siècle) : Choix de pièces des troubadours , par Raynouard, t. VI, 43).
^ E. de la Bédollière, Mœurs et vie privée des Français , t. III, d’après les Œuvres de saint Bernard et autres ouvrages contemporains.
3 Godefroy de Bouillon ét les premiers croisés français connaissaient le jeu d’échecs : au siège d’Antioche, en 1097, 4liancl üs s’apprêtent à recevoir dans leur camp les envoyés du
CHIRURGIENS ET BLESSES A TRAVERS l’iIISTOTRE
y entrèrent en vainqueurs, mais la moitié do leur armée avait péri : la famine, le typhus, joints à la rigueur de l’hiver, l’avaient décimée.
On dut sacrifier toutes les bêtes de somme, manger les chevaux; la faim devenant de plus en plus pressante, on en vint à se nourrir d’herbes, qu’on arrachait autour du camp, de cuir vieux de six années.
En même temps, le climat accablait les Croisés de ses rigueurs; à un été brûlant avaient succédé un hiver glacial, des pluies diluviennes dont les garantissaient mal des tentes en lambeaux : u était-ce pas un ensemble de conditions des plus favorables pour l’éclosion et le développement de ces maladies « pestilentielles » dont parlent les chroniqueurs de l’époque ?
Etait-ce la vraie peste, ou désignait-on sous ce vocable générique toute sorte d’affections de' caractère épidémique ? On a, en tout cas, la preuve que la dysenterie sévissait dans l’armée des Croisés.
Pendant qu’ils se reposaient de leurs fatigues et de leurs privations dans Antioche, enfin conquise, une épidémie, plus meurtrière que les précédentes, éclatait parmi eux. Selon la relation d’un contemporain, tandis que les pèlerins, vainqueurs des Barbares qui les assiégeaient, jouissaient d’une grande abondance de vivres et de tontes les choses dont ils avaient besoin, un nouveau fléau vint les accabler dans la ville d’Antioche, et la mortalité devint telle qu’il périt une innombrable quantité de chrétiens, tant nobles et grands que gens du menu peuple. L’armée chrétienne se réduisit à un tel point que, pendant près de six mois, il ne se passa presque pas de jour sans que 150 ou 130 individus au moins, tant nobles que vilains, ne rendissent le dernier soupir. Le nombre de ces victimes s’éleva à plus de cent mille L Quel était ce terrible fléau, on ne saurait, d’après ces médiocres renseignements, en préciser la nature ; avec d’aussi insuffisantes données, il serait oiseux de se livrer à des conjectures.
Après la prise d’Antioche, une nouvelle victoire ouvrit la route de Jérusalem ;
prince de Babylone, « ils parent leurs tentes d’ornements divers; ils prennent des dés et des échecs ». De leur côté, les infidèles oubliaient, en faisant manœuvrer les pions, les conjectures les plus graves. L’amiral turc, apercevant au loin l'armée des croisés, va trouver à la hâte le soudan de Perse, et lui dit : « Pourquoi joues-tu aux échecs? Voilà les Français qui viennent!» Les échecs faisaient fureur en France aux xue et xme siècles, et il n’est guère de chanson de gestes où ils ne soient mentionnés (De la Bédollière, loc. cit.).
1 Albert d’Aix, livre III, 271 (Cité par Ernest Marchand, Etude historique et nosologique sur quelques épidémies et endémies du Moyen Age ; thèse de Paris, i8^3).
LA CHIRURGIE ET L’HYGIENE MILITAIRES AUX CROISADES
les croisés aperçurent la cité de David, au lever du jour, le 10 juin 1099. Malgré leur impatience de pénétrer dans la ville sainte, ils durent attendre un mois avant d’y pouvoir entrer.
Le premier blessé de marque que signalent les historiens des Croisades, Baudouin, avait reçu, devant Jérusalem, un coup de lance à la cuisse et aux reins ; il eut une hémorragie abondante, qui détermina une syncope ; ou le plaça sur un brancard. Grâce à l’habileté des médecins, et surtout à sa forte constitution, il guérit do cette plaie réputée mortelle et fut bientôt en voie de convalescence.
Godefroy de Bouillon 1 2 3 11e fut pas moins heureux : blessé dans une chasse à l’ours, il eut la chance d’en réchapper, grâce aux soins qu’il reçut des praticiens les plus experts en leur art. Mais « ce pieux chevalier du Christ » 11e devait dépasser que de cinq années la destinée do l’Homme-Dieu, pour lequel il avait sacrifié sa vie.
Godefroy mourut âgé de 38 ans : son existence se terminait avec le siècle, en 1100. Fut-il empoisonné par une pomme de cèdre, que lui offrit l’émir de Césarée? Mourut-il, comme d’autres l’ont cru -, d’une mélancolie secrète, quand il vit où avaient abouti ce prodigieux effort de la chrétienté et les flots de sang répandu ? La pénurie de documents qu’on possède sur cette fin n’autorise pas une conclusion plus affirmative.
La deuxième croisade (1147-1149) ne fournit rien de saillant au point de vue médical. Le roi de France était alors Louis VIL Le monarque, parti avec 80.000 hommes, parvint jusqu’à Constantinople, après avoir traversé l’Allemagne et la Hongrie, mais il perdit une partie de son armée, par suite de maladies.
Personnellement, Louis VH, dit le Jeune , eut toute sa vie affaire à la médecine et aux médecins. Une première fois, on appela en consultation les praticiens les plus célèbres à son chevet : ils déclarèrent, d’un commun accord, que sa maladie était due à la trop longue continence du roi :t. On lui proposa de la rompre avec une jeune
1 Avant d’être blessé, Godefroy avait mis à mal nombre d’ennemis. Sur le pont d’Antioche, il avait frappé transversalement un Turc à la naissance du bassin : le tronc, dit un historien, tombait à terre, pendant que le cheval, désormais sans guide, emportait les jambes à travers la campagne. Sans doute, à cette époque, les coups étaient assénés avec une force musculaire dont nous avons perdu le secret. Seul, le haubert pouvait prévenir d aussi terribles entailles; encore ne fallait-il pas que les destriers, entraînant leur cavalier dans leur chute, le missent à la merci de l’ennemi.
2 Guibert de Nogent, cité par Vaublanc.
3 Rappelons, à ce propos, le traitement qui fut appliqué, au dire de l’historien de la
CHIRURGIENS ET BLESSES A TRAVERS l/ HISTOIRE
vierge ; il repoussa la proposition avec une vertueuse indignation b Plus tard, il se fit envoyer des drogues du Levant, des tablettes de roses et de violettes, et des sucreries, pour combattre « la chaleur du foie ».
Son père et prédécesseur,. Louis, dit le Gros, n était rju 'héritier royal, quand il présenta les symptômes d’une maladie grave. La belle-mère du prince fit venir des magiciens, les sollicita par les plus grandes promesses et fit prendre un poison à son beau-fils, pour le faire mourir. Celui-ci dut s’aliter et, pendant quelques jours, il ne put ni manger, ni dormir. Tous les archiâtres avouaient leur impuissance devant le mal, quand un homme à la. longue chevelure vint de Barbarie et essaya son habileté médicale sur le moribond, qu’on croyait perdu. Par la volonté de Dieu, et à la grande jalousie des médecins présents, il réussit. L’héritier du trône entra en convalescence, mais pendant toute sa vie il demeura pâle. Quel était ce médecin hirsute? Orderic Vital, dont nous avons reproduit le texte, ne nous apprend rien d’autre sur lui que ce qu’on vient de lire. Trente-six ans plus tard, le roi Louis VI mourait de la dysenterie rebelle qu’il eut toute sa vie, en dépit des potions repoussantes et des poudres amères qui lui furent administrées par ses archiâtres.
Louis le Gros, au lieu d’entreprendre des expéditions lointaines, avait groupé, contre l’empereur d’Allemagne menaçant, toutes les forces militaires du pays. « L’armée royale, divisée en cinq corps, soutenue par une arrière-garde que commandait le comte de Flandre, présentait cette fois un aspect régulier et s’organisait pour le combat. Louis prit même des mesures de prévoyance, pour assurer des rafraîchissements aux hommes et un lieu de repos aux blessés * 1 2 ». Cet essai d’or-
première croisade (Albert d’Aix), à des croisés piqués par des serpents; mais, ici, nous devons recourir au latin, seule langue qui brave l’honnêteté. « Similiter et aliam edocti sunt medicinam, ut vir pereussus sine mora coîret cum muliere, cum viro mulier, et sic ab omni veneni tumore liberarentur utrique. » Les rapports sexuels employés comme moyen de se débarrasser d’un virus infectieux, voilà qui n’est pas banal!
1 Ce même traitement fut proposé à Louis VIII. Guillaume de Puylaurens (Wstoria Albigensium), racontant la mort de ce prince, à la suite d’une dysenterie aiguë, rapporte le moyen thérapeutique dont voulurent user les archiâtres, pour faire tomber la lièvre : « Le délire se présentant rarement dans la dysenterie pure, les médecins, comme jadis ceux de Louis VII, rapprochèrent ce trouble cérébral de l’excessive continence du roi. Le spécifique prescrit à Louis VIII fut une jeune vierge, belle et attrayante. Mais le prince, comme son aïeul, ne voulut pas pêcher contre sa conscience : il respecta la jeune fille et la renvoya, en lui donnant une dot pour la marier convenablement. »
2 Achille Luchaire, dans l’étude consacrée aux premiers Capétiens (J/ist. de France , de Lavissf., chap. V, liv. III : le prestige de la royauté capétienne).
LA CHIRURGIE ET L’HYGIÈNE MILITAIRES AUX CROISADES
ganisation méritait d’être tiré de l’oubli ; le texte qui l’établit1, il convient de le noter, remonte à 1124 ; il en est peu de plus anciens.
Franchissons une étape demi-séculaire et ne marquons que les événements principaux, simplement pour jalonner le chemin parcouru.
Les rois d’Angleterre et de France se sont décidés à demander la croix (1187) ; l’archevêque de Iteims a mis entre les mains de Philippe-Auguste la pannetière et le bourdon de pèlerin
En vue de l’expédition qu’on va entreprendre, il est défendu « de porter, à partir de la fête de Pâques, du vair, de l’écarlate et du gris, des étoffes de sabelline et des habits découpés; de blasphémer ou de jurer; de s’adonner aux jeux de hasard; de manger au même repas de plus de deux sortes de viande: et d' admettre aucune femme dans l'armée 2 3, à l’exception de quelques lavandières bien famées. On voulait ainsi remédier aux abus qui s’étaient produits lors de la première croisade, où des filles de mauvaise vie avaient suivi les armées en quantité considérable, en même temps que nombre de charlatans, qui vendaient aux croisés des remèdes secrets, des baumes, des onguents
Dans cette troisième croisade, les femmes se montrèrent au moins égales en courage et en vaillance aux hommes. Quand Saladin assiégea Berzieh, une femme mit en mouvement une machine qui lançait des pierres, manquant rarement leur but 4. Devant Saint-Jean-d’Acre, les Sarrasins trouvèrent, parmi les prisonniers, trois femmes qui avaient combattu à cheval; ils les reconnurent en les dépouillant de leurs armures. Dans la funeste journée de Tibériade, d’autres femmes se battirent comme des chevaliers.
1 Voici le texte, tel qu’il a été donné par M, Luchaire : « Provisum est etiam ut ubicumque exercitus, apto tamen loco, certamen inirent, et carri et carrete aquam et vinum fessis et sauciatis deferentes instar castellorum in corona Iocarentur, ut a labôre bellico a vulneribus (c’est-à-dire propter vulnera) defîtientes, inibi potando ac ligaturas restringendo fortiores, indurati ad palmam optinendam concertarent. » Sucer, Vie de Louis le Gi'os, éd. Moliniek (dans la Collection des textes pour servir à l’étude et à l’enseignement de l’histoire, chap. XXVII, io4; cf. l’édition Guizot, t. VIII, 127).
2 L)e nombreuses femmes étaient parvenues à suivre les armées, la plupart sous des costumes masculins ( Gesta Urbani , II, Histor. de Fr., t. XIV, 684; Albert d’Aix, Collection Guizot, t. XX, 37).
3 M. A. Corlieu, La Médecine aux Croisades.
4 Michaud, Hist. des Croisades, t. \ 1 (notes).
Cette croisade offre une physionomie différente des expéditions précédentes. On ne constate pas le même fanatisme, la même haine entre les ennemis qui se trouvent en présence ; des sentiments d'humanité commencent à se faire jour. En voici deux traits qui sont cités par les historiens L
Le successeur de Godefroy de Bouillon, Baudouin, voyait avec compassion les souffrances d’un infidèle; malade lui -même, il ne voulut point que son médecin blessât un Sarrasin captif, dans le but d’étudier la cause intérieure d’une affection analogue à celle dont il souffrait. Ce héros compatissant fit suspendre la marche de son armée, pour ne pas abandonner une femme turque qui accouchait, et il lui donna son manteau pour la couvrir 1 2.
L’armée des croisés se composait de 200 000 hommes. Philippe-Auguste arriva devant Acre le 13 avril 1191. Richard Cœur-de-Lion, après s’être emparé de Chypre, y parvenait deux mois plus tard. Acre se rendit le 12 juillet.
Frédéric Barberousse était mort avant d’avoir pu rejoindre ses alliés. Les deux rois de France et d’Angleterre tombèrent malades presque en même temps. Le mal dont ils furent atteints se caractérisait par la chute des cheveux et des ongles : était-ce la lèpre ou la syphilis? Les deux opinions ont été soutenues, sans que, de part ou d’autre, des arguments convaincants aient été produits. Quoi qu’il en soit, les deux monarques guérirent. Richard Cœur de Lion mourut le premier, huit ans après (1199), nous avons dit dans quelles circonstances3; quant à Philippe-Auguste, il ne succomba qu’en 1223.
Philippe-Auguste fut assisté, dans sa dernière maladie, par son médecin, Jean de Saint-Gilles, parfois appelé Jean de Saint-Alban, ou encore Jean de Saint-Quentin. Tout habile qu’il fut, cet archiâtre ne put empêcher la mort de saisir le Roi ; celui-ci, d’ailleurs, aurait, dit-on, hâté sa fin par une imprudence diététique.
Philippe-Auguste souffrait, depuis onze mois, d’une infection malarienne ; il
1 Vaublanc, t. II, i55.
2 Guillaume de Tyr, liv. X, ch. i i.
3 C’est seulement vers la fin du xne siècle que les deux professions de médecine et de chirurgie furent distinctes l’une de l’autre, ainsi que l’atteste Guillaume le Breton, qui, parlant de la blessure reçue par Richard Cœur-de-Lion, en 1199, dit que les chirurgiens élargirent la plaie pour en retirer le fer, tandis que les médecins appliquaient les pansements :
Interea Regem circumstant undique mixtim,
Apponunt medici fomenta secantque cirurgi Vulnus, ut inde trahant ferrum leviore periclo (a).
a) Hist. lift ., IX, 19a.