LA MOUT D’UN ROI
Cette miniature, extraite de Lancelot du Lac, et qui représente la mort d’un roi, témoigne, après bien d’autres documents,
que les plus grands personnages couchaient nus dans leur lit.
(Lancelot du Lac, Bibl. Nat., Ms. F. Fr., 343, f* 24.)
[L’auteur de Lancelot du Lac serait un
chanoine de Londres, du nom de Gautier Map, qui vivait à la fin du sir siècle.]
CHIRURGIENS ET BLESSES A TRAVERS L’lIISTOIRE
avait été saigné après un nouvel accès de fièvre quarte et, d’après le conseil de ses médecins, il devait s’abstenir de ses aliments accoutumés ; mais, se sentant mieux, il n’observa pas la diète qui lui était ordonnée, et il rendit l’esprit à Mantes, la veille des ides de juillet, un samedi, dans la 45e année de son règne et la 59e de son Age 4 . 11 fut remplacé par Louis V1IL
Le successeur de Louis VIII s’annonçait comme un jeune prince à l’âme pieuse et ardente. Malgré son état maladif'2, il ne rêvait que de reconquérir le royaume du Christ et d’exterminer l’infidèle. En proie à ses souffrances, Louis IX disait à ceux qui l’entouraient : « Je ne boirai ni ne mangerai jusqu’à ce que j’aie à l’épaule la croix d’outre-mer. » En conséquence, il fit mander l’évêque de Paris et le requit de le « croiser » : l’évêque prit un lacet de soie, le mit en croix, s’agenouilla devant le roi et le lui remit. Le roi prit le morceau d’étoffe, l’approcha de ses yeux, puis le lit attacher à son épaule ; cette opération terminée, il s’écria avec feu : « Sachez de vrai que je suis guéri ! »
Dès que le roi eut pris la croix, « il ne voulut plus porter menus vair ne gris, ne écarlate, ne étriers, ne éperons dorés ; ses robes étaient de camelin ou de pers, et étoient les fourrures de ses mantelines et de ses robes, de peaux de garnates (genettes, sorte de civettes) et de jambes de lièvre ». C’était une marque de faveur insigne que de recevoir de la main du monarque des chappes que le bon roi avait ornées d’une croix, mais les seigneurs qui en étaient gratifiés se trouvaient ainsi voués par surprise à la délivrance de la Terre-Sainte : c’est à cette occasion que Saint Louis fut appelé « l’adroit pêcheur d’hommes ».
Les préparatifs de cette croisade, la septième :i, furent poussés avec la plus grande activité; le roi s’embarqua au port d’Aigues - Mortes . Nous renvoyons
1 Chronique anonyme de Tours.
- Ce fut une affection dangereuse qui mit Saint Louis à deux doigts de la tombe, et sa guérison devait être obtenue au prix d’un vœu quelque peu inconsidéré, celui d’une croisade. « Il avait, dit Joinville, ainsi comme Diex vout, que une grans maladie pris! le roy à Paris, dont il fu à tel meschiefs, si comme on le disoit, que l’une des dames qui le gardai, le vouloit traire le drap sur le visage et disoit qu’il estoit mors. » Uist. de Saint Louis , édition de YVailly.
1 La cinquième Croisade, accomplie par Jean de Brienne, roi de Jérusalem et André II, roi de Hongrie, avait été marquée par une maladie contagieuse qui sévit dans Damiette. (( On trouvait des cadavres dans les maisons, dans les chambres à coucher et sur les lits. II régnait une puanteur intolérable, le spectacle le plus affreux. Les morts avaient tué les vivants. » L historien qui rapporte ces faits, Jacques de Vitry (livre III, 278, collection Guizot) appelle cette maladie la peste ; toutefois, les Croisés ne la rapportèrent pas en Europe, ce qui nous
LA CHIRURGIE ET l’hYGIÈNE MILITAIRES AUX CROISADES
au récit de Joinville pour les détails de l’expédition ; nous n’en retiendrons que ce qui concerne l’état sanitaire de l'armée, la santé de saint Louis, et les médecins qui lui donnèrent leurs soins.
Arrivées dans 1 ile de Chypre, les troupes des Croisés lurent décimées par une maladie pestilentielle, qu’on a supposé être le typhus L A la suite d’un violent engagement devant Damiette, il y eut quantité de tués et de blessés: on a signalé, parmi ces derniers, un seigneur du nom de (iautier d’Autresche, qui fut soigné par « les physiciens et chirurgiens de l’ost ». N’est-ce pas la preuve qu’il y en avait déjà dans les armées ?
Une maladie occasionnée par la famine et l'insalubrité de l’air, et par les déplorables conditions d’hygiène dans lesquelles se trouvaient les Croisés, ne tarda pas à sévir. Outre que la nourriture était des plus insuffisantes, il n’y avait d’autre boisson que l'eau impure du Nil. Le scorbut allait trouver un terrain tout préparé.
Nous vint, écrit Joinville, en son naïf mais savoureux langage, une grant persécution et maladie en l'ost; qui estoit telle que la chair des jambes nous desséchoit jusqu’à l’os et !e cuir nous devenoit tanné de noir et de terre à la ressemblance d’une vieille houze qui a été longtemps macée derrière les colites. En oustre, à nous autres qui avions cette maladie, nous venoit une autre persécution de maladie en la bouche, de ce que nous avions mengié de ces poissons, et nous pourrissoit la chair d’entre les gencives, dont chacun estoit horriblement
laisse un doute sur l’étiquette donnée au lléau. Le même narrateur parle d une autre « peste », contre laquelle les médecins se déclarèrent impuissants; mais, cette fois, il s'agit, à n’en pas douter, d’après la description des symptômes, du scorbut : « une douleur soudaine s’emparait des pieds et des jambes ; aussitôt après, les gencives et les dents étaient attaquées d’une sorte de gangrène, et le malade ne pouvait plus manger. Puis l’os de la jambe devenait horriblement noir; et, ainsi, après avoir souffert de longues douleurs, pendant lesquelles ils déployèrent une grande patience, un grand nombre de chrétiens allèrent dans le sein du Seigneur. Quelquesuns -étant parvenus à gagner le printemps, se guérirent alors par l’effet des chaleurs. » Comme le remarque le Dr Ern. Marchand, tous les auteurs sont d’accord pour attribuer à Joinville la première mention, et à la croisade de Saint Louis la date certaine d apparition d une maladie que les temps modernes ont trop appris à connaître; or, le passage que nous avons cité démontre qu’il faut restituer à Jacques de \ itry \a priorité en cette matière, et reculer d une cinquantaine d’années la première épidémie authentique de scorbut. C est au môme Jean de Vitry que nous devons la description d’une affection, qui survient rarement sous forme épidémique, l’héméralopie; son texte ne laisse prise à aucune équivoque : « la famine amena, parmi les habitants de Damiette, diverses espèces de maladies. Entre autres incommodités qu’ils eurent à supporter, la nuit ils étaient comme frappés de cécité et ne pouvaient rien voir. »
1 Corlieu, la Peste d’Athènes (Revue scientifique. 1 884 ) -
puant de la bouche. Et à la fin gueres n’en échapoient que tous ne mourussent. Et le signe de mort que l'on y congnoissoit continuellement estoit quand on se prenoit à saigner du neys, et tantoust on estoit bien asseuré d'estre mort de brief L
Ailleurs, Joinville dit :
11 venoit tant de char morte es gencives à nostre gent que il convenoit que barbiers ostas«ent la char morte, pour ce que ils peussent la viande mascher et avaler. Grans pitié estoit d’oïr brère les gens parmi l’ost ausquiez l’en copoit la char morte; car ils beoient aussy comme femmes qui traveillent d’enfants L
Le roi fut victime de l’épidémie régnante ; au scorbut vint s’ajouter la dysenterie, « à tel point qu’il fallut lui couper le fond de ses braies, tant de fois il descendoit pour aller à la garde-robe1 2 3 ».
Outre la dysenterie, Saint Louis eut à lutter toute sa vie contre deux autres manifeslations pathologiques : un érysipèle à poussées récidivantes, et le paludisme ; il avait contracté cette dernière affection lors de la campagne qu’il entreprit, en 1242, contre les Anglais, en Poitou et en Saintonge.
Quand Louis IX s’embarqua pour la huitième croisade, il était dans un tel état de faiblesse qu’il avait grande peine à se tenir sur son cheval. Le 17 juillet 1270, il abordait à Tunis.
La dysenterie, les fièvres pernicieuses, le typhus des camps produisirent, dans les rangs des Croisés, d’effroyables ravages. C’est qu’aussi les précautions les plus élémentaires étaient négligées : au lieu de disséminer les soldats, on les rassem-
1 Joinville, Histoire de Saint Loys, édition de 1617, 121. Joinville avait été blessé, mais sa blessure ne paraît pas avoir eu de suites graves; il avait cependant reçu un « coup de glaive entre les deuz épaules. » Il en fut promptementguéri, car il putassez rapidement remonter à cheval, et suivre « le roy touz coste à coste. » Il fut beaucoup plus malade après avoir bu de 1 eau polluée : les hémorragies, la stomatite fongueuse, les taches purpuriques et ecchymotiques des jambes, la sécheresse de la peau, montrent clairement que c’est le scorbut qui 1 atteignit. 1 ransporté à Acre, Joinville eut dans cette ville une idée au moins singulière, pour l’époque : il prit des bains , « pour se laver de l’ordure et de la sueur qu’il avait apportées de la prison. » In bain au xnU siècle, comme moyen thérapeutique, dans la convalescence d’une affection aiguë: Joinville se montra en cette circonstance un novateur. Joinville ajoute même ce détail que, dans 1 eau, le cœur lui faillit et qu’il se pâma (s’évanouit). L’habitude lui manquait.
2 Joinville, Recueil des Historiens de France , 23?.
Corlieu, d’après Guillaume de Nanuis, Clironicon, 2o5; Caroli Andegavensis, Fragmenta, 170.
QUELQUES ÉPISODES DE LA VIE DE LOUIS IX (D après les anciens vitraux cle'la sacristie de l'Abbaye de Saint-Denis.)
Le Koi instruit Le Roi fait pénitence ses enfants. de ses fautes.
Le Roi donne la sépulture a des restes humains.
Le Roi assiste des lépreux.
Départ du Roi pour Le Roi, prisonnier. Mort de Saint Louis. Miracles de Saint Louis,
la Croisade.
(Gravures extraites de 1 Histoire de France, d’Henri Iîordieh et Ed. Chakton, t. L pp. 374, 377i.
blait tous au même endroit, et encore dans des marécages ! Cependant, on . avait eu l’idée plus heureuse de dresser la tente royale dans un lieu exposé aux vents. Le soir, on y faisait des fumigations, avec un mélange d’ambre, de pois chiches, de lupins, préalablement macérés dans du vin, et qu’on projetait ensuite sur des charbons ardents. Les aliments destinés à la table royale étaient saupoudrés de coriandre, bouillie dans l’eau, puis desséchée et pulvérisée* 1.
Aux blessés on donnait, le matin à jeun, dans du vin ou de l’eau, une cuillerée de poudre de Polygonia minor, qu’on remplaçait, si on supposait la flèche empoisonnée, par un mélange de semences de citrons (1 partie) et de scolopendre (2 parties). Pour rendre l’eau potable, on croyait qu’il suffisait d’y écraser quatre amandes ou quatre fèves. On se doute que d’aussi pauvres recettes ne réussirent point à enrayer l’épidémie régnante.
Le roi ne tarda pas à payer tribut à la maladie ; au bout de quelques semaines, après des alternatives d’amélioration et de dépression, Saint Louis succombait,
âgé de 55 ans et 4 mois 2.
Parmi les « physiciens » qui avaient accompagné le saint roi en Orient, on a souvent cité, mais à tort, semble-t-il, Jean Pitart:!. 11 n’y aurait eu auprès de saint Louis qu’un chirurgien, Pierre de Soissons, et une « physicienne », maîtresse Hersend ; encore suppose-t-on que cette physicienne ne prit part à la septième croisade que pour aider aux couches de la reine Marguerite de Provence qui, à Damiette, donna le jour à un fils, prénommé Tristan.
1 Saint Louis observait rigoureusement les prescriptions de l'hygiène ; on ne saurait être plus modéré qu’il ne l’était dans le boire et le manger : « De la bouche fut-il si sobre, dit Joinvdle, que oneques jour de ma vie je ne loy divisier nulles viandes, aussi comme maint riche home font; ainçois manjoit patientement ce que ces queus (cuisiniers) li appareilloit et metoit on devant li... Son vin trempoit par mesure, selon ce qu’il veoit que li vins le fesoit souffrir. »
- \ oici comment Joinville décrit la maladie qui emporta le roi Louis IX devant Tunis : « l ne maladie le prist dou llux du ventre (et Philippe, .son fds ainez, fu malade de fievre carte avec le flux dou ventre que le roy avait), dont il accoucha au ht et sentit bien qu’il devoit par tens trespasser de cest siècle à 1 autre. » Le fils de saint Louis, en raison de son âge et d’une plus forte constitution que son père, guérit; mais saint Louis fut emporté par le mal, sa constitution étant tout à fait délabrée.
1 Jean l’itart ne figure pas sur les états de la Cour avant 1292; il ne put, par suite, accompagner/ saint Louis a la Croisade. Sur ce chirurgien, M. Antoine Thomas a publié une très substantielle monographie (Cf. Comptes rendus des séances de V Académie des Inscriptions et
Belles Lettres , janvier-février 1916, 95— 1 1 1).
LA CHIRURGIE ET L’tIYGlÈNE MILITAIRES AUX CROISADES
Les médecins et chirurgiens, que l’on présume avoir pris part à la dernière expédition de Saint Louis1, étaient Dudes, de Laon, maître Martin, et Lierre de la Broce.
Par le traité de chirurgie le plus connu de l’époque, nous sommes renseignés sur la nature des blessures et la manière dont chirurgiens et barbiers durent pratiquer leur art pendant la longue période des Croisades.
L’auteur de ce traité, Henri de Mondeville, faisait partie, en 1301, du service médical de la maison du roi Philippe le Bel ; il conserva sa charge jusqu’à la mort de son souverain. Il fut également chirurgien de son successeur, Louis le Hutin 2. Ses fonctions ne consistaient pas seulement à veiller sur la santé du monarque, il était tenu de l’accompagner dans ses expéditions guerrières; il put ainsi faire ample moisson d’observations. Ce furent surtout les doctrines de son maître, Théodoric (qui professait à Bologne), sur la cure des plaies, que Mondeville fit connaître et vulgarisa dans notre pays, « contre la volonté et l’avis de tous, en particulier des médecins ».
Les blessures que les chirurgiens avaient à soigner étaient généralement produites par le glaive, la lance, le javelot, l’arbalète 3, la masse d’armes ou les pierres.
1 Sur les médecins et chirurgiens de Saint Louis, v. les trois feuilletons de A. Chereau (Union médicale , mai 1862).
2 H. de Mondeville avait coopéré à l’embaumement de deux rois : Philippe-le-Bel et Louis le Hutin. A propos de ce dernier, on a donné trois dates différentes pour sa mort : c’est au 5 juin 1 3 1 6 qu’elle doit être reportée (V. une savante dissertation de M. Jules Viard, sur la « date de la mort de Louis X Mutin », parue dans la Bibliothèque de V Ecole des Chartes , tome LX, 1899).
3 L’arbalète, très employée en France, mais inconnue aux Orientaux, produisit sur eux autant d’impression qu’en causèrent aux Caraïbes les mousquets des Espagnols. Anne Comnène décrit avec effroi cette barbare machine: « Celui qui s'en sert, dit-il, se couche à la renverse, et, appuyant les pieds sur le demi-cercle, tire la corde avec les deux mains. Vers le milieu de cette corde, il y a un tuyau en forme de demi-cylindre, de la grosseur d’un trait. On y place des flèches fort courtes, garnies de fer. Lorsqu’on lâche la corde, le trait s’échappe avec une irrésistible impétuosité; non seulement il perce un bouclier, mais encore une cuirasse et un homme; on prétend même qu’il traverse des statues de bronze. Voila J arbalète, invention réellement diabolique, imaginée pour la destruction des hommes (a). » Les arbalétriers lançaient des carreaux. « Ce sont, dit un contemporain, des lleches empennees, de 1 épaisseur d un pouce, longues d’une coudée, armées d une pointe de fer à quatre faces. Elles percent partout
lOO
Quelle que fut la nature du projectile, il se produisait le plus souvent une hémorragie, accompagnée ou non de syncope ; c’est celle-ci d abord que 1 on devait traiter. Les moyens conseillés à cet effet étaient, pour la plupart, ceux-là même dont on userait aujourd’hui.
Si le chirurgien voit quelqu'un tomber en syncope, il lui jettera aussitôt violemment de l’eau à la face, jusqu’à ce qu’il revienne à lui; s'il n’a pas d’eau à sa disposition, il tirera fortement les cheveux des tempes du malade et lui parlera haut comme s’il le querellait; il l’appellera plusieurs fois de son nom dans l’oreille, et le frappera de ci de là, lui donnera un soufflet, lui frictionnera les extrémités, provoquera l’éternuement ou le vomissement avec une plume ou avec le doigt, secs ou trempés d’huile et d’oxymel , il lui mettra des aromates sous les narines * 1 .
Pour arrêter l’écoulement de sang, nos ancêtres se servaient, dans le but d’obturer les vaisseaux, d’étoupes trempées dans une sorte de pâte obtenue avec du blanc d’œuf et une poudre astringente, à base de chaux vive, d’encens et de sang-dragon. Cela suffisait pour les petites veines et artérioles ; pour les vaisseaux de plus grosses dimensions, ils recouraient à la cautérisation.
S’ils ne pouvaient enrayer l’hémorragie par aucun de ces procédés, ils enfonçaient une aiguille avec du fil sous chaque extrémité de la veine ou de l’artère, puis le fil était noué et serré fortement: ils faisaient, en somme, de l’acupressure.
Comme topique des plaies, on employait surtout l’huile ; d’autres recommandent de les laver avec du « vin fort, aussi chaud que le patient peut le supporter ».
Une fois la plaie débarrassée des « objets fichés » et des autres corps étrangers, « on doit, avant de fomenter, réunir et suturer les lèvres ». On fera ensuite des coussinets et des compresses d’étoupes, qu’on trempera dans le vin, « avec lesquels on fomentera légèrement la plaie et les parties voisines ; on les exprimera et, une fois exprimés, on les appliquera sur la plaie, en les comprimant un peu.
Pour les plaies du cerveau, les chirurgiens avaient déjà fait cette constatation, qu’elles n’étaient pas toujours mortelles. Théodoric rapporte qu’il a vu guérir
où elles frappent, traversent parfois du môme coup deux hommes placés l’un derrière l’autre, avec la cuirasse et les vêtements, et pénètrent même dans la pierre (b).
(a) Anne Comnène, cité dans la Bible des Croisades , 3e partie, 891.
(b) Hist. des Patriarches d’Alexandrie : Bible des Croisades, ire partie, 455.
1 Chirurgie de Mailre Henri de Mondeville , édition Nicaise, 243.
LA CHIRURGIE ET L’HYGIENE MILITAIRES AUX CROISADES
IOI
un homme qui avait perdu « la partie postérieure du cerveau, environ un tiers, dans laquelle se trouve la faculté de la mémoire : c’était un faiseur de selles ; il n en perdit pas son art ». Et Mondeville ajoute que, pour sa part, il a extrait souvent de la substance dn cerveau un trait auquel adhérait une quantité notable de substance cérébrale, ressemblant à du fromage blanc et mou [sic), et qu’il réussit à obtenir la guérison, par la méthode de Théodoric, « sans causer de grandes douleurs, non sans avoir une grande inquiétude ».
Pour l’extraction des traits, la pratique chirurgicale était assez mal définie. Les anciens avaient pour principe de n’extraire un « corps fiché » que si l’opération était facile ; s’ils ne le pouvaient sur l’heure, ils l’abandonnaient.
Théodoric et ses élèves étaient d’avis qu’il faut considérer, avant de procéder à l’extraction, à quelle profondeur le trait a pénétré ; dans quelle partie du corps ; s’il est plus ou moins accessible ; s’il est situé dans une région plus ou moins dangereuse ; quelle est la nature du trait, barbelé ou non barbelé, etc.
Quant à la manière d’extraire les dards, « fichés dans les corps d’hommes qui ont des armures », il faut savoir que « les uns adhèrent fortement à l’armure, les autres moins fortement; de plus, ces traits ou apparaissent hors de l’armure, ou n’apparaissent pas. S’ils apparaissent, c’est suffisamment ou insuffisamment; si c’est suffisamment, ou bien ils sont petits, ou bien ils sont grands ». Et la conduite du chirurgien était différente, selon ces divers cas.
On a dù se demander si toutes les interventions chirurgicales, que nous venons de passer en revue, étaient ou non précédées d’une anesthésie préalable. Henri de Mondeville n’en parle pas et, vraisemblablement, on ne connaissait pas encore un moyen d’assoupir le patient avant de l’opérer ; toutefois, au rapport de Gui de Chauliac, disciple de Mondeville, il semble qu’on ait eu recours aux soporifiques, du moins de son temps. Ici il convient de reproduire le texte original, en raison de l’importance de la découverte ; le voici littéralement :
Sunt, qui (chirurgici) dant medicinas obdormitims , ut patientes non sentiant incisiorem, velut opium, succus morellæ, hyoscyami, mandragoræ, cicutæ, lactucæ. Imbibunt in eis spongiam novam, et permittunt eam ad solem exsiccari ; et quando est necesse, mittunt illam spongiam in aqua calida et dant eam ad odorandum tantum usquequo patientes capiant soninum. Et postea, cum alia spongia, in aceto infusa, naribus applicata, expergefaciunt ut evigilent eos.
On imprégnait donc, selon ce texte très explicite, une éponge de sucs de plantes soporifiques (opium, morelle, jusquiame mandragore, ciguë, laitue) ; on la
CHIRURGIENS ET BLESSES A TRAVERS L’iIISTOIRE
faisait sécher au soleil; et, lorsque l'occasion se présentait de s’en servir, on plongeait l’éponge dans l’eau chaude, afin de dissoudre tous les sucs ou extraits desséchés; puis on la mettait sous les narines du patient, jusqu’à ce que le sommeil le gagnât1. C’est de l’anesthésie sans doute un peu primitive, mais c’est de l’anesthésie tout de môme. On réveillait le sujet avec une autre éponge, imbibée de vinaigre et placée sous le nez ; ou bien, on lui mettait du jus de rue et de fenouil dans les narines et les oreilles.
Croirait-on que la ligature des vaisseaux se trouve pareillement décrite dans le traité de Henri de Mondeville, qui en reporte tout le mérite à Lanfranc, de Milan? Lorsqu’une hémorragie ne pouvait être arrêtée par les topiques, les poudres, les eseharotiques, on avait recours à la ligature immédiate du vaisseau. On incisait la peau, de manière à mettre à découvert l’artère intéressée ; on attirait au dehors avec des pinces, ou même avec un crochet ( uncinus ), l’extrémité du tube; on le tordait ( torquere , contorquere , disent les textes) ; on le liait, puis on réunissait par suture les lèvres de la plaie ; et on laissait les fils pendre au dehors; enfin, on enlevait ces derniers, lorsque les bourgeons charnus avaient pris un développement suffisant.
Chereau, qui nous révèle ces particularités, ajoute, en manière de conclusion : « On ne fait guère mieux aujourd’hui, si ce n’est que l’on généralise un moyen qui n’était employé que lorsque d’autres, d’une valeur très inférieure, avaient été mis inutilement à contribution ».
Un pas de plus, et l’application de la ligature des artères dans les amputations sera découverte.
1 Henri de Mondeville , chirurgien de Philippe le fiel, roi de France , par Achille Chereau (Paris, 1862); ext. du XXVe vol. des Mémoires de la Société des Antiquaires de Normandie.