‹ Chirurgiens et blessésChapitre 15 sur 122 · DU QUATORZIÈME AU SEIZIEME SIÈCLE · texte numérisé non relu

DU QUATORZIÈME AU SEIZIEME SIÈCLE

Combien de fois a-l-on répété que le service médical des armées n’a été régulièrement organisé qu’au dix septième-siècle ! Si on entend par là qu’il n’a pas existé de corps constitué, recruté et salarié par les gouvernements, et spécialement chargé d’assurer à l’armée régulière les secours dont elle avait besoin,

rien n’est plus exact ; on aurait, cependant, tort de croire que les troupes étaient

privées de tout soin médical.

Sans doute il fut un temps, — ceux qui nous ont suivi depuis le début en sont déjà instruits — où les guerres avaient un tel caractère de férocité, que le parti vainqueur ne s’embarrassait guère des blessés ; ceux-ci trouvaient un asile soit dans les moutiers du voisinage, soit dans les couvents : la châtelaine ou le moine

les recueillait. Il y avait, dans les manoirs comme dans les monastères, bonne

provision de baumes et d’onguents, à l’application desquels de nobles dames ne se montraient pas le moins expertes; et comme le dit un historiographe qui nous a habitués à de plus graves propos1, « souvent en pansant la blessure d’un jeune et vaillant damoiseau, elles en recevaient une dont il leur était plus difficile de trouver le remède ».

Il y avait, pourtant, des chirurgiens suivant les armées, dès cette époque; mais seuls, les rois et quelques seigneurs en avaient à leur service. Ceux-ci, du moins certains d’entre eux, avaient un médecin ou un chirurgien attaché à leur hôtel ; et ce praticien avait, entre autres devoirs, celui d’accompagner le maître

1 Mémoire couronné par la Société des sciences, belles-lettres et arts de Mâcon, en 1812, sur la question suivante : « Les anciens avoient-ils des établissements publics en faveur des indigens, des enfans orphelins ou abandonnés; des malades et des militaires blessés; et, s’ils n en avoient point, qu’est-ce qui en tenoit lieu? », par M. Percy et M, Williaumë. Paris, i8i3.

dans ses expéditions; parfois, les commandants de troupes réclamaient les services

temporaires d’un médecin ou d’un chirurgien. Au temps où les armées ne se composaient que de bandes rassemblées par les seigneurs, pour des coups de mains ou de courtes expéditions, cette organisation imparfaite pouvait suffire.

Les simples soldats se contentaient des soins grossiers et intéressés de quelquesuns de leurs camarades qui se vantaient de posséder des secrets. C’étaient surtout, particularité notable, des soldats allemands qui s’ingéraient de panser les blessés. Ils débitaient, en outre, des amulettes, des emplâtres, des breuvages contre les venins. « Des espèces de charlatans suivaient aussi les armées , et par des conjurations, des breuvages mystérieux, ou bien par simple application de laine et d’huile, ou de feuilles de choux, traitaient tous les genres de blessures, fondés sur ce que Dieu a mis une partie de sa puissance dans les paroles, les plantes et les pierres 1 . »

Il y avait, en outre, des mires, opérant pour leur propre compte et par spéculation; chacun d’eux avait son topique et son arcane, qu’il vantait de son mieux,

Des moines, appartenant, pour la plupart, aux ordres mendiants, pratiquaient le même métier; on avait coutume de les appeler « frères » : d’où est venu le vocable méprisant de frater, appliqué à certains empiriques.

Il y eut encore une catégorie de guérisseurs dont la fonction était de sucer les plaies des soldats, comme le faisaient les psy lies, chez les anciens2 * * * * *.

Quant aux vrais chirurgiens, ils étaient d’autant plus estimés qu’ils étaient en plus petit nombre, et que leur habileté les faisait davantage rechercher. Froissart, entre autres, a conté comment, à la bataille de Poitiers (1356), « Messire James d’Andelée,

1 Guidon. Cauliaci (Guy de Chauliac), Chirurgia magna , capitulum singulare, 7 (cité

par Percy et Williaumk, <)3, n.).

- Un chirurgien de Valognes, contemporain de Garengeot. le sieur de la Motte, nous dit. comme, du reste, nous l’avait appris IJionis, qu’a son époque (xvn8 et xvm° siècles), il était de

mode de faire sucer les plaies de poitrine, et qu il y avait à chaque duel rn suceur de profession. Cette succion avait même eu parfois, nous dit-il, de si merveilleux résultats (bien entendu, lorsqu’il ny avait pas eu de gros vaisseaux ouverts), que beaucoup de personnes les attribuaient au diable, et qu’un curé refusa l’extrême-onction à un blessé qui avait été traité ainsi. Le D1 Jarnoüen de Villartay, qui nous dévoile ces particularités, dans sa thèse sur

« Garengeot, sa vie, son oeuvre » (Paris, 1889), ajoute ce détail : « On sait que les rabbins

pratiquent aussi la succion dans la circoncision; mais ils ont souvent réussi à tout autre chose

qu’a arrêter le sang avec ce procédé d’un autre âge; aussi, le Consistoire Israélite de Paris,

frappé du danger de cette opération, vient-il de la supprimer (mai 1888) ».

LA CHIRURGTE RU XIVè AU XVIe SIÈCLE

ior

par l’aide de ses quatre escuyers, se combattit tousiours au plus fort de la bataille et fut durement navre (blessé) au corps et au visage ; et tant que force et alaine lui purent durer, il se combattit et alloit tousiours en avant : et tant qu’il fut moult empesche . adone sur la fin de la bataille le prindrent scs quatre escuyers qui le

Un Chirurgien opérant sur le Champ i>k Bataille,

(li’api'ùs un manuscril a miniatures : tiiht. de l'Arsenal, Ms 5.089, p. ir>s.)

gardoyent et l’emmenèrent moult faible et fort navré au dehors de la bataille delèz une hâye pour lui un petit refroidir et éventer. Si le désarmèrent le plus doucement qu’ils peurent et entendirent à ses play es. bander et coudre les plus périleuses... » Un peu plus loin, le chroniqueur parle d’un écuyer français qui, après avoir transpercé les deux cuisses d un chevalier anglais, se mit en devoir de le panser : « A donc tira Jehan (l’écuyer se nommait Jehan de Hellenes) son espée du che-

io6 CHIRURGIENS ET BLESSES A TRAVERS L’HISTOIRE

valier (car elle étoit restée dans la plaie) si demoura la playe tonte ouverte : mais Jehan la lia et banda bien fort : et fit tant qu’il le remit sur son coursier : si le mena tout le pas ce jour jusques à Chastellerault : illec séjourna plus de quinze jours pour l’amour de luy et le fit médiciner 1 2 . »

Il est question, chez le même chroniqueur, de ces chirurgiens qui prétendaient, avec des paroles, étancher le sang-; nous les retrouverons au seizième siècle: dans Brantôme, il est parlé d’un « maître Doublet », avec lequel nous ferons plus ample connaissance, et qui faisait toutes ses cures avec du simple linge blanc et de l’eau venant de la fontaine ou du puits, mais qui s’aidait de « sortilèges et paroles charmées 3, comme il y a encore force gens aujourd’hui qui l’ont vu et l’assurent4 ».

Il y avait, cependant, déjà depuis longtemps des chefs militaires qui avaient de véritables chirurgiens attachés à leurs personnes. Quand Philippe de Valois emprunta aux Génois, en 4337, quarante galères, dont il avait besoin pour la lutte qu’il préparait contre l’Angleterre, il fut spécifié que l’amiral aurait un maître en chirurgie, à la solde de dix florins d’or par mois, et que, sur tous les autres navires, se trouveraient un barbiero et un barbierotto, chargés de la santé des matelots5. Mais le fait n’est qu’accidentel6; c’est dans les milices communales que nous allons découvrir le premier embryon d’une organisation impersonnelle.

En Flandre, comme dans les différents pays organisés selon le régime communal, les villes, en formant leurs milices, composées des hommes armés que fournissaient les diverses corporations de métiers, durent pourvoir à tous les besoins des confréries d’archers, d’arbalétriers, et plus tard d’arquebusiers et de canonniers, qui se fondaient spontanément pour la défense de la cité, et se livraient, en temps de paix, aux exercices d’entrainement militaire. Il appartenait aux Magistrats, qui

1 Froissard, t. I, iq3 et suiv.

2 ld., t. II, il 6.

:f Antoine Benivieni, qui vivait de i44o à i5o2, croyait, comme Doublet, à l’efficacité de certaines paroles, murmurées sur une plaie, pour extraire une pointe de flèche implantée dans l’omoplate, et qui avait résisté aux efforts d’un grand nombre de chirurgiens.

4 Brantôme, Discours LXXXII, a, I (cité par Percy).

5 Lectures sur l’ histoire de la médecine, par le Dr L. Thomas. Paris, 1 885 .

6 C’est ainsi qu’en i34^, « dans le rôle de revue de l’armée anglaise commandée par le prince Noir», on ne trouve point trace de chirurgiens, pas plus que de médecins; et cependant, il y est question de tous les autres corps de métiers. (Gauldrèe-Boileau, L’ Administration militaire dans les temps modernes , d’après Y Histoire d? Angleterre de John Lingard),

LA CHIRURGIE DU XIVe AU XVIe SIECLE

envoyaient au combat ces milices locales, de leur assurer les soins médicaux; et c’est ainsi que plusieurs cités flamandes inscrivirent à leur budget des sommes déterminées, en faveur des médecins désignés pour accompagner les troupes en campagne. Outre un salaire raisonnable et souvent meme assez élevé, la commune fournissait aux hommes de l’art les instruments et médicaments nécessaires pour l’exercice de leur profession, des chevaux et des chariots destinés à transporter leur matériel, en même temps que leurs personnes. Quelques-uns d’entre eux étaient vêtus aux frais de la ville, qui leur faisait confectionner une robe à ses couleurs. Le nombre des praticiens gagés variait suivant l’importance numérique des compagnies : si la quantité des belligérants était peu considérable, le chirurgien se faisait suivre de sa femme, qui le secondait dans les détails de son ministère; si, au contraire, un seul chirurgien ne pouvait suffire, le magistrat lui adjoignait un ou plusieurs aides, lui permettait d’emmener avec lui ses élèves, ou désignait plusieurs maitres-chirurgiens, tous les frais d’entretien du personnel restant à la charge de la commune1.

Lorsque, en 1293, Gui de Dampierre rassembla ses vassaux, le Magistrat de Bruges chargea le médecin Wauthier Blankard de se rendre en Hainaut avec les soldats de la ville. Vingt ans plus tard, les trésoriers d’Ypres payaient, sur les deniers communaux, le mire qui avait soigné les blessés, à un assaut livré par les ennemis aux milices communales chargées de garder les ponts de la Lys.

C’estàYpres que vit le jour, pendant le dernier quart du treizième siècle, celui que l’on a appelé le « père de la chirurgie flamande ». Jehan Yperman avait étudié la chirurgie à Paris , sous le célèbre Lanfranc.de Milan, qui y professait avec éclat en 1295. Après avoir terminé ses études, en 1303 ou 1304, il commença par pratiquer à la campagne; il devint, un peu plus tard, chirurgien de l’hospice de Belle, à Ypres (1318) : c’est chez lui que se réunissaient les échevins, pour traiter des intérêts de cet établissement-.

En 1325, lors des démêlés des Brugeois avec le comte de Flandre, Yperman fut chargé du service chirurgical dans les armées entretenues par les Yprois. 11 reçut, de ce chef, une indemnité de huit livres quatre sols parisis. Les officiers du corps

i Les médecins et les chirurgiens de Flandre avant 1789, par le D‘ A. Faidhekbe (Lille, 1892), ch. IV, parag. 4*

2. La Chirurgie de maître. Jehan Yperman, chirurgien belge (xme, xive siècles), publiée pour la première fois, d’après la copie flamande de Cambridge, par M. Lhoeckx, An\trs,

MDCCCLXIII,

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de santé militaire peuvent, à bon droit, le considérer comme un de leurs plus glorieux prédécesseurs dans le Moyen Age.

Le traité de chirurgie d’Yperman est, généralement, regardé comme « le frère jumeau » du livre de notre illustre compatriote Henri de Mondeville. 11 ne satisfait pas seulement une simple curiosité d’archéologue ; il est de la plus haute importance pour l’histoire de la médecine belge : on y trouve d’intéressantes remarques, tant sur l’art de la chirurgie en Belgique, que sur les mœurs, les usages, la civilisation, les armes et les instruments du quatorzième siècle. Par sa lecture, on acquiert la conviction que Maître Jehan fut un des hommes les plus remarquables de son époque ; qu’il avait des idées élevées sur son art ; qu’il possédait toutes les qualités qu’il exige d’un bon chirurgien.

Celui-ci, en même temps que son métier, doit savoir la grammaire, la logique et l’éthique : combien de chirurgiens modernes pourraient se flatter de posséder des connaissances aussi variées? Yperman était-il lui-même aussi instruit qu’il souhaitait que les autres le fussent? Il n’est pas douteux qu’il était pourvu d’une instruction solide ; son érudition se manifeste par les nombreux auteurs qu’il cite1. Disciple de Lanfranc, il ne suit pas toujours servilement les leçons de son ancien professeur et souvent il fait preuve d’originalité. Il paraît avoir fait montre d’une dextérité particulière et d’une hardiesse peu commune dans ses interventions opératoires. 11 se montra toujours plein de sollicitude pour les blessés qu’il eut à soigner.

Si nous en croyons ses biographes2, sa pratique était singulièrement en avance sur son temps. Pour les blessures des artères, il ne se contentait pas du fer rouge et des caustiques, à l’instar des chirurgiens de son époque ; il recourait à la ligature ou à la torsion du vaisseau; comme, d’ailleurs, son contemporain, Henri de Mondeville. Mais Henri de Mondeville est plus médecin que chirurgien, tandis qu’Yperman est plus chirurgien que médecin.

Par 1’ exemple d Yperman et de Mondeville, nous avons une preuve nouvelle que, dès le treizième siècle, la torsion des artères, attribuée généralement à Amussat (1825), était pratiquée cinq cents ans avant ce praticien moderne. Le texte latin de Mondeville dit torquere, contorquere ; Yperman emploie le mot flamand verdreyen, qui a le même sens.

Quant à la ligature, il est certain qu’on la connaissait avant Ambroise Paré,

1 Jehan Yperman, chirurgien flamand des xme et xive siècles, par le D1 Chereau ( Union médicale , t. XXVI, nouvelle série, n° 2/4.).

2 Notamment Broeckx, P. E. de Wachter, Chereau, etc.

LA CHIRURGIE DU XIVe AU XVI® SIECLE IOg

avant même Moiideville et Yperman, puisque le procédé est déjà indiqué par Gelse et Galien. Il n’en reste pas moins que le grand chirurgien du seizième siècle a, le premier, appliqué la méthode à l'amputation des membres, « opération que l’on ne faisait au xive siècle que dans ies cas de gangrène, avec le soin de ne porter 1 instrument tranchant qu’au point de délimitation des parties saines et des parties Irappées desphacèle ; puis, lorsque le membre était ainsi abattu, et que quelque artère importante donnait une quantité inquiétante de sang, on avait recours aux caustiques, aux plaques de fer rougies à blanc, à l’huile bouillante, etc., horribles moyens que le chirurgien de Charles IX bannit entièrement, en allant chercher dans le moignon les tubes béants, et en les fermant par une ligature immédiate1 ».

Yperman a pratiqué la trépanation, mais dans de rares circonstances; il se servait plutôt d'une rugine, recourbée à angle droit à son extrémité, et n’enlevait qu’une petite portion d’os, traitant d’insensés ceux qui se vantaient de l’ablation de grandes parties osseuses. Sa conduite était prudente, si l’on songe que le trépan était alors dépourvu de couronne et n’avait du trépan d’aujourd'hui que le perforatif, lequel consistait en une tige de fer, portant à l’une de ses extrémités, et faisant corps avec elle, une pyramide à sommet acéré et à base très large.

L’opérateur était ordinairement muni de perforatifs de trois calibres différents; il commençait la trépanation par le plus petit et, le trou fait par celui-ci, il l’agrandissait au moyen du numéro suivant, puis par le trépan le plus fort. Après avoir pratiqué un nombre plus ou moins considérable de trous, il emportait les ponts osseux séparatifs, à l’aide de la gouge et d’un maillet en plomb.

Rapportons encore quelques particularités de la pratique du chirurgien des Flandres. Parmi les moyens curatifs qu’ Yperman recommande contre la teigne, nous relevons la fameuse calotte emplastique, que nos pères ont bien connue; l’incision cruciale des furoncles ; une méthode pour l’enlèvement des polypes du nez, qui trouve encore aujourd’hui des partisans.

Yperman n’ignorait pas plus que nous que l’eau est la cause du goitre ; il ne craint pas de traiter de naïfs les gens qui croient au pouvoir du roi de France de guérir les écrouelles. Les vues ingénieuses, les conseils essentiellement pratiques abondent dans son traité; nous en avons dit assez pour en laisser pressentir l’intérêt 2. 11 faudra attendre près de deux siècles avant de rencontrer, dans le

1 A. Chkreau, loc. cil.

2 V. dans le Janus , janvier-février 1 9 1 4, 33-4, une Note concernant l’année de la mort de Jehan Yperman. La date du décès du chirurgien tlamand n’a jamais été précisée. M. de

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