‹ Chirurgiens et blessésChapitre 16 sur 122 · I IO · texte numérisé non relu

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service des armées, un chirurgien aussi remarquable que celui dont nous venons d’esquisser à larges trails la carrière; jusqu’à Paré, nous ne trouverons aucun grand nom à lui opposer.

Cette pénurie de chirurgiens frappe d’autant plus, que les blessures produites par les engins en usage ne devaient pas être négligeables. Dès 1344, Froissart parle de projectiles, lancés par des pierriers « qui baillaient de si bon horions, qu’il semblait que ce fut foudre qui tombât du ciel, quand elles frappaient contre les murs du chàtel ». Aux pierres vinrent s’ajouter les balles ou les boulets métalliques ; mais il est à croire que les chirurgiens ne commencèrent à s’occuper des plaies produites par ces divers projectiles, que quand leur nombre fut devenu réellement important.

Serait-ce parce que les blessures étaient généralement si graves, que tout secours médical était jugé superflu? H y a peut-être de cela: car, ou la lance traversait de part en part le chevalier bardé de fer et le tuait sur le coup ; ou elle restait si fortement engagée dans la poitrine, que l’adversaire, en tirant dessus, amenait le blessé comme avec un croc et lui faisait vider les arçons.

Dans le combat à pied, les blessures de la moitié inférieure du corps étaient aussi nombreuses que celles de la moitié supérieure : ou les deux cuisses étaient embrochées; ou bien la pointe de la lance brisait les dents ; ou elle pénétrait dans la cavité crânienne.

Les coups de taille n’étaient pas moins redoutables que les coups de pointe : une hache bien acérée brisait le casque et faisait jaillir la matière cérébrale. Les épées de Bordeaux et de Toulouse ', renommées pour leur trempe et pour leur tranchant, étaient aussi affilées que des rasoirs, coupant les mailles des armures, ouvrant le ventre ou la poitrine, quand elles n’abattaient pas un membre ou la tête

Les conditions de la guerre se modifiant, il fallut s’occuper davantage des blessés; néanmoins, on ne trouve pas encore, même sous Charles VII, trace d’organisation médicale 3.

Sogheks, archiviste de la ville d’ Y près, est arrivé à la serrer de très près, en consultant des comptes de l’époque : Yperman serait mort entre le 28 octobre i33o et le Ier novembre i33i. mais plutôt peu après le 28 octobre i33o.

1 Les casques d’acier de Montauban étaient également fort recherchés.

- Les Arts au moyen-âge et à V époque de la Renaissance, par Paul Lacroix : cf Les blessures de guerre au moyen-âge , d'après les Chroniques de Froissart, , par le D* 1 * H. Favier ( Le Caducée).

•' Le chirurgien de Charles VII était un simple barbier, comme le seront celui de Louis XI et celui de Charles le I éméraire. Toutefois, ce dernier prit l’initiative d’instituer un service

LA CHIRURGIE DU XIVe AU XVIe SIÈCLE

Un seul corps avait le privilège de posséder un sirurgien, pour le traitement des plaies, blessures et « navreures » de ses membres, et ces membres n’étaient point des soldats, ils ne faisaient pas la guerre, ils ne soutenaient pas de luttes, sauf contre les débiteurs insolvables : c'étaient les sergents à verge du Châtelet, au nombre de 220 dans la bonne ville de Paris L

Lorsque, en 1415, le roi d’Angleterre, Henri Y, envahit notre pays, à la tête d’une armée formidable pour l’époque, il n’avait emmené avec lui qu’un seul chirurgien, Thomas Morstède, qui s’était engagé à conduire avec lui douze hommes de sa profession. Pour sa seconde expédition, le même monarque eut de la peine à recruter des médecins; c’est pourquoi il autorisa Morstède à faire embarquer cle force tous les chirurgiens dont il jugeait utile de s’entourer « et des artistes pour fabriquer leurs instruments 2 ».

Instruments de Chirurgie, en usage au \v siècle.

(Jérôme Brunschwig, op. cit., pl . XIX : Bibl. Xat., Réserve, Tda 30.)

chirurgical militaire : il avait attaché un chirurgien à chaque compagnie de cent lances; chaque lance représentant huit combattants, c’était donc un chirurgien pour 800 hommes, et comme il y avait 2.1200 hommes d’armes, la chirurgie militaire de Bourgogne se composait de 22 chirurgiens, pour un total de près de 20.000 combattants, sans compter les chirurgiens attaches aux grands vassaux du duc, et ceux du duc lui-même.

1 L. Thomas, op. cit., 22-; cf. Ordonnances des rois de France , t. IX, jo.

- Uict. historique de la méd ., de Dkzeimeris, t. I, 767.

CHIRURGIENS ET BLESSES A TRAVERS i/lIISTOIRE

Malgré la forme plus régulière que Louis XI et Charles VMI donneront à leurs armées1, l’apparence d’ordre et d’administration qu’ils y introduiront ne s’étendra pas jusqu’à pourvoir aux besoins du soldat blessé, qui en était toujours réduit à se faire soigner et panser à ses frais.

Sous Louis XII, les secours donnés aux blessés sur les champs de bataille étaient à peu près « ceux que les guerriers des peuplades sauvages peuvent se donner entre eux ». Bayard ayant été effleuré, sur la nuque, par un coup de fauconneau, « de sorte que toute la chair entre l’épaule et le cou lui fut emportée jusqu’à l’os », nul chirurgien ne se trouva là, par suite du mauvais temps! L'on dut se contenter d’étancher le sang du blessé « le mieux qu’on put, avec mousses qu’on prit aux arbres et linge que aucuns soldats prirent de leur chemise - ». La pénurie de chirurgiens-barbiers et autres médecins des armées était encore telle sous le règne de Henri II, qu’on se les prêtait entre belligérants, pour « favoriser » certains blessés de marque; néanmoins, il arrivait parfois que les généraux eux-mêmes manquassent de tout secours médical, et que les substances pharmaceutiques fissent entièrement défaut.

1 Lors de l’invasion de Charles VIII en Italie, il y avait, comme ctiirurgien, dans l'armée vénitienne, an nommé Marcellus, dont, selon Malgaigne, les écrits sont curieux à consulter. Il a vécu dans les camps, au milieu d’une des plus grandes guerres que l’on eut vues depuis longtemps. Il a noté soigneusement la recette d’une huile do it il se servait pour calmer la douleur (dans le traitement des plaies d’armes à feu). « Cette mixture, composée de galbanum et d’asa fœtida, dissouts dans de l’huile de rose, servait à la fois pour les plaies d’arquebuse et pour les plaies d'arbalète. Marcellus, qui avait observé des cas de syphilis au camp de Novare, en i/jqà, traitait les chancres à l’aide de lotions au vin blanc; après quoi, il insufflait dessus, plusieurs fois par jour, une poudre composée, à parts égales, de sucre rouge, de gingembre, de tuthie et de sel gemme. Il connaissait les pe licuii pubis, qu’il appelle piattones , et conseillait, pour leur destruction, la staphysaigre, et un remède dont le mercure éteint constituait la base. Entre autres médications bizarres qu’on attribue à Marcellus, il convient de ne pas omettre le procédé qu il avait vu mettre en usage par les Turcs, pour arrêter l’hémorragie après la circoncision : « Quand les Turcs coupent le prépuceaux enfants ou aux renégats, dit Marcellus, ils arrêtent le sang avec la raclure de blanc de Cordoue (albi micantis Cordoani : Velschius pense qu’il s’agit du cuir de Cordoue), et attendent un jour. Si ce premier remède ne suffit pas, ils l’ôtent de dessus la plaie, font des onctions huileuses, et saupoudrent la surface saignante avec la vermoulure blanche du bois, ou bien encore avec de la cendre blanche, et procurent ainsi la cicatrisation. » Ce Marcellus assurait avoir guéri des « convulsions traumatiques » par l’application d’un emplâtre de mouches écrasées, et engageait les personnes mordues par un chien enragé à se rendre à Ferrare, au tombeau de saint Bellini, le saint Hubert d’au-delà les monts : pour les humains, la bénédiction du prêtre suffisait; pour les chiens, il était essentiel que le prêtre luimême leur cautérisât le haut de la tête, avec une clef rougie au feu.

- Loyal serviteur , 3 1 8 (. Bulletin de l'Institut National Genevois , t. XXXIII, 3G3).

LA CHIRURGIE DU XIVe AU XVIe SIECLE

I Cf

Du \ illars rapporte, dans ses Mémoires, que le maréchal de Brissac et son frère, M. de Gonnor, malades tous les deux, demeurèrent gisants, « n’ayant en main la moindre goutte du monde pour secourir eux ni autres ». La même année, Brissac donnait avis au Roi, qu’il avait permis à M. d’Annebaut, « lourdement blessé en une charge », d’aller trouver le bailleul (rebouteur) pour se faire remettre ses os disloqués. Sully, après une bataille, ayant trouvé des chevaux abandonnés, les fit vendre à l’encan et en fit distribuer le produit aux militaires qui avaient le moins de moyens de se faire panser L Au résumé, jusqu’au dix-septième siècle, en France, du moins, il n’a existé de corps de santé régulier : des médicastres ambulants, marchands de cataplasmes, de vulnéraires, d’eau d’arquebusade, suffisaient à assurer le service médical des armées. « Aucun des chirurgiens de Saint-Gôme, si bien placés sous le rapport de la pratique, n’aurait abandonné sa riche clientèle, pour courir la campagne aux ordres même d’un grand seigneur; et les barbiers de la province recueillaient seuls cette large part du domaine chirurgical1 2 ».

A quelle date s’est-011 adonné à l’étude scientifique des plaies par armes a feu; et Paré fut-il, comme on le croit généralement, le premier à s’en occuper?

La première mention que l’on trouve des canons remonte à l’an 1338. Barthélemy de Drach, trésorier des guerres, porte à cette date, sur ses comptes, une somme d’argent donnée à llenry de Vaumechon, « pour avoir poudres et autres choses nécessaires aux canons » qui avaient servi au siège de Puy-Guilhem, en Périgord. Deux ans après, les Français, ayant assailli Le Quesnoy, étaient repoussés par « canons et bombardes 3, qui jetaient de grands carreaux ».

1 Economies royales , t. I, édition in- 12, 290. On donnait ordinairement quelque argent au soldat blessé ou mutilé, afin qu’il pût aller se faire panser où il lui plairait; mais ces libéralités étaient rares et ceux qui en bénéficiaient étaient des privilégiés. « C’est ainsi que l’auteur des Commentaires, Biaise de Montluc, avait fait distribuer quelques secours à des blessés, et, fait peu connu, il semble avoir été un des premiers, sinon le premier, à réclamer, «pour les pauvres soldats estropiats et blessés », des lieux « tant pour les panser que pour leur donner quelque pension (a) ». Henri IV se serait-il inspiré de cette idée, cinquante ans plus tard, il n’y a rien là que de vraisemblable, (a) t ommentaires, XXI, 462.

2 Malgaigne, Histoire de la chirurgie en Occident , CLXVII.

3 A cette époque, on appelait plus communément bombardes les pièces du plus gros calibre, qui lançaient d’énormes boulets de pierre; mortiers , des bouches à leu très courtes, lançant des projectiles incendiaires; canons des pièces de calibre moyen, recevant des projectiles en ter; coulevrines, des pièces longues, se chargeant avec des balles de plomb, que 1 on refoulait, ainsi

CHIRURGIENS ET BLESSES A TRAVERS l’hISTOIRE

Eli 1346, les Anglais se seraient servi de bombardes à la bataille de Crécy, mais l’assertion a été contestée; et le religieux de Saint-Denis qui a écrit l’histoire

Chirurgiens et Blessés, au \ v1, siècle.

(Planche LXXXV1I de l'ouvrage de Jérôme Bbunschwig, />t\ ist dus Intch der (Hrurt/ià : Bibl- Nat., Hésr Td A *0.)

de Charles VI, ne rapporte qu’à l’année 1414 le premier usage en France dos armes à feu portatives, chargées avec des balles de plomb * 1 .

que la poudre, avec une baguette de fer ; canons à mains , ou bâtons à feu , des armes en quelque sorte portatives; car si elles étaient manœuvrées par un seul homme, ce n’était jamais sans que celui-ci eût recours à un appui pour les tirer (P. Lacroix, op. cit ., io3).

1 Jfist. de Charles 17, trad. Le Laboureur, II, q6o.

la CHIRURGIE DU XIVe AU XVIe SIÈCLE

On n a commencé à écrire sur les plaies produites par les armes à feu qu’à la fin du xve siècle. Jean de \igo, qui gagna les bonnes grâces du cardinal Julien

Chirurgiens et Blessés, au xve siècle.

(Planche LXXXVIII de I ouvrage de Jérôme Brunschwig, Dis ist das bnoh der Cirurgia.- Bibl. Nat., liés" Td A 30.)

de La Ilovère, devenu pape sous le nom de Jules 11, et qui suivit le pontife dans ses expéditions guerrières, a donné le résultat de sa pratique, dans un livre qu’il a publié en 1514, et qui contient un grand chapitre sur les plaies d’armes à feu, « le premier qui ait .été écrit à ce sujet, en Italie ».

Vigo avait été devancé de quelques années par un chirurgien allemand, du

nom de Brunswick, Brunschwig ou Braunschweig, car on le trouve orthographié sous ces trois formes.

Chirurgien et apothicaire à Strasbourg, Brunschwig a écrit à la fois sur l’art de distiller, sur les propriétés des plantes actuelles, et sur la chirurgie1.

On a diversement jugé ce chirurgien, on l’a même traité avec un dédain qu’il ne mérite pas. Suivant Haller, il aurait presque tout emprunté aux Arabistes et aux barbiers; son livre serait orné de figures grossières; il traitait toutes les plaies d’armes à leu comme si elles étaient envenimées: il y enfonçait un morceau de lard, et donnait la thériaque à l’intérieur, pour chasser le venin ; mais, fait observer Malgaigne, ce morceau de lard avait été recommandé, longtemps auparavant, par Roger de Parme 2, pour les plaies de flèches.

Certes, Brunschwig partageait les idées de ses contemporains sur l’intoxication des projectiles; mais il est le premier auteur qui ait parlé des plaies produites par les nouvelles armes à feu.

Il craignait surtout la poudre : à tout prix le chirurgien devait en débarrasser les orifices et les trajets des balles. Ces idées étaient-elles si absurdes? Les combattants du xvc siècle, habitués aux luttes corps à corps, avec des armes grossières et à courte portée, il n’est pas surprenant que l’on ait eu à compter plus d’une fois avec des accidents imputables à la déflagration.

Afin de faire sortir la poudre, Braunschweig introduisait un séton dans les trajets et lui imprimait un mouvement de va et vient: la suppuration qui s’ensuivait favorisait l’élimination des eschares et des matières nocives que les balles avaient pu entraîner.

Si on n’obtenait pas ce résultat, on le provoquait, par le moyen d’une mèche

1 Sa chirurgie a été publiée à Strasbourg, eu i4g7, sous ce titre : Dis ist das buch der Cirurgia tlautwirckung der WundArtzny. Une autre édition du môme ouvrage a paru en i5i3, sous un titre à peu près semblable : Das buch der Wund Arteny , Handwirckung der Cirurgia. Les bibliographes mentionnent, en outre, les deux traités suivants du même auteur : Brunschwig, Medicinarius, Das buch der Gesuntheit , Liber de arte distillandi simplicia et composita (i5o5); autres éditions en i5o8, i5og, i5ia; et sous le titre simplifié de Distillirbuch , en 1 5 1 4 , i5i5, ioig, i5‘2i et i528 (Cf. pour cette bibliographie spéciale, l’opuscule du l)r Paul Kristeller, Die Strasiburger B ücherillust ration imXVund im an fange des XVI Jahrhunderts ; Leipzig, 1 888 ; avec 3g illustrations, dont aucune ne se rapporte à l’ouvrage de Brunschwig).

2 Iïogeri Chirurgia , lib. I, cap. i4 : Extracto fôrro, statim fiat stuellus de lardo et intromittatur.

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