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CHAPITRE XI

AMBROISE PARÉ, CHIRURGIEN MILITAIRE

COMMENT ÉTAIENT SOIGNÉS LES BLESSÉS AU XVIe SIÈCLE

Littré a écrit : « La science n’est jamais ni un fruit spontané, ni la création d’une époque ou d’un homme, mais un héritage que nous avons reçu et que nous transmettons. » Rien ne s’improvise, en effet, dans le domaine scientifique, et « il n’est pas un développement de la médecine contemporaine qui ne se trouve en embryon dans la médecine antérieure1 2 ».

Sans contester en aucune manière le génie d’Ambroise Paré, car il fut réellement créateur sur bien des points, on ne saurait méconnaître qu’il ait bénéficié des travaux de ses devanciers. Que Guy de Chauliac, que Jean de Vigo aient été, en quelque sorte, les guides de Paré, nul homme de bonne foi ne songe à y contredire. Une traduction française des œuvres de Jean Vigo avait récemment paru, au moment oii Paré débutait dans la carrière qu’il devait si glorieusement parcourir; nul doute qu’il l’ait consultée, « dans les soirées où il n’était pas troublé par le coup de sonnette des pratiques-».

Lors de sa première campagne, Paré n’en savait guère plus que ce qu’il y avait dans Vigo. Il avait commencé son éducation médicale à l’Hôtel-Dieu, où il était resté quelques années, trois ou quatre ans environ ; il y avait pratiqué nombre de dissections ; il avait eu « le moyen de veoir et de connoistre (eu esgard à la grande diversité de malades y gisans ordinairement) tout ce qui peut estre d’altération et maladie au corps humain » ; néanmoins, il était encore, en raison de son jeune âge, bien dépourvu d’expérience, quand il tut désigné pour partir en qualité de chirurgien, au service du maréchal de Monte-Jan, colonel général de l’infanterie française.

1 Littré, Introduction aux Œuvres d'Hippocrate.

2 Malgaigne, op. cît., GGXXXI.

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A celte époque, Paré apprenait encore son métier ; il regardait opérer les autres, ne songeant qu’à les imiter de son mieux, partageant toutes les idées et tous les préjugés de son siècle.

Suivant la pratique de Jean de Vigo, on cautérisait alors toutes les plaies à l’huile bouillante, fût-ce dans le voisinage des nerfs: puis on y appliquait l’onguent égyptiac, de la formule d’Avicenne. Paré se servit, lui aussi, au début, d’huile bouillante: et il a conté comment, cette huile lui ayant un jour manqué, l’inquiétude l’empêcha de dormir à son aise. A partir de ce moment, il était bien déterminé à ne plus cautériser les plaies d’arquebuse, mais il ne se sentait pas assez sûr de lui pour substituer à la médication en cours une thérapeutique de son choix. C’est, alors qu’ayant appris qu’il existait à Turin un chirurgien qui possédait un baume merveilleux pour les blessures, il n’eut point de cesse qu’il n’eût obtenu le secret de sa recette, et il réussit, « avec dons et présents », à se la procurer : c’était cette fameuse huile de petits chiens nouveau-nés (bouillis dans l’huile de lys, avec des vers do terre et de la térébenthine de Venise), dont il a vanté outre mesure les propriétés, bien moins pour ce qu’elle valait que pour ce qu’elle lui avait coûté.

On a souvent parlé de la crédulité du bon Ambroise ; il en a donné, au cours de son existence, maints témoignages. Il puisait à toutes les sources, quelque suspectes qu’elles fussent : une vieille femme lui avait appris l’efficacité des oignons crus appliqués sur les brûlures; un chirurgien lui révéla la manière de réduire les paraphimosis ; avec l’âge, il s’affranchira de ces influences étrangères et sa personnalité, sa puissante individualité se dégagera; mais avant d’en arriver là, que de tâtonnements!

A l’encontre de l’opinion qui avait cours de son temps, Paré nie la vénénosité des (( playes de harquebuzade » 1 , que d’aucuns « estimoient estre en la pouldre à canon, et, pour y obvier, appliquoyent cautères, tant actuelz que potentielz et autres remedes forts et doloureux, au grand torment et vexation des pauvres blessez ». 11 s’élève contre ceux qui brûlaient cruellement les malheureux avec de l’huile bouillante, alors qu’avec « un digestif fait de jaune d’œuf, huile rosat et térébenthine », il obtenait la cicatrisation de leurs plaies, « sans inflammation et tumeur ».

On Ta loué de cela peut-être inconsidérément. Comme Ta fait observer un

1 Un médecin, nommé Joseph Duchesne, avait publié, à Lyon, en 1076, une édition latine et une traduction française d'un ouvrage sur les plaies par armes à feu, où il soutenait que les balles n’étaient pas vénéneuses par elles-mêmes, mais qu’on pouvait les empoisonner.

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chirurgien de nos jours, qui, en même temps qu’adroit opérateur, était un lettré de bonne race 1 , la cautérisation des plaies d’armes à feu par 1’ « huile fervente »

Ambroise Pake.

(Collection du Docteur Tuefiek.)

vait ses avantages. Cette pratique barbare, dirigée contre une toxicité imaginaire, a préservait, en fait, assez souvent, les blessés de dangers d’infection ultérieure trop réels-. Le caustique, cuisant littéralement les surfaces traumatisées, les revêtait

1 Cf. Un essai d’asepsie au xvie siècle, par le professeur H. Fouet (de Lille), in Chronique Méd ., 1899, 653 et suiv.

partout d’une eschare , carapace préservatrice, hermétiquement close, pouvant s’opposer à la pénétration des germes pathogènes, des microbes, qui, pour être ignorés, n’en existaient pas moins.

Les macérations d’aromates dans du vin ou de l’eau-de-vie, les onguents préparés à chaud avec de la térébenthine ou des essences de plantes odoriférantes, les sulfates de zinc ou de cuivre, les sels mercuriaux, etc., que l’on trouve dans les pharmacopées anciennes, étaient-ils autre chose que des substances microbicides? Il est donc permis de dire que la pratique de Paré, en matière de pansements, fut plutôt un recul. Avec les topiques gras, «suppuratifs ou pourrissants », comme il les appelait, Paré inaugura cette ère funeste des cataplasmes et des cérats, dont la génération qui nous a précédés a pu constater les déplorables effets. Les blessés de Paré souffraient moins que précédemment, mais ils mouraient d’infection purulente.

Des témoignages sont là qui ne sauraient être récusés; Paré lui-même nous les fournira.

A Hesdin, rien ii’avait été prévu pour les blessés : il n’y avait ni lits, ni linge, ni aliments, ni médicaments; le chirurgien ne pouvait qu’assister les bras croisés au triste spectacle qu’il avait sous les yeux L C’est à Hesdin que Paré vit opérer un imposteur espagnol , dont il nous conte en ces termes les artifices : « il demanda une chemise du seigneur de Martigues, et la mit en petits lambeaux, qu’il posa en croix, marmotant et barbotant certaines paroles sur les playes; et l’ayant habillé, lui permit manger et boire tout ce qu’il voudroit, luy disant qu’il feroit diette pour luy : ce qu’il faisoit, ne mangeant que six pruneaux et six

1 A la chute du fort de Suze(i536), voici comment Paré décrivait la situation des blessés dans son Apologie et Traité , contenant les voyages faits en divers lieux ( Œuvres , 1 198) :

« Nous entrasmes à foule en la ville et passions par sus les morts, et quelques-uns ne l’estans encore, les oyons crier sous les pieds de nos chevaux, qui me faisoient grande compassion en mon cœur. Et véritablement ie me repenty d’estre party de Paris, pour voir si piteux spectacle. Estant en la ville, i’entray en une estable pour cuider loger mon cheval et celuy de mon homme, là où ie trouvay quatre soldats morts, et trois qui estoient appuyés contre la muraille, leur face entièrement desûgurée, et ne voyoient, n’oyoientny ne parloient,et leurs habillemens flamboyoientencore de la poudre à canon qui les avoit bruslez. Les regardant en pitié, il survint un vieil soldat qui me demanda s’il y avoit moyen de les pouvoir guarir. je dis que non, subit il s’approcha d’eux et leur coupa la gorge doucement et sans cholere. Voyant ceste grande cruauté, ie luy dis qu’il estoit un mauvais homme. Il me fist responce, qu’il prioit Dieu, que lors qu’il seroit accoustré de telle façon, qu’il se trouvast quelqu un qui luy en fist autant, à fin de ne languir misérablement.»

FAC-SIMILE ue la page ue l’ouvrage ue PARE, Apologie et Voyages, qui contient la phrase, si souvent reproouite : Je le pensay et Dieu le guaril.

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fitloicvfctdcfcrsardans, il faudrait pour ce faire vus forge & beaucoup de charbon pour les chauffer , & suffi quête foldwB vous nuroyence» tcflehorrcur pour «die cruauté , qu'il vous affommeroyent comme vu veau, ainfi que iadu lut 1 vn des premiers ebimrsiens deRome . Ce qu’on trouuera eferit cy deflu sau drap. }. de I mtroduaion de Chu-urvie liurc i. Or de pçufque les feûarcurs de vos eferit» ce icmbenc en tclincanueriient.ie leur prie fuiure'a méthode cy defi'us di&e, laquelle ay monftrce eftte

vnyc$£&;t^înCfte approuuccp>iaüd>onfé,rauon,&cxpcacncc.

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’AVAKTAGRie veux icy monflrrr aux leôeurste !ieux& places où i’ay peu apprendre la Chirurgie , pour toufiours mieux inftruire le ieutieChiruresen . Et premièrement en l’an mi! cinq cens trente v fïx.le grand Roy Ftançtmcnuoya voc grande armée à T butin pour î i reprendre icsdfles S£ cteftcauxqo’auoitpuslc Marquis du Guaft, V l àrutenant rentra! de l'Empereur ; où roonlîcut le Cemneitable, eutenan t general de l’arntce, & môfteur de Mom-ian CollatincTgcficral des gens de pied , duquel lors i'dlois Chirurgien. Vne grande partie de Catmee arriuee au pas de Sure , trouuahnes les ennemis qui «noyent fe partage, & moyen* faiû ceiaim forts St ttanchées de façon que pour les faire debufijott à quitter la place, il conuint combattre, où il y eut jplufieurs ruca & blelTcz tat dVnc part que d'autre mais tesennemis furent contraints le retirer te gangner le çluftcau .qui fut en partie rat le Capitaine le Rat , qui grimpa auec plnticurs (nidats de la compagnie (ut vne petite montagircttc , fa ou ils ntoyent à plomb fur les ennemis, il tcceut vn coup d'hacqucbute à bebeuilk du pied dexcre, où touefubtt tomba en terre: Si alors dit, A celle heure le Rat cft pns. le le penfay,4e Dieu legusrir. Nomentrafmcs i ftmtfe en la ville, le partions par fus les mens , « quelques- vus »c i’cllans encore , les ovensewt fous les pieds de nos chenaux , qui me laifoit grande partion en mon cœur.

1 Etvctitable-

Ce mot historique se retrouve dans plusieurs passages de 1 ouvrage de Paré, précité, avec quelques légères variantes; notamment, dans la relation du Voyage de Boulogne (1545); et aussi, dans celle du Voyage d'Allemagne (1552), du Voyage de Metz (1552), du Voyage de la bataille de Montcontour (1560), etc., elc. On voit, par ces exemples, que l’expression était familière à Paré, et que ce ne fut pas dans une circonstance unique qu'il en fit usage.

CHIRURGIENS ET BLESSÉS A TRAVERS l’iIISTOIRE

morceaux de pain pour repas, ne beuvant que de la bière. Néantmoins deux jours après ledit seigneur de Martigues mourut : et mon Espagnol le voyant en agonie s’éclipsa, etgaigna le haut sans dire à Dieu à personne; » et, ajoute le bon Ambroise, « croy que s’il eust été attrapé, il eust été pendu et estranglé, pour la grande prouesse qu’il avait faite à Monseigneur le duc de Savoye, et à plusieurs autres gentils-hommes. » C’est encore à llesdin que Paré fut témoin du spectacle suivant : les soldais espagnols étant entrés par la brèche sans aucune résistance, les nôtres s’attendaient à ne pas être molestés. Contrairement à cette attente, les Espagnols, pris d’une fureur subite, se mirent à « tout tuer, piller et saccager : ils en retinrent quelques-uns, espérant en avoir rançon, leur lièrent les coudions avec leurs cordes d’harquebuses, qui estoient jettées pardessus une pique, que deux tenoient sur leurs espaules, puis tiroient ladite corde par une grande violence et dérision, comme s’il eussent voulu faire sonner une cloche, leur disant qu’il falioit qu’ils se meissent à rançon, et dire de quelles maisons ils estoient, et s’ils voyoient n’en avoir aucun profit, les faisoient mourir cruellement entre leurs mains : ou tost après leurs parties génitales tomboient en gangrène et en totale mortification. El les tuerent tous à coups de dagues et leur coupoient la gorge. » A Rouen, les ennemis ne se montrèrent pas moins féroces. Paré n’y pratiqua pas moins de huit ou neuf trépanations sur des soldats, blessés en montant à l’assaut, par des coups de pierre. « Il y avoit un air si malin, que plusieurs moururent, voire de bien petites blessures, de façon qu’aucuns estimoient qu’ils avoient empoisonné leurs balles. » Presque toutes les plaies, des plus graves aux plus légères, se putréfiaient, se recouvraient de vers; la résorption purulente se manifestait par une fièvre continue, et la pourriture affectait aussi bien les plaies des princes et des seigneurs que celles de la soldatesque1. On sollicita de Paré une explication de

1 Dans les Mémoire s du sieur François de Boyvin , soldat au service du roi Charles IX, se trouve un triste tableau de l’état des blessés à cette époque ; c’est une chanson huguenote, qui se chantait sur un air de psaume, dans les camps protestants, vers 1 568 :

Cheminer tous les jours au vent et à la pluye,

La nuit estre à la haye avec un froid manteau La teste descouverte et les pieds dedans l’eau ;

Se repaistre d’ennuy et de mélancolie,

Avoir les rois du monde et la terre ennemis,

N’avoir pour les blessés seurté que le tombeau...

C'est la commodité de notre pauvre armée...

(Cité par A. Fochehini, I soccorsi ai militari feriti e ammalati in guerra dalf antichità alla line del secolo XVIII ; analyse de la Rivista critica e biblioyrafica , mai-juin 1916.)

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Une application de feus chauds, au xvr siècle. (Gravure tirée de l’ouvrage de .1. de Gehsdorff.)

CHIRURGIENS ET BLESSES A TRAVERS l’hISTOIRE

ces phénomènes; sa réponse fut assez embarrassée : s’agissait-il de quelque « air malin et corrompu »; l’état moral d’une troupe abattue par la défaite y était-il pour quelque chose? 11 hésitait à se prononcer. Plus tard seulement, en tête de son livre « des playes par harquebuses », Paré posera en principe que, « pour batailler contre l’altération de l’air et contre la putréfaction de la plaie », il fallait injecter dans celle-ci, ou y introduire, à l’aide de sétons ou de tentes1, de l’onguent égyptiac, dissous dans le vin ou l’eau-de-vie : ce qui était revenir aux idées de Jean de Vigo.

Non point que tout soit à rejeter dans la chirurgie de Vigo, tant s’en faut ! A des assertions d’ordre contestable sont mêlés de bons préceptes, tels que les suivants :

Le pronostic est en rapport avec la région blessée, le volume de l’agent vulnérant, l’absence ou la présence de corps étrangers; les accidents des plaies d’armes à feu sont ceux des plaies contuses ; l’extraction immédiate des corps étrangers est préférable à l’extraction retardée, car s’ils peuvent séjourner impunément dans nos tissus, leur séjour est souvent accompagné d’accidents graves, etc., etc.2.

Nous devons même dire que Paré est loin de se montrer aussi progressiste que son maître Vigo : l’empirisme seul le guidait, car il ne semble pas que Paré ait seulement entrevu les bienfaits fui urs de l’antisepsie, voire de l’asepsie. 11 y a, par contre, un contemporain de l’illustre chirurgien, qui a eu l’intuition, si vague soit-elle, des résultats qu’on pouvait obtenir dans le traitement des plaies, par la scrupuleuse propreté des topiques et des pièces de pansement; son nom mérite d’être tiré de l’oubli : il s’appelait Doublet.

Ailleurs nous avons parlé des « étranges cures » que lit « dedans Metz » ce chirurgien de M. de Nemours : Doublet ne se servait que de « linge blanc et de belle eau claire », mais s’aidait, prétendait-il, de « sortilèges et paroles charmées 3 »,

1 II est partisan du séton, mais il en précise bien les inconvénients; il recommande de préférence les tentes can idées, faites d’or, d’argent ou de plomb, tubes à drainages rigides, semblables à ceux que Lucas-Championnière a préconisés (Delorme, op. cit. infrà, 1 1).

2 Cf. Traité de chirurgie de guerre , par E. Delorme. Paris, 1 888.

3 II est juste de dire que Paré ne croyait pas aux paroles, plus ou moins magiques, prononcées sur les blessures, pas plus qu’aux linges en croix mis sur les plaies, et préalablement trempés dans l’eau. « Je dis, écrit le bon chirurgien, que ce ne sont ni les paroles, ni les croix qui on! un effet, mais c’est l’eau qui nettoie la plaie et, par sa froideur, écarte l'inflammation et la fluxion qui pourraient venir à la partie attaquée, à cause de la douleur.

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Un médecin de camp et son aide, au xvr siècle.

(Gravure sur bois, de Nicolas Meldemann. peintre en lettres à Nuremberg, prés le Grand-Pont.)

auxquels l'esprit superstitieux du temps attribuait les résultats obtenus. Doublet avait un émule en la personne de M. Saint-Just d’Allègre, qui usait de la même recette que lui. Quand le duc de Guise fut blessé devant Orléans, notre empirique proposa de le guérir par le moyen que nous venons d'indiquer, mais le duc répondit qu’il préférait mourir, que d’offenser Dieu en recourant à un art diabolique.

Il était tout à fait dans la psychologie de l’époque, que le dévot prince de Guise, que Saint-Just d’Allègre, que Doublet, que Brantôme, qui a rapporté ces faits, attribuassent à des maléfices des cures pour eux incompréhensibles; il ne ressort pas moins, de la courte mais significative citation de l’historiographe des Dames galantes, que Doublet faisait, avant la lettre et sans s’en douter, de l’asepsie ; comme Spencer WeHs, comme Terrier et, à leur suite, nombre de chirurgiens, en ont fait depuis, consciemment, systématiquement.

Paré avait vu opérer à Metz son collègue Doublet, il n’avait retenu de sa

Cette guérison peut se faire, lorsque la plaie est à une partie charnue, dans un corps jeune et de bonne nature, et pour les plaies simples. » Paré s’élève, du reste, en maints endroits de son oeuvre, contre les charlatans et empiriques, comme « ceux qui affirment pouvoir remettre les os fracturés ou luxés par paroles, pourvu qu’ils aient le nom et la ceinture du malade... ces imposteurs veulent persuader qu’ils font par leurs paroles ce que la main et les machines ne peuvent faire quelquefois ». C’est comme cette autre espèce de gens qui « prennent une pierre nommée Bein-bruch; ils la pulvérisent et en donnent à boire à celui qui a quelque partie rompue ou luxée, et ils soutiennent qu’elle a la puissance de guérir de telles indispositions. 11 y en a encore d’autres, en Allemagne, qui prennent l’épée, la dague ou tel autre instrument qui a blessé le malade; ils accommodent cet instrument dans un lieu retiré, comme la personne qui est blessée; ils la pansent et lui appliquent les médicaments propres à la plaie elle-même, et laissant le malade sans lui faire aucune chose; or, disent-ils, à mesure que l’on panse l’épée, la plaie se guérit. » Et Paré conclut, avec son habituel bon sens: <( Mais est-il vraisemblable qu’une chose inanimée puisse subir l’influence d’un médicament, et, si cela est, est-il possible qu’un malade en puisse ressentir quelque effet? Je laisse une telle imposture au jugement des idiots (sic). Quant à moi, de telles choses me sont incroyables, et, si je les voyais de mes yeux, je croirais plutôt que c’est une vraie magie et une imposture. » Si Paré a combattu des préjugés, comme les vertus de la momie et de la licorne, par contre on est obligé de reconnaître qu’il a donné à beaucoup d’autres- l’appui de son autorité : n’a-t-il pas recommandé la fiente de pigeons, écrasée avec des noyaux de pêches, en cataplasme contre la migraine et la calvitie; l’excrément de bœuf pour la goutte? Mais, comme le dit le professeur Debove, « il ne faut pas reprocher à Paré ses erreurs, ce sont celles de son temps, ce sont celles du milieu où il a vécu; et c’est parce qu’elles ne lui sont pas personnelles qu’elles nous intéressent et que nous les relevons si soigneusement, cherchant à savoir quels sentiments, quels préjugés, quelles erreurs régnaient au xvie siècle, dans une classe que l’on devait supposer particulièrement éclairée ».

AMBROISE PARÉ, CHIRURGIEN MILITAIRE

pratique qu une chose: c’est que celui-ci appliquait, sur certaines plaies, « un médicament suppuratif, composé de lard fondu, jaune d’œuf et térébenthine, avec

Bistouris et lancette d'Ambroise Paré.

un peu de safran » : mais de ses pansements à l’eau claire, il ne souffle mot. Est-ce jalousie de métier, était-ce incompréhension, nous n’hésitons pas à nous prononcer pour celte dernière hypothèse.

Signature autographe d'A. Paru.

(Collection Noël Charavay.)

Ambroise Paré n’avait pas su deviner l'asepsie, il est vrai primitive et contuse, de maître Doublet 1 ; et pourtant, combien de fois son « flair » d observateur lui lit-il

1 C’est, en réalité, dans un ouvrage paru en 1601, sous le titre de : Apologie pour les chirurgiens , et dont l’auteur, François Martel, était chirurgien ordinaire de Henri III, que se

CHIRURGIENS ET BLESSES A TRAVERS l’tîISTOIRE

non plus entrevoir, mais prévoir des vérités neuves pour son époque, et qui nous le révèlent un. véritable précurseur?

N’est-ce pas Ambroise Paré qui, le premier, signala le symptôme, très important, de l’emphysème sous-cutané dans les fractures de côtes* 1? N’établit-il pas, un des premiers, la possibilité d’enkystement indéfini des projectiles dans les tissus2? Nous ne parlerons pas de la méthode imaginée par Paré pour rechercher les projectiles dans la profondeur desdits tissus; de ses indications sur la situation à donner au malade ; sur la précaution de se servir des doigts, de préférence aux instruments 3 : la radiographie nous dispense heureusement aujourd’hui, de toutes ces investigations, souvent brutales, toujours aveugles4.

Dans ses premières éditions, à l’exemple de ses devanciers, Paré conseille,

trouvent exposés, en ternies des moins ambigus, les bienfaits de l’eau en chirurgie : « Je dy donc encore une fois, écrit notre confrère du seizième siècle, que j’ai traicté plusieurs playes avec l’eau seule et estant aux armées dépourveu de tout autre remède, et en ay veu des succès très heureux. D’en dire la raison, je n’en suis pas tenu. Mais je pense qu’un des principaux moyens pour traiter la guérison des playes est de les tenir bien nettes; or, est-il que l’eau les nétoye et déterge bien fort. » Ce n’est pas encore l’emploi systématique de l’eau, tel qu’il sera recommandé deux siècles plus tard, mais c’est un acheminement, un sérieux jalon de posé. Il faudra attendre le dix-huitième siècle pour voir Hoffmann, et surtout Lombard, préconiser l’eau simple, comme topique, dans les affections chirurgicales. Pour plus amples détails sur cette question, cf. Essai sur l' histoire de l'asepsie, par Emile Coudeyras, thèse de Paris 1909.

1 « Quelquefois la chair entière devient boursouflée comme si on l’avait enflée de vent, la peau demeurant entière, ce qui se voit principalement sur les costes; et, lorsqu’on comprime dessus avec la main, on sent l’air qui en départ avec un petit sifflement et y demeure l’impression des doigts, comme aux œdèmes. » Des fractures des os.

2 « Aucunes fois, les balles de plomb demeurent longtemps dedans les membres sans y survenir aucun mauvais accident ni empêchement de consolider la playe ; ce que j'ay vu souvent advenir par longue espace de temps, comme sept ou huit ans et plus. ï La raison qu’il donne de cette tolérance de l’organisme est pour le moins bizarre : « Laquelle si longue demeure aux corps, sans pourriture aucune ni mauvais accident, ne provient que de la matière du plomb, lequel a certaine familiarité et accointance avec la nature, principalement des parties charnues. » Des plaies de harquebuzude.

3 Avec un grand bon sens anatomique, Paré établit (( que, pour les mieux trouver et extraire, il faut mettre le patient en telle ligure en laquelle il étoit lorsqu’il fut blessé, pour ce que les muscles et autres parties, autrement situées, peuvent estouper et empêcher la voye. Et pour bien trouver lesdites balles, chercher les faut avec le doigt plutôt qu’avec un autre instrument, parce que le sens du tact est plus certain que nulle sonde ». Des plaies faites par liarquebuzes.

4 Amb. Paré, précurseur (Chron. méd., 1901,571).

Ambroise Paré, à l’âge de 72 ans.

(D'ap rès une gravure sur bois de l’époque.)

pour faciliter l'issue des corps étrangers profondément situés, l’emploi de poudre d’aimant finement pulvérisée, portée sur des tentes; il se bornera, plus tard, à décrire des extracteurs, pour la plupart empruntés à l’ancien arsenal des chirurgiens. II sait reconnaître, toutefois, et il signale des faits de longue tolérance, et il établit que, si les balles de plomb sont bien supportées par les parties molles, « celles de pierre, de fer ou d’autre métal ne pourraient demeurer longtemps au corps ».

On peut lire encore avec intérêt les réflexions de Paré, touchant l’influence de l’état de santé général des blessés sur la marche des traumatismes; sur le moment de l’apparition des complications méningo-encéphaliques des plaies du crâne ; sur la nécessité de l’incision hâtive des phlegmons de la main, etc.

Sait-on que, déjà de son temps, on appliquait, avant l’amputation, un lien solide un peu au-dessus du point où devait porter la section des chairs, et que ce lien avait à la fois l’avantage d’assurer l’hémostase et de prévenir les douleurs ? Pratique reprise de nos jours, et que de prétendus novateurs n’ont pas manqué de s’approprier. Mais, nous avons hâte d’y venir, c’est surtout la ligature des vaisseaux qui constitue le principal titre de gloire du plus grand chirurgien du xvie siècle.

Si les passages sur le traitement des anévrismes par la ligature, et sur l’hémostase des plaies artérielles par ligature du vaisseau lésé au-dessus de la blessure, ont pu prêter à la controverse, la ligature posée sur l’orifice béant des vaisseaux, à la surface de section des amputations, appartient indéniablement à Paré. Sans conteste, il a, le premier, adopté et préconisé la ligature comme méthode générale, et il en a, clairement et explicitement, tracé le manuel opératoire, tel que nous l’exécutons encore tous les jours.

Certes, la ligature des vaisseaux était connue depuis l’Ecole d’Alexandrie, seulement son emploi n’avait pu se généraliser. Celse, Paul d’Egine en ont incidemment parlé, l’ont même recommandée, pendant ou avant l’ablation de certaines tumeurs; ils l’ont, par exception, conseillée dans les amputations des membres ; mais, avant Paré, on pratiquait rarement ces interventions, qu’on appréhendait par-dessus toutes, « de telle sorte qu’il ne manquait véritablement à cette méthode que sa généralisation, pour l’élever à la hauteur d’une des plus belles créations de la chirurgie ancienne; et c’est pour avoir comblé cette lacune, qu’Ambroise Paré aura des droits éternels à notre admiration 1 ».

1 Chirurgie de Paul d’Egine, Introduction, par R. Briau.

AMBROISE PARÉ, CHIRURGIEN MILITAIRE l3f)

On sait dans quelle circonstance Paré fit cette découverte mémorable. Son biographe et commentateur 1 ne nous a rien laissé ignorer à ce sujet.

Un jour qu’il discutait sur l’emploi du cautère contre l’hémorragie, avec Etienne de Larivière et François Passe, tous deux chirurgiens de Saint-Côme, il leur soumit cette idée , simple et lumineuse , que , puisqu’on appliquait la ligature aux veines et aux artères dans les plaies récentes, rien n’empêchait de les appliquer également dans les amputations. Tous deux se rangèrent à son avis; il ne iallait plus que trouver une occasion. Elle se présenta au siège de Damvilliers.

Un gentilhomme de M. de Rohan avait eu la jambe broyée d’un coup de couleuvrine. Ambroise Paré fit l’amputation et, pour la première fois, il n’appliqua pas le cautère. Il eut le bonheur de sauver son malade qui, tout joyeux d’avoir échappé au fer rouge, disait qu’il en avait été quitte à bon marché. Voilà comment un esprit génial, en agrandissant et systématisant un procédé anciennement connu, en fait une méthode neuve.

Mais, à part le génie de celui qu’on a, justement, baptisé « le père de la Chirurgie française », les circonstances ont été particulièrement propices à l’éclosion de cette rénovation chirurgicale.

Avant Paré, les chirurgiens avaient à traiter surtout des plaies par tlèches ou par javelots, dont l’extraction présentait plus ou moins de difficultés, mais qu’une longue pratique avait facilitée : l’invention des armes à feu produisit une transformation complète dans l’art de la guerre; on eut, désormais, affaire à un ensemble de phénomènes aussi imprévus, aussi nouveaux que les armes qui les produisaient.

La profondeur et la gravité de ces plaies, en apparence si petites ; la marche variée et souvent singulière et surprenante des halles à travers les tissus ; le broiement et l’enlèvement même des membres entiers par les boulets ; l'immensité des désordres produits et leurs complications ; la contusion et l’attrition des chairs, résultant du choc des masses métalliques lancées par la poudre, ainsi que les eschares qui en sont la suite ; la commotion du système nerveux et la stupeur, qui viennent compliquer ces blessures ; l’entrée de fragments de vêtements dans le trajet des projectiles : toutes ces circonstances étaient autant de nouveautés qui ne ressemblaient à peu près en rien à ce qu’on avait vu dans la chirurgie antérieure... Dès lors, tout en se renfermant dans les mêmes principes généraux, il fallait entrer dans un système d’application tout à fait neuf, et créer, pour ainsi dire, de toutes pièces, les procédés capables de remédier à ces blessures, jusque-là inconnues. La nécessité de grandes opérations devenait beaucoup plus fréquente qu’autrefois. Les amputations des membres surtout, ces opérations si redoutées des anciens, qui ne consentaient à les pratiquer que dans des occasions

1 Malgaigne, Introduction aux Œuvres d' Ambroise Paré.

suprêmes, devenaient de jour en jour plus impérieusement' indiquées, et l'urgence de ressources, plus puissantes que celles qui avaient été mises généralement en usage jusque-là, dut préoccuper vivement tous les chirurgiens véritablement animés du désir d’être utiles...

Sans aucun doute, conclut celui à qui nous devons ces judicieuses considérations, « c’est à cet enchaînement, à ce concours d’événements sans analogues dans l’histoire du monde, qu’on a dû le renouvellement de l’art opératoire, qui ensuite

a profité des grandes découvertes anatomiques et physiologiques des xvie, xvne et xviue siècles ».

Cette opinion est d’autant plus vraisemblable, que la généralisation de la ligature des vaisseaux a précédé la découverte de la circulation du sang :

n’est-ce pas une preuve que ce merveilleux progrès est dû surtout à la grande fréquence des amputations des membres, qu’imposa la gravité des lésions dues aux nouveaux projectiles de guerre? Et si les chirurgiens de l’antiquité n’ont pas reconnu la nécessité de cette invention, c’est que la nature des blessures qui s'offrirent à eux ne la leur a pas imposée. Ce n’est pas qu’ils fussent plus pusillanimes que nous; mais, par suite de la rareté des amputations, ils n’eurent pas à porter leur attention sur un moyen d’hémostase propre à les faciliter.

Ambroise Paré eut, en outre, cette heureuse fortune de passer sa vie presque tout entière dans les camps, et d’avoir là un champ d’observation sans limites; est-il téméraire d’inférer que la pratique civile ne l’eût pas aussi heureusement inspiré, malgré son incontestable génie?

Paré se plaisait à soigner les soldats 1 ; il était chirurgien militaire par prédes-

Instruments en usage au temps d’A. Paré. (Reproduits d’après une édition de ses Œuvres.)

1 Cf. Amb. Paré , par le l)1 H. Folet (Revue de Paris , ier septembre 1901, 59 et suiv.).

AMBROISE PARÉ, CHIRURGIEN MILITAIRE

tination et par goût 1 : n'est-elle pas de lui cette remarque, déjà vraie à son époque, et qui 1 est, on pourrait dire, à toutes les époques, que les simples soldats sont plus rationnellement soignés que les grands seigneurs2?

A peine entr’ouvrait-il, entre deux campagnes, sa boutique de barbier-chirurgien, comme il le fit en 1539, quand il revint à Paris, pour s’y marier avec la fille du valetchauffe-cire de la chancellerie de France. La guerre se rallumaitelle, il reprenait des occupations plus conformes à ses talents et à ses capacités.

En 1543,, il rejoignait en toute hâte, avec son nouveau maître,

M. de Rohan, le camp de Perpignan3; deux ans plus tard, il assistait au siège de Boulogne, où le duc de Guise recevait, à travers la figure, le coup de lance dont la cicatrice lui fit donner le nom de Balafré. Bien que la tradition ait attribué à Paré l’extraction du tronçon malencontreux, il est à remarquer qu’il n’est nullement question de son intervention, dans l’œuvre du « Père de la Cliirur-

lNSTRUMENTS EN’ USAGE AU TEMPS I)'A. PAKE.

gie 4 ». C’est le duc de Guise, (Reproduits d'après une édition de ses Œuvres.) “

i « Dieu sait, dit-il, combien le jugement d’un homme se parfait en cet exercice oii, le gain étant éloigné, le seul honneur nous est proposé, et l’amitié de tant de braves soldats auxquels on sauve la vie; ainsi qu’après Dieu je puis me vanter d’avoir fait à nombre infini. » Préface de ses Œuvres.

- « S’il eût été prince, il n’en fût pas réchappé, à cause qu’il n’eût voulu souffrir ce que l’art commande, et les chirurgiens n’eussent fait si hardiment leur devoir. » Pluyes de harquebuzes , Playes du cerveau.

3 Cf. Apoloyie et Voyayes (X oyage de Perpignan, i543).

4 Voici ce qu il en dit dans le chapitre : Voyaye de Boidoyne ( 1 545), de son Apoloyie et Voyayes:

CHIRURGIENS ET BLESSES A TRAVERS L’lIISTOIRE

notons-le en passant, qui, lors du siège de Metz (1552), eut l'idée d’établir deux hôpitaux : un pour les soldats « qui pourroyent tomber malades de blessures, ou à cause des gardes de nuit et courvées qu’il leur fauldroit faire à la pluye et au froid » (on était alors au mois de novembre); l’autre pour les pionniers, « s’ils venoyent eslre blessez ou malades travaillant aux remparts ou en aultres services pour la défence de la ville ». Des avances d’argent furent exigées des Trésoriers, afin de permettre aux barbiers et aux chirurgiens, en général, « de se pourvoir des drogues et onguents requis à la cure des blessures* 1 ».

Pour en revenir à Paré, l’annonce de la venue du grand chirurgien contribua, plus que tout aulre moyen, à relever le moral des troupes, que commençait à gagner le découragement; dès le lendemain de son arrivée à Metz, le duc de Guise, qui savait frapper ainsi les imaginations, le présenta, sur la brèche même, à tous les princes, seigneurs et capitaines, qui l’embrassèrent et le reçurent avec acclamations2.

On sait comment Charles-Quint vit s’évanouir, devant la citadelle inviolée, ses dernières espérances, mais ce n’était pas la fin lies hostilités : la guerre, apaisée sur le Rhin, ne tardait pas à reprendre en Picardie. Hesdin était menacée par les Impériaux; Paré reçut l’ordre de s’y rendre sans délai. Là, nous l’avons vu, rien n’avait été prévu pour les blessés : il n’y avait ni lits, ni linge, ni aliments! Une pareille incurie rendait malaisée la tâche de Paré, et il ne le disssimulait pas lui-même; « car il ne suffit au chirurgien faire son devoir envers les malades, il faut que le malade fasse le sien, et les assistans, et les choses extérieures 3 ». La critique est enveloppée, elle se manifestera plus explicitement dans une circonstance ultérieure.

Paré était attaché, avons-nous dit, à la compagnie de M. de Rohan L Ces com-

« Monsieur le Due de Guise, François de Lorraine, fut blessé devant Boulogne d’un coup de lance, qui au-dessus de l’œil dextre, déclinant vers le nez, entra et passa de l’autre part, entre la nuque et l’oreille d’une si grande violence, que le fer de la lance, avec portion du bois, fut rompu, et demeura dedans, en sorte qu’il ne peut être tiré hors qu’à grand force, même avec des tenailles de mareschal. Toutefois nonobstant cette grande violence, qui ne fut sans fracture d os, nerfs, veines et artères, et autres parties, mondict seigneur, par la grâce de Dieu, fut guary. Ledit seigneur alloittoujours guerroyer à face descouverte : voilà pourquoy la lance passa outre de l’autre part. »

1 Mémoires de Salignac, XXXI, 3 o i .

- J. F. Maloaigxk, Jlist. de la Chirurgie en Occident , CGXLIX.

3 Voyage de Hesdin , i55o.

• En réalité, la compagnie appartenait en propre au seigneur, qui la recrutait ou l’orga-

Ux ChIRCKUIEN, DI Wl' SIÈCLE, PRATIQUANT L’EXTRACTION I)'l'X FER DE LANCE A PROXIMITÉ DU CHAMP DE BATAILLE.

(Eslainiie île» Christoph .Mâcher, 1558-1(514 ; Galerie AlbérUna, de Vienne : Collection du Dr Tufeiek.j

pagnieS emportaient des caissons, renfermant les médicaments et objets de pansement, mais ceux-ci en quantité toujours insuffisante : c’est ainsi qu’à la Fère, on ne trouva aucun médicament, parce que les chirurgiens du camp avaient tout emporté. Nous saisissons là sur le vif l’organisation, si l’on peut ainsi dire, des decours aux blessés, au seizième siècle; mais ce qu’on n’avait su ou pu réaliser chez nous, ailleurs on s’était au moins efforcé de l’atteindre.

Gharles-le-Téméraire s’était employé à organiser, dans son armée, un service chirurgical militaire ; par contre, les troupes anglaises étaient plus dépourvues de soins que les nôtres. Celui que l’on a, un peu exagérément, appelé le « Paré de l’Angleterre », Thomas Gale, qui servait dans l’armée de Henri VIII à Montreuil en 1544, et était dans celle de Philippe, à Saint-Quentin, en 1557, a montré, dans une relation des plus pittoresques* 1, quel rôle on laissait jouer aux empiriques, au détriment de la santé des soldats.

.le me rappelle, écrit Thomas Gale, qu’à mon arrivée à l’armée, près de Montreuil, sous Henri VIII, je trouvai là grand nombre de drôles qui avaient l’impudence de faire les chirurgiens. La plupart étaient des chàtreurs de truies, d’autres, de chevaux, et plusieurs, des chaudronniers de campagne et des savetiers. Cette noble suite était connue sous le nom de sangsues de chien-. Avec ces sortes de guérisseurs, le traitement n’était jamais long : deux pansements suffisaient communément ; les blessés esquivaient le troisième, en partant pour l’autre monde. Le duc de Merfolk ayant pris le commandement de cette armée..., pour reconnaître la cause qui rendait mortelles les plaies les plus légères, appela quelques chirurgiens habiles, et je fus du nombre. Nous fîmes notre ronde dans le camp, et bientôt nous rencontrâmes plusieurs de ces bons compagnons, qui usurpaient ainsi le nom et les gages de chirurgien. Nous leur demandâmes s’ils étaient chirurgiens : ils répondirent que oui. Nous leur demandâmes derechef sous quels maîtres ils s’étaient instruits. Ces affronteurs à face impudente nous répondirent, l’un sous un tel devin, l’autre sous un autre, qui tous étaient morts. Nous nous informâmes encore avec quelle drogue (ils pansaient) : ils nous montrèrent un pot ou une boîte

nisait à son gré; quand celui-ci songeait à se procurer un chirurgien, ce dernier était attaché à sa personne et non à la compagnie. Par exception, le corps des sergents à verge du Châtelet, à Paris, avait obtenu, en i/(o5, le privilège d’avoir « un sirurgien pour leur curer leurs playes, blessures et navreures ». Dict. encycl. des sc. méd., de Dechambre, art. militaire (service de santé).

1 I h. Gale, Certain works in chirurgery , etc. (i563, i n— 8) ; complété trois années plus tard, par un second tome : Chirurgical Works ( 1 566) : A brief déclaration of the worthy art of medicine ■ the office of a sirurgeon , etc. (Dezeimeris, loc. cit. infrà).

- En Angleterre, le nom de « sangsue » étant, quelquefois, par sarcasme, donné aux médecins, on pense que la traduction littérale de ces mots doit être : Chiens de médecins. (Note de Gama, Esquisse historique , etc., 23.)

AMBROISE PARÉ, CHIRURGIEN MILITAIRE

qu ils avaient dans leur boujette, pleine d’une vilainie propre à graisser les pieds des chevaux. D'autres, et ceux-ci étaient savetiers ou chaudronniers, taisaient avec de la poix de cordonnier et de la rouille de vieux chaudrons, un onguent qu’ils appelaient merveilleux. Les garnemens une fois démasqués, le général les fît livrer à la prévôté pour être pendus, en récompense de leurs dignes services, à moins qu'ils n’avouassent franchement qui ils étaient, quelle était leur profession, ce qu'ils firent à la fin, comme on l’a vu ci-dessus L

Paré 11e décrit pas avec moins de verve que son confrère anglais les souffrances des blessés et celles des prisonniers, auxquelles il compatissait d’autant mieux qu’il en avait presque partagé le sort, ayant été prisonnier lui-môme; mais quelque zèle qu’il mit à soulager leurs maux, pouvait-il, à lui tout seul, réaliser une réforme que les efforts de plusieurs hommes de bien ne suffiront pas à accomplir, malgré le pouvoir dont ils étaient revêtus, et en dépit de l’appui qu’ils devaient rencontrer auprès des souverains dont ils étaient les représentants les plus autorisés, les plus écoulés?

1 Dict. historique de la médecine ancienne el moderne, par Dezeimkris, tome deuxième (Paris, t834) : article Gale (Thomas), /128 et s.

to

D'après Lanfuanchi,

Kleyne Wundartzney ; Strasbourg, 1528.

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