‹ Chirurgiens et blessésChapitre 25 sur 122 · HENRY D’ESCOUBLEAU DE SOURDIS · texte numérisé non relu

HENRY D’ESCOUBLEAU DE SOURDIS

Archevêque de Bordeaux, Primat d’Aquitaine, Surintendant des hôpitaux militaires.

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(Collection de l’auteur.)

CHIRURGIENS ET BLESSES A TRAVERS l’hISTOIRE

En l’absence du cardinal de La Rochefoucauld, grand aumônier de France, Mgr de Sourdis, archevêque de Bordeaux, fut charge' de la direction du nouvel établissement, « avec plein pouvoir de faire choix des officiers qui auront à y servir, ensemble ordonner de toutes les dépenses qui s’y feront pour la nourriture et traitement des malades et blessez, achats de meubles, drogues, ustensiles, et autres choses qui regarderont l’entretenement dudit hôpital ». Ledit sieur archevêque, pour employer le langage officiel, avait toute autorité pour donner « aux soldats qui seront blessez ou qui auront été traités, des certificats de leurs blessures, pour estre mis en considération lorsqu’elle donnera des places de religieux lais aux dits estropiez... »

Depuis la fermeture de l’établissement pour les invalides, fondé par Henri IV, les soldats blessés étaient, nous l’avons dit, recueillis dans les abbayes : c’est dans les monastères que s’employaient ces frères lais ou oblats ; on les occupait à sonner les cloches, balayer les cloîtres, soigner les bêtes, ou sarcler le jardin* 1. C’était la retraite des guerriers — soldais ou officiers — qui n’avaient pas de moyens d’existence-, trop heureux d'avoir le vivre et le couvert, et de n’en être pas réduits à demander l’aumône ou à mourir de faim ; seuls, quelques-uns obtenaient, de loin en loin, un don de 10 ou 15 livres sur la cassette royale, mais rares étaient ces privilégiés.

Ce système fonctionna jusqu’en 1633. Reprenant l’idée de Henri IV, Richelieu, à son tour, projeta d’établir une Maison des Invalides. Le grand cardinal

etlroyables blessures causées par les explosions qui brûlent, déchiquetent et provoquent d horribles souffrances. Il faut aviser à tant de désastres. Les officiers des régiments se réunissent chez leurs colonels respectifs, pour examiner ce qu'il conviendrait le mieux de faire, décident, après entente, d’organiser à frais communs des sortes d 'hôpitaux régimentaires. On louera une maison. Un médecin sera attaché au régiment, avec appointements de dix livres par cinq iours, pour médicamenter les malades; puis un chirurgien, aux mêmes appointements, viendra panser les blessés deux fois par jour, apportera les onguents, saignera et ventousera. Enfin, un apothicaire fournira les drogues et médicaments qui lui seront payés au fur et à mesure. Dix hommes du régiment pour le service, avec un total de solde de dix livres tous les cinq jours. L hôpital, sous la direction d’un bon religieux. » Ce texte de M. Batiffol, extrait de son ouvrage, Au temps de Louis AI11 , est conforme à ce que nous établirons nous-même.

1 Le choix était laissé aux abbés entre l’entretien d’un invalide dans leur monastère, ou le versement d’une pension.

- Les soldats et officiers ayant combattu à La Rochelle devaient être les premiers à recevoir la pension.

LE PREMIER HOPITAL SEDENTAIRE

fonda, au cours du mois de novembre de l’an précité, une « communauté en ordre de chevalerie1 », sous le titre de Commanderie de Saint-Louis , « pour la nourriture et l’entretenement de tous les soldats estropiez à la guerre au service de Sa Majesté ».

Le frère du ministre, le cardinal de Lyon, grand aumônier de France, fut

Commanderie de Saint-Lotis, fondée par IIichemei;. (D'après Y Histoire de, Êicètre, par Paul ISru.)

nommé administrateur et surintendant général de la fondation nouvelle. Les prieurés, les abbayes avaient à fournir les ressources nécessaires. L’établissement devait èLre construit sur l’emplacement de l’ancien Château de Bicêtre, propriété du chapitre de Notre-Dame, et qui avait été rasé l’année précédente (1632).

1 Selon le modèle de la communauté du Temple ou de St-Jean de Jérusalem, dont Richelieu emprunta la hiérarchie, qui comprenait des chevaliers, des commandeurs et des grands-croix.

D’après les dessins de l’architecte1 2, la maison ne comportait pas moins de quatre pavillons, réunis par de spacieux bâtiments; une chapelle provisoire, en attendant qu’on y construisit une église, s’élèverait au milieu d’un vaste carré, tandis que des jardins s’étendraient sur la droite et sur la gauche.

En août 1635, la construction était commencée-; le 27 septembre, eut lieu une procession, à laquelle assistèrent tous les estropiés, et la messe fut célébrée, pour la première fois, dans la chapelle, placée sous le vocable de Saint Jean Baptiste. Avant meme que la charpente fut achevée, et alors que toute une cité restait à construire, la maison était abandonnée et les stropiats, comme on les appelait, durent de nouveau vivre des pensions qu’ils touchaient comme religieux Jais. Mais les guerres de la Fronde, les premières campagnes du règne de Louis XIV avaient augmenté dans des proportions telles le nombre des invalides, que les pensions furent manifestement insuffisantes à les pourvoir tous.

Comment Bichelieu, cet homme de volonté forte, ayant à sa disposition des moyens puissants pour réaliser ce qu’il projetait, échoua-t-il dans sa tentative? Sans doute l’institution n’était pas encore mûre. On lit au premier ministre des objee-

1 L’érudit historiographe de Louis XIII. M. Louis Batiffol, a tout récemment /troue hebdomadaire, > mai nji;) retrouvédans de vieux grimoires, selon son expression, les devis de celle construction, arrêtés par le cardinal ministre, devant deux notaires parisiens, le vendredi 21 juillet 1 634, en son hôtel de la rue St-IIonoré — aujourd’hui le Palais- lloyal — avec l’architecte que l’on croyait être Jacques Lemercier, et qui est Germain Breuil. Ces devis montrent, au dire de M. L. Batiffol, que « le plan adopté en 1 634 pour Bicêtre est, dans ses grandes lignes, avec quelques modifications, ni plus ni moins que celui qu’exécutera Louis XIV devant l’esplanade des Invalides ». Jusqu’où a-t-on poussé les constructions de la Commanderie de saint Louis? A quelle époque les Invalides s’y sont-ils installés? Tout ce qu’on sait, c’est qu’en i64G, le lieutenant civil Daubray, venant y opérer une descente de police, déclare « n’y avoir trouvé qu’un brave portier, une bonne femme qui y avait établi cabaret, et l’architecte logé dans un pavillon, pas un soldat. Portes et fenêtres ne tenaient pas : les toitures prenaient l’eau ». Durant la Fronde, l’établissement fut occupé plusieurs fois par les troupes et des combats s’y livrèrent. En 1 656, on alloua une somme de 3o.ooo livres pour la réfection des bâtiments; mais, à ce moment, Bicêtre n’avait plus d’invalide: par un édit du mois d’avril, le roi avait concédé cette maison hospitalière à 1 1 Iôpital général (la Salpêtrière), qui allait en faire un hospice de vieillards, une prison et une maison de fous : la prison n’existe plus; quant aux constructions de l’époque de Louis XII T, M. Batiffol assure qu’il n’en reste que « des fondations, sur lesquelles ont été élevés, au xixe siècle, les bâtiments actuels de l’hospice, et un corps de logis où on retrouve les galeries à arcades de l’architecte de 1 634 ».

2 Gazette de France, 1 635, n° 8i ; cf. Fragments historiques et médicaux sur V Hôtel national des Invalides , par M. F. Hutin (Paris, i85i), que ne paraît pas avoir connu M. Burnand, d’ordinaire si bien informé.

Vincent Depaul et ses Religieux, sur le champ de bataille.

(D'après une gravure à l’eau-forte île Herisset, terminée au burin par Dupin.)

tions qui paralysèrent son initiative. « Un seul bâtiment ne suffira pas, lui écrivait un de ses correspondants ; il y a plus de quatre à cinq mille invalides disséminés en France, qui accourront à Paris comme à leur asile. Retenir ces soldats estropiés dans une maison, c’est un abus; s’ils sortent, ils pourront, jour et nuit, voler les maisons, se réunir en force, etc. 11 faut les disperser en divers édifices : léproseries, llôtels-Dieu et autres maisons de piété désertes, qui ne servent à rien ». A la vérité, le temps et l’argent, ces deux puissants facteurs de toute entreprise, que Louis XIV eut à sa discrétion et qui manquèrent à Richelieu, ne permirent pas à la Commanderie de Bicêtre d’être fondée sur des bases durables. Au bout de peu de temps, elle était en complète décadence.

Le cardinal-ministre parait avoir été plus heureux pour une autre de ses créations, celle des hôpitaux d’armée, dont nous avons sommairement parlé jusqu’à présent et qui mérite quelques développements.

Un état de 1630 prouve que des hôpitaux militaires existaient à Pignerol à celte date. Entre autres détails intéressants, cette pièce nous révèle que le service médical y était assuré par divers médecins du roi, les sieurs Uiloys, de Mallebranche et Rertault, qui recevaient, à cet cllet, des appointements mensuels de 150 livres. Le premier chirurgien était le sieur Rertereau, le propre chirurgien de Son Eminence, à qui était allouée une somme de 120 livres, tandis que ses collègues, au nombre de quatre, ne recevaient que 100 livres. Les deux apothicaires, dont un se nommait Perdreau, attaché, lui aussi, à la personne du Cardinal, durent se contenter de 100 livres.

Un autre état nous fait connaître que « M. Ritaull, médecin qui aura soin des blessez; M. Roere, autre médecin qui aura soin des malades », loucheront chacun cent cinquante livres, tandis que M. Rertereau continue à ne percevoir que cent vingt livres. Rien que cette différence de traitement indique la prééminence du médecin, qui est la tête, le cerveau dirigeant, sur le chirurgien, plus spécialement préposé aux besognes manuelles : il convient de ne pas oublier que nous sommes au temps des barbiers-chirurgiens -et qu’un siècle nous sépare de l’Académie de chirurgie.

Le premier chirurgien de l’hôpital n’a pas encore le litre de major ; il a, cependant, sous ses ordres des aides et des sous-aides. Un aumônier était attaché à l’hôpital militaire1, et des « religieux de charité » faisaient office d’infirmiers.

ha charge d’aumônier militaire remonterait au xin0 siècle (Cf. Boisset, lissai sur l’aamô-

LE PREMIER HOPITAL SEDENTAIRE

Les Pères Jésuites cumulaient la direction des ambulances avec la charge de l’aumônerie. Gomme ambulanciers, ils avaient à leur disposition deux charrettes, des vivres et six moutons tous les jours. Comme aumôniers, « les susdits Jésuites devaient avoir un soin particulier de se trouver aux occasions périlleuses, pour donner des absolutions générales, après avoir exhorté et tiré des soldats des actes de douleur de leurs fautes ». De plus, à chaque corps, il y eut « des Jésuites et des cuisiniers, pour donner des bouillons et des potages à tous les malades qui ne voulaient pas aller aux hôpitaux * 1 ».

Sans doute s’agit-il ici des hôpitaux civils : dans les villes de l’intérieur, les soldats étaient, en effet, reçus dans les hôpitaux civils, moyennant une indemnité déterminée ; souvent une salle particulière leur était réservée, comme au Puy, où le roi avait accordé à l’hôpital une gratification, pour l’établissement d’une salle de ce genre. 11 en était de même dans quelques villes-frontières, à Valenciennes, au Quesnoy, à Landrecies : on payait aux religieuses de l’Hôtel-Dieu de Valenciennes, 11 s. 6 d. par journée de maladie et 6 s. par convalescent, à la condition qu elles rendraient aux capitaines les habits des soldats décédés2.

Il ne semble pas qu’à cette époque, si quelques hôpitaux furent établis à la suite des armées, il y ait eu des hôpitaux militaires dans l’intérieur du pays. La présomption qu’il n’en existait pas se fortifie par la lecture d’un article du règlement de 1629, ainsi libellé :

Que si, en marchant par la campagne, il arrive que quelques soldats tombent malades, en sorte qu’ils ne puissent suivre le drapeau, le capitaine ou celui qui conduira la compagnie pourra leur donner un passeport portant prière aux maires et eschevins de la prochaine ville de les recevoir en leur hôpital... et lesdits maires et habitants de ladite ville (seront tenus) de les recevoir et faire traiter et médicamenter soigneusement jusqu’à leur entière et parfaite guérison dans leur dit hospital, s’il y en a, sinon aux despens de la ville : à quoi les capitaines et gouverneurs tiendront la main de leur part, et les évesques seront exhortez de les faire recommander aux prosnes par les curez.

Quand on pense à l’influence qu’exerçait le clergé sur le peuple et au crédit dont il jouissait auprès des pouvoirs publics, on n’est point surpris de cette

nerie militaire); mais dès le viufi siècle, des prêtres auraient suivi les armées en campagne (Wauthoz, Les Ambulances et les Ambulanciers à travers les siècles , 82).

1 D’Avenel, Prêtres , soldats et juges sous Richelieu (d’après un édit de 1 638 : Etablissement fait en faveur des gens de guerre gui ne veulent point aller aux hôpitaux:).

- La Vie militaire sous l'ancien régime , par Albert Babeau : les Soldats. Paris, i8<jo.

intrusion des ecclésiastiques dans un domaine purement temporel. Richelieu étant, à la tête du gouvernement, il était naturel que le premier ministre tint à ne pas faire oublier qu’il était revêtu de la pourpre cardinalice.

« Dans les armées, aussitôt qu’il s’était donné quelque grand combat, écrit

Types ne mendiants, infirmes ou mutilés. (D'après Callot.)

l’historiographe du cardinal-duc b soit à la campagne ou aux sièges, l’évêque d’Auxerre ou quelque autre de ses confidents avait ordre de s’informer de tous les blessés, pour leur porter, de sa part, dans leurs tentes ou leurs huttes, des sommes considérables, et de le faire chacun selon leur condition et l’empioy qu’ils avoient,

1 Aubeky, Histoire du Cardinal duc de llichelieu ; Cologne, i660; t. Il, 1. Vil.

LE PREMIER HOPITAL SEDENTAIRE

depuis les moindres soldats jusqu’aux premiers officiers. » Il (le cardinal) « ressentit pour ainsi dire le contre-coup de toutes les blessures qui se recevoient à la guerre, et s affiigeoit extraordinairement de la perte de nos braves qui mouroient dans le service. Au retour des campagnes, il ne manquoit pas de visiter ou

Types de mendiants, infirmes ou mutilés.

(D'après Callot.)

d’envoyer visiter les personnes de considération qui avoient été blessées, ni d’envoyer de l’argent à ceux qui en avoient besoin, afin de ies pouvoir mieux consoler ». Faisant la part du panégyrique, il n’en reste pas moins que c’est à l’instigation de Richelieu qu’ont été créées les ambulances à la suite des armées R ce qui constituait un progrès réel.

Il est fort probable que les hôpitaux fondés à l’occasion de la campagne d’Italie

1 Et aussi, devons-nous ajouter, la pharmacie militaire (Cf. (' /ironique méd ., 1901, 287-8).

CHIRURGIENS ET BLESSES A TRAVERS i/lIISTOIRE

ne furent pas les seuls 1 ; et qu’à l imitation de celui qui avait fonctionné à Pignerol « dans les places fortes et autres lieux de garnison, dans les villes françaises ou étrangères, occupées en temps de guerre, dans toutes les circonscriptions territoriale, où les rassemblements étaient nombreux, des hôpitaux durent être fondés, au moins pour les troupes régulières2 » ; mais, il nous faut le reconnaître, les preuves manquent pour l’affirmer et, en l’absence de témoignages formels, nous ne nous croyons autorisé qu’à émettre des conjectures.

1 Cf. De Chennevièhes, Détails militaires, II, i3y ei 1 4 o ; Mémoires de Feuquière , chap. XLI.

- Gama, op. cit., y6.

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