LA MONARCHIE ABSOLUE ROYAL DES INVALIDES
De même qu’on a partagé le règne de Louis XIV en deux périodes : avant et après la fistule, quelques historiens ont imaginé d’établir une cloison étanche entre la période qui a précédé l’arrivée de Louvois au pouvoir et celle qui l’a suivie.
Avant Louvois, prononcent doctement ces bibliographes imparfaitement renseignés, la monarchie ne prend souci que des soldats en état de faire campagne : l’augmentation des effectifs est l’unique préoccupation des chefs de corps ; le blessé, l’infirme est une charge et un embarras, un embarras plus qu’une charge, et on l’abandonne à son malheureux sort1; loin de s’apitoyer sur son infortune, on détourne la tête à son approche, et il va de port.e en porte, quêtant sa subsistance, étalant la hideur de ses plaies.
« Il n’y a point d’hôpital, écrit un mémorialiste, et quand un soldat est blessé, on le met dans une grange, où l’on le laisse mourir comme un chien »
Le plus souvent, cependant, on envoyait les blessés dans les villages : une petite ville de l’Aisne, Maries, reçut une partie des blessés de Rocroy (1643) et dut prendre à sa charge leur entretien, le paiement des salaires des chirurgiens et de leurs aides, etc. 3
* « Les soldats, écrivait Arnaud d’Andilly, voient que, dans leurs maladies, on a moins soin d’eux que l’on n’en a des chevaux, lesquels on fait panser soigneusement, parce qu’on ne les peut perdre sans qu’il en coûte de l’argent pour en avoir d’autres. » C’était exagérer; on verra quel soin Mazarin, comme avant lui Richelieu, eut des blessés. L organisation des hôpitaux militaires remonte, en réalité, au ministère de Sublet de Noyers (i63q) ; mais celui-ci n’avait agi qu’à l’instigation pressante de Richelieu, lequel estimait plus «; 2.000 soldats sortant guéris de l’hôpital et en quelque sorte rompus au métier, que 6.000 recrues nouvelles ». (Cf. Lettres du Cardinal Mazarin , t. Vil, édité par le vicomte G. d'Avenel, 3?o, note 3).
- Mémoires de Dubuisson- Aubenay, t. Ier, 3a5, note 1.
3 La Misère au temps de la Fronde et saint Vincent de Faut, par Alph. Feillet (Paris, 1 865)y 3o.
Ceci se passe en pleine Fronde, c’est-à-dire dans un temps de troubles où tout est livré au désordre, où le Roi règne sans gouverner encore.
Fendant la Fronde, tout fait défaut ou à peu près : l’argent et l’organisation qui lui est corrélative. C’est l’époque où Mazarin délègue le « sieur Colbert », avec « le peu d’argent » qu’il a pu trouver dans les caisses publiques, pour venir en aide aux « pauvres blessez ». Le cardinal a donné l’ordre qu’on envoie deux de ses carrosses pour servir aux « blessez de condition », ou pour conduire les principaux prisonniers à Reims, « estant bien marry que son mal (la goutte), qui ne lui permettait pas de mettre le pied à terre, l’empêche d’y aller lui-même ». Un autre jour, Mazarin avise le maréchal du Plessis, qu’il a prévenu l’intendant de « pourvoir à ce qu’il falloit pour panser les blessez1 ». Il se réjouit de pouvoir dépêcher aux armées « une grande voiture de pain, de vin, de linges et de médicaments, avec des chirurgiens pour aller assister les soldats blessez ».
A Condé, qui réclame de l’argent, « si on ne veult laisser mourir les blessés sans secours », Mazarin envoie porter « dix mille francs pour l’hospital, en attendant les autres dix qui viendront avec la monstre (le jour de paie) 2 ». C’nst le même Mazarin qui mande à son intendant de « prendre, préférablement à tout, ce qui est nécessaire pour l’hospital 3 * ; car, outre que la charité oblige à cela, il n’y a rien qui fasse un meilleur etîect dans les armées que de voir que l’on prend grand soin des malades et des blessés 1 ».
Ce fut la préoccupation, on peut dire constante, de l’homme d’Etat qui nous est rarement présenté sous des couleurs aussi favorables. Non seulement Mazarin a songé à pourvoir les troupes de pansements, médicaments5, voire de gâteries6, en
1 Lettre du 16 décembre 165o ( Lettres de Mazarin. édition Chéruel, t. III, g43).
2 Lettres de Mazarin , édition Chéruel, passim .
3 II parle ailleurs d’une somme qu’il a avancée, « pour establir un hospital ». Lettre à Le Tellier, 9 décembre i652 (t. V, 5o2).
1 Lettre du 17 septembre 1 656 ( Lettres de Mazarin. t. VII, 3jo).
5 « Sans les vivres et les médicaments qu’il (Mazarin) faisait venir à grands frais, les assiégeants auraient couru le risque de succomber à la faim et aux maladies, pendant ce long et pénible siège de Dunkerque. » Chéruel, loc. cit.
6 Dans une lettre à Talon, intendant d’une armée qui, sous le commandement de Turenne, assiégeait Dunkerque (1608)*, nous relevons: « ... Que l'on ne songe pas seulement à envoyer quantité de chirurgiens, de religieux, et tout le solide qui est nécessaire pour le bon traitement des blessés, mais même des confitures, des citrons et choses semblables . » Lettre du i4 j’dn (Chéruel, Histoire du Ministère de Mazarin, III, 1 4y)*
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un mot, de tous les secours matériels ; mais, ceci surprendra moins, il entendait que les secours spirituels ne leur fissent pas défaut : Jésuites ou Capucins1 avaient de quoi s’employer 2 après tant de combats meurtriers3.
Le secrétaire d’Etat à la Guerre ne témoigne pas d’une moindre sollicitude que le cardinal-ministre : le père de Louvois recommande instamment aux commandants et surtout aux intendants, « de prendre tout le soin qu’il se pourra des malades et blessez1». Une entreprise est-elle projetée, Le Tellier, qui veille à tout ce qui touche à la nourriture, au bien-être et à l’état sanitaire des troupes, ne manque pas de comprendre, dans le personnel expéditionnaire qui se prépare à entrer en campagne, un contingent d’hommes de l’art.
Quand il sera question de venir en aide à la République de Venise contre les Turcs, il donnera des ordres pour faire embarquer « des médecins et chirurgiens
1 Outre les Jésuites et les Capucins, ou mit à contribution le zèle des prêtres de la Mission de M. Vincent (comme on appelait Vincent Uepaul). Il était accordé à ces derniers, par ordonnances royales, « sauvegarde, pour assister les pauvres et les malades..., en sorte qu’ils soient en pleine et entière liberté d’y exercer leur charité en la manière et à ceux que bon leur semblera ». Les gens de guerre devaient les respecter, « sous peine de la vie », et ne pas les troubler dans l’exercice de leur charitable sacerdoce. (Recueil Cangé, Ordonnances militaires , t. XXVIII).
- Les aumôniers militaires existaient cependant alors, depuis l’année 1 636 (Feillet, o/j. cit., 220). A véritablement parler, il y en avait déj;\ dans les armées gallo-romaines : des aumôniers accompagnaient les troupes, dirigés par un abbas castrorum et gardant « dans une tente le crochet de saint Martin, enfermé dans une cassette, comme un talisman, comme le symbole de la religion qu’il faut défendre ». Mœurs et vie privée des Français , par E. de la Bédollière, t. I, 279.
3 A 1 intendant lalon, Mazarin écrivait, le 26 juin i655 : € Je vous envoie trois cents pistoles pour les despenses de l’hospital, afin qu’il ne manque rien pour la commodité des blessez; les dix pères jésuites s’en vont et fespère que je pourray faire partir, dans (dès) demain, le sieur Leroy, chirurgien, et d’autres qui serviront sous luy, avec tout l’équipage de 1 hospital, pour lequel je croy qu’il faudra au moins douze charrettes. Il ne faut rien oublier pour que les soldats soient bien traitez , n'y ayant rien que je souhaite plus ardemment. » Arch. Ail. étr., Pays-Bas, t. XXXIV (cité par Chéruel, Lettres du cardinal Mazarin , VI, 497» note 2). A la même date, le cardinal mandait à Turenne, qu’il venait de faire partir trois cents louis d’or « destinez pour l’hospital ». Id., Ibid., 5o2. Le 12 juin i65G, il avise l’illustre guerrier, qu il a pourvu « à tout ce qui regarde l’hospital et abondamment ». Id., VII, 22.3. En i(>58, enfin, pendant la campagne de Flandre, le cardinal-ministre fait preuve du même esprit d organisation (Cf. 1 étude du Dr L. Lemaire, de Dunkerque, dans la Chronique médicale , 1918).
i Michel Le 1 ellier et V organisation de l'armée monarchique , par Louis André, docteur ès lettres. Paris, 1906.