L INDE, BERCEAU DE LA MÉDECINE
S’il faut en croire les archéologues et surtout les ludologues, l’Inde serait un des plus antiques berceaux de la médecine1.
A entendre ces derniers, la présence de chirurgiens militaires est déjà signalée dans les poèmes indiens : dans le Ramayana, on voit un certain Sushena pratiquer des pansements sur le champ de bataille; dans 1 ’Ayur-véda, « ouvrage de médecine le plus important de la littérature médicale indienne 2 », il est dit que, lorsqu’un rajah part pour ia guerre, il est tenu de se faire accompagner par un médecin habile; par un prêtre assez pieux pour que ses prières aient les meilleures chances d’être exaucées ; enfin, par un astrologue clairvoyant, capable d’interpréter les présages et ne détourner les dangers, résultant d’une fâcheuse conjonction des astres, par une offrande convenable présentée à la Divinité au moment opportun.
Le rôle du médecin ne consistait pas seulement à panser les blessés; celui-ci devait encore « examiner avec la plus grande attention les provisions débouché, l’eau, le matériel de chauffage, les emplacements où l'on campe, les logements, le sol, et toutes choses que l’ennemi peut rendre impures par le poison... »
Dès qu’il a reconnu les signes de l’impureté, il doit immédiatement « prendre les mesures nécessaires pour opérer ladésinfection et préserver les troupes de la mort et de la destruction ».
Une épidémie sévit-elle, le médecin déploiera tout son zèle pour en arrêter le cours : il s’attachera surtout à mettre à l’abri du mal l’auguste personne du monarque, la « conservation du roi équivalant à celle de la nation tout entière » ; c’est pourquoi le médecin, en campagne, aura toujours sa tente voisine de la tente royale; elle sera pourvue d’instruments et de remèdes en suffisance : un signe, placé en
1 Sur la médecine indienne, voir le Résumé de /' Histoire de la médecine chez les Orientaux et en Europe jusqu'au xm e siècle, par le Ur Liétaho (Paris, 1897); et, du même, la Littérature médicale de l'Inde (extrait du Bulletin de l'Académie de Médecine , séance du 5 mai 1896).
2 Aperçu historique de V origine delà Médecine , par le Dr Handvogkl. Paris, 1877.
CHIRURGIENS ET RLESSES A TRAVERS L’HISTOIRE
évidence, servait à la désigner et la faire reconnaître de loin, afin que les blessés, et surtout les empoisonnés, dont le moindre retard dans le traitement pouvait compromettre la vie, fussent à même de l’apercevoir et de s’y rendre sans hésitation ni délai.
Aucun document acceptable n’a, jusqu’à présent, permis de fixer, même approximativement, une date à l’introduction, dans YAyur-véda i, de ces mesures louables; il est hors de conteste qu’elles sont très anciennes. 11 faut se résignera ces incertitudes pour les périodes nébuleuses de l’histoire de notre art.
Combien de questions restées insolubles, dont une découverte heureuse est venue inopinément apporter la solution! N’est-il pas établi aujourd’hui2, que la médecine d’Egypte est passée en Grèce, et que les Grecs ont emprunté une partie de leurs connaissances en cette matière aux Egyptiens? Les arguments produits à l’appui de cette assertion sont nombreux; nous ne retiendrons que les principaux.
Ne serait-il pas étrange, que, de tous les arts transportés dans le pays des Hellènes, l’art de guérir ait été le seul excepté? Mais il n’en fut pas ainsi. Les Asclépiades sont d’origine égyptienne, Esculape de qui ils descendent étant lui-même Egyptien : c’est une première voie de transmission; elle ne fut pas la seule.
Quelques colons, partis d’Egypte, vinrent aborder en Grèce ; il est vraisemblable qu’ils y introduisirent la médecine avec d’autres sciences3. Ajoutons que plusieurs philosophes grecs, attirés par la réputation des médecins égyptiens, passèrent en Egypte, afin d’y étudier la médecine, qu’ils réimportèrent ensuite chez leurs compatriotes4.
Il n’est pas jusqu’à Homère qui n’ait puisé en Egypte les matériaux de son inimitable épopée. N’a-t-on pas prétendu qu’Homère, né sur les bords du Nil, se serait approprié les poèmes que Phantasia (!) avait déposés dans les archives, au temple d’isis, poèmes qui retraçaient, sous le voile de l’allégorie, des événements
1 L ’Ayur-Véda, de Suçruta, est un livre complexe, à la manière des livres hippocratiques, formé de la fusion ou de l’amalgame d’œuvres diverses, et non une production d’un seul jet. (V. une étude du professeur Laboulbène, sur « les Médecins arabes et l’Ecole de Salerne », parue dans la Revue Scientifique du a4 novembre 1 883 : cf. Gazette hebdom. des sciences médic., 1 883 , 33a et suiv.)
2 Houdakt, Ilist. de la médecine grecque , 89 et suiv.
Lyon médical , 1901, i83. {/List, de la médecine des Grecs, par le Dr Ravon.)
* Le service de santé paraît même avoir été assez bien organisé chez les Egyptiens, s’il faut en croire un historiographe moderne des Ambulances, dont l’opuscule ( Les Ambulances et les Ambulanciers à travers les siècles , par II. -A. Wauthoz; Paris et Bruxelles, s. d.), n’est venu que tout récemment à notre connaissance, alors que notre livre était en cours d’impression.
l’inde, berceau de la médecine
passés anciennement en Egypte, et que l’adroit plagiaire, pour mieux cacher son larcin, aurait transporté la scène dans la Troade, en habillant ses héros à la grecque1 ?
Suivant un autre commentateur, ce serait au cours d’un voyage en Egypte, qu’Homère, grâce à la complicité d’un scribe, aurait dérobé, au temple deVulcain, à Memphis, les poèmes <|iie Phantasia avait composés sur les combats des Troyens.
Cette idée a été reprise dans les temps modernes, et l’on a vu un savant qualifié l’adopter, à de légères variantes près : s’appuyant sur le récit d’Hérodote, Cham-
pollion-Figeac2 rapporte qu’ « Homère, qui avait voyagé en Egypte, avait appris, de la bouche des prêtres, l’histoire de la guerre de Troie... que son génie en créa tout le merveilleux et en composa un ouvrage peut-être sans modèle et certainement sans rival ».
Qu’importe le modèle qui ait servi au chantre d’Achille et d'Agamemnon ; qu’importent les emprunts qu’il a pu faire à ceux qui l’ont précédé, il n’en reste pas moins qu’il les a marqués du sceau de son génie.
Les poèmes d’Homère sont les plus lointains échos des plus anciennes traditions : à ce titre, ils nous représentent la médecine primitive des Grecs. 11 ne nous reste qu’à rechercher dans l’œuvre homérique ce qui a plus particulièrement trait au sujet qui nous occupe.
1 Bryant, Dissertation sur la guerre de Troie.
2 Dans son ouvrage sur l’Egypte ancienne, 1 17-120.