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CHAPITRE III

LES HÉROS D’HOMÈRE 1 2

Il est souvent question de médecins dans Ylliade. Machaon et Podalire, tous deux fils d'Esculape, sont vantés par Homère comme d’habiles guérisseurs: Machaon est même qualifié d’ « excellent » ; aussi est-il désigné par Agamemnon pour panser Ménélas.

Machaon combat, ainsi que son frère Podalire -, à l’égal des autres guerriers, dont il partage les périls et la gloire. Lorsque Machaon est blessé, le roi Idoménée le confie au sage Nestor, et prie le vieillard de le prendre dans son char et de le conduire hors de la mêlée : car, dit-il,» « un médecin vaut plusieurs hommes3». A-t-on jamais formulé, avec une plus éloquente concision, un plus admirable panégyrique d’une profession si souvent et à tort décriée?

A la pensée qu’ils vont perdre celui qui leur rend tant de services, les Grecs sont saisis d’effroi. Achille, qui de loin a reconnu l’illustre blessé, dépêche auprès du héros son ami Patrocle, pour s’informer de son état. Patrocle est, avec Machaon et Podalire, un des praticiens les plus réputés à l’armée de Troie : quand Eurypile sera blessé, c’est l’assistance de Patrocle qu’il invoquera; celui-ci fera le premier pansement à Eurypile4, après avoir débridé la plaie avec son couteau, afin d’en arracher le fer.

1 Cf. La médecine dans Homère , par Ch. Darembero, Paris, i8G5; Des causes et de l'origine de l'établissement des hôpitaux civils et militaires, par J. -A. Murat, Montpellier, 1 8 1 3 , 80-87 5 Welcker (G.), Kleine Schriften , Bonn, i85o, t. I, 27 et suivantes ; Dunbar, The Medicine and Surgery of Ilomer ( British med. journal, 10 janvier 1880).

2 Podalire, à son retour de Troie, échoua sur les côtes de l’île de Scyros, où régnait 1 (amœtas, dont il guérit la fdle malade, par une saignée des deux bras : ce serait la première mention connue de cette opération de petite chirurgie. L’heureux chirurgien obtint, en récompense de son initiative, la main de celle qu’il avait sauvée, avec toute la presqu’île de Carie, 0(1 Podalire fonda la ville de Syrna. (Ravon, loc. cit.)

3 Iliade, XI, 5 1 4 -

4 C’est le même Eurypile qui tua Machaon.

LES HÉROS D’HOMÈRE

Quant à Machaon, Nestor s’est contenté de faire étancher le sang coulant de la blessure par une esclave, en attendant l’arrivée d’un chirurgien. Si l’on parle presque toujours des deux fils d’Esculape, Machaon et Podalire, il s’en faut qu’il n’y ait eu, dans toute l’armée combattant autour de Troie, que ces deux Asclépiades ; mais ceux-ci étaient les plus experts dans leur art, grâce à Esculape, leur père, qui les avait instruits ; ils étaient élèves du célèbre Chiron1, lequel avait aussi donné des leçons à Achille2, et ce dernier avait fait, à son tour, l’éducation de Patrocle.

Avant de montrer ce qu’était la thérapeutique des plaies par armes de guerre en ces temps fabuleux, rappelons sommairement quelles étaient les blessures qu’on observait le plus communément chez les combattants.

Superficielles ou pénétrantes, elles étaient produites par l’épée, la lance ou le javelot.

Les plaies contondantes résultaient généralement de coups de pierre, lancées le plus ordinairement avec la main, quelquefois avec une fronde.

Comme siège, on a noté la tête, le cou, la poitrine, l’abdomen et les membres. Les blessures au front, à la tempe, aux environs des oreilles, dans la région

1 Cf. Iliade , IV, 219; XI, 83 1 ; Pindare, Pyth ,, IV, 180; Apollodore, II, 5, 4; III, '3, 8; Pline, Nat. Hist ., VII, 196 et suiv.

2 Outre Achille, Chiron eut pour élèves : Aristée, qui lutta contre la peste dans file de Cée et eut pour fils Actéon, mort de la rage (la plus ancienne mention que l’on connaisse de cette maladie) ; Jason, qui dirigea l’expédition des Argonautes, au xme siècle avant J.-C. ; et le plus illustre de tous, Esculape.

LeTCentaure Chiron, faisanHTéducatiôn d’Acmi. t,e. (Inhhikami. CraUeria omerica, t. II. pl. CX XI.)

io

orbitaire, étaient toutes réputées mortelles, ou, du moins, passaient pour très dangereuses.

On n’a relevé, dans toute Y Iliade, que cinq blessures à la gorge; une seule dans Y Odyssée. Parmi les blessures cervicales dont parle le poète, il en est une (fui parait ctre un cas remarquable de fracture ou, plus probablement, de luxation des premières vertèbres, à la suite d’une chute.

Homère n’a pas ignoré la gravité des lésions au niveau de la clavicule, l’hémorragie qui s’ensuit et 1’ « engourdissement du poignet ». Les blessures

pénétrantes du cœur, et surtout celles de l’abdomen, ne lui semblent pas moins redoutables qu’à nos modernes praticiens.

Le poète indique « le bas-ventre, entre les organes génitaux et le nombril, » comme l'endroit « où les atteintes de Mars sont le plus dangereuses poulies misérables mortels ».

Il ne lui a pas échappé que les entrailles font parfois issue au dehors; que, dans les traumatismes de l'abdomen, le blessé a une respiration haletante, etc.

Nous savons aujourd’hui que les blessures du foie entraînent un pronostic particulièrement sérieux, mais que la mort n’en est pas la conséquence fatale, comme le croit Homère. Le poète se montre plus avisé, dans cette remarque sur les plaies de la région carpienne : « il s’en écoule, dit-il, peu de sang, mais il s’y forme des ecchymoses et les douleurs sont intolérables. »

Deux faits curieux de blessures de la vessie, trois blessures de la cuisse, un cas de fracture du fémur, une blessure au jarret, un coup de lance au mollet, « qui a déchiré les nerfs » : en résumé, et pour nous dispenser d’entrer dans plus de détails, cent quarante et une observations de blessures, dont plusieurs compliquées, et pour certaines desquelles il n’est fourni aucun renseignement, quant au siège ou à la nature, témoignent assez qu’un chercheur perspicace ait pu comparer les poèmes homériques à une clinique chirurgicale, aussi variée et aussi active que celle qui résulterait d’une bataille sanglante ou d’une émeute populaire.

Philoctète et Ulysse : Philoctète a le pied droit bandé. (Inghirami, Galleria orner ica', l. I : Bibl. Nat., Estampes, Ta 2.)

Nestor, offrant à boire un liquide réconfortant à Machaon, blessé. (IxghiramIi Gallerin omerica, t. Il, pl. XlX.t

Achille blessé, essayant de retirer la Herbe qui a pénétré dans sa cuisse.

(Inghirami- Galleria. omerica, t. I. pl. LXX.l

Machaox, pansant Ménélas, blessé par Pandarus I/artiste a placé la blessure au-dessus du genou: alors que, d'après] le’ texte d'Homère. elle devait être placée dans" la région inguinale, ou dans la région des flancs.

(Inghirami, Galleria omerica, t. I, pb CXX11.)

CHIRURGIENS ET BLESSES A TRAVERS l’HISTOIRE

Los terribles blessures par les armes massives d’alors ont été dépeintes d’après nature par l’auteur de Y Iliade. Rien n’y manque; tout (ou à peu près tout) est d’une vérité frappante, et d’une exactitude presque complète, au point de vue anatomique et physiologique : siège de la mutilation; emplacement et importance relatifs des organes atteints ; manière dont les héros tombent et meurent, suivant que l’une ou l’autre partie est intéressée.

Il est impossible qu’Homère n’ait pas été mêléaux combats; peut-être possédait-il les connaissances médicales qu’il attribue à ses personnages1. Sans aller jusqu’à

Philoctète dans l'ile de Lemnos, chassant les mouches qui volent

autour de sa plaie.

(D'après Choiseiil-Goupfier,’, Voyage pittoresque en Grèce, t. II. pl. XVI.)

prétendre qu’Homère ait été [lui-même un médecin militaire2, pas plus qu’il ne fut anatomiste ou physiologiste de profession, on peut avancer, sans être taxé de témérité, qu’il fut à la fois « psychologue profond et observateur admirable3 ».

Précision dans la description, considérations anatomo-chirurgicales des plus judicieuses, notions physiologiques à la vérité un peu .vagues, mais qui attestent

1 Cf. Les choses naturelles dans Homère, par le Dr A. Kums. Paris et Anvers, 1897.

2 Frôlich, Die Militar- Medizin Ifomers. Stuttgart, 1879.

3 Homère médecin , par André Floquet; thèse de Paris, 1912.

LES HÉROS D’HOMÈRE

cependant des connaissances réelles, justifient le titre de « médecin » dont un de nos confrères a gratifié l’aède immortel.

Si celui-là est médecin « qui fait de la psychologie, de la diététique, de l’étiologie », Homère l’est à coup sur. 11 l'est encore, parce qu’à côté de la cause des maladies, il en indique le traitement: et, à cet égard, nous appellerons surtout l’attention sur la thérapeutique des plaies de guerre, objet plus particulier de notre étude.

Nous avons dit que l’armée des Grecs était pourvue de praticiens chargés du pansement des blessés ; mais les guerriers eux-mêmes remplissaient cet office, au moins en partie, quand l’occasion était pressante, ou que le blessé était de conséquence1.

Tantôt le pansement se pratiquait sur le champ même de l’action, tantôt sous la tente.

Avant d’y procéder, l’on extrayait d’abord la flèche ou la lance, si le fer était resté dans la plaie; on lavait celle-ci à l’eau tiède et on exprimait le sang avec les mains. On appliquait ensuite les topiques appropriés, vraisemblablement des substances à l’état pulvérulent, destinées à arrêter l’écoulement sanguin et à calmer les douleurs; après quoi, on mettait un bandage contentif.

Les peintures de vases qui nous ont été conservées montrent que, pour cette application, les Grecs faisaient preuve d’une dextérité capable de rivaliser avec nos plus adroits infirmiers.

A considérer (p. 14) la coupe où est figuré Achille, bandant le bras, gauche de Patrocle, frappé par une flèche ennemie, on verra que nous n’exagérons rien. Le bandage est tel qu’on l’emploierait aujourd’hui: un bandage en 8 de chiffre, analogue à celui qu’on fait après une saignée.

On relève encore, dans les peintures de vases, d’autres dessins se référant à la même manœuvre : c’est Sthénélos, mettant un bandage à l’index droit de son ami Diomède; c’est Philoctète, dont le pied a été bandé par des mains expertes, etc.

1 (( A l’époque des grandes guerres de Home, les soldats pansaient leurs blessures entre eux et se pansaient eux-mêmes, avec les bandages qui firent toujours partie de leur équipement. » Tacite, Annal., IV, 63.

Malade mettant un bandage ‘autour de son pied : on présume que l'artiste a voulu représenter Philoctète.

( Catalogue des tableaux anciens et modernes de la Galerie Pourtalès :

Bibl. Nationale, cote 8° V 8201/299.)

CHIRURGIENS ET BLESSES A TRAVERS l’iIISTOIRE

Libre à d'autres 1 de trouver « très superficielles les connaissances anatomiques d’Homère et assez peu développée sa chirurgie ». Lorsque des hommes, comme Malgaigne2 et Daremherg, viennent, sous le couvert de leur autorité, nous assurer que le « langage poétique d'Homère est resté le langage technique des médecins » : «pie, bien qu’ils n’entrent pas dans l’ordonnance d’un poème épique, les détails médicaux que l’on peut glaner dans V Iliade et YOdyssée « suffisent à montrer où en était, à cette époque, la thérapeutique des plaies par armes de guerre », on sera moins étonné de voir figurer le poète Homère dans la galerie des grands médecins ignorés.

1 Moucher, Essai sur V histoire chronologique de la médecine grecque , depuis les temps les plus reculés jusqu' à Hippocrate y thèse de Bordeaux, 1887.

2 Bulletin de l'Académie de médecine ( 1 84 1 — 4^) : Etude sur l’anatomie et la physiologie d’Homère: Revue médico-chirurgicale, journal de chirurgie de Malgaigne (Paris, 1846): Essai sur L histoire et l’organisation de la chirurgie et de la médecine grecques avant Hippocrate, 3o3-38‘2.

Achille, mettant un bandage autour du bras gauche de Pathocle, blessé au coude.

(D'après Gerhard, Vases du Musée de Berlin, pl. VI.)

Philoctète, transporté dans un char, après sa blessure. (Lexicon der GrieclUschen Romisvhen Mythologta, l. 111.)

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