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CHAPITRE XV

L’HYGIÈNE HOSPITALIÈRE AU XVIIe SIÈCLE UN PROJET DE CATINAT, POUR L’ÉVACUATION DES BLESSÉS LA CHARTE CONSTITUTIVE DU SERVICE DE SANTÉ MILITAIRE

Après ce que nous avons dit des tentatives faites par Louis XIV pour l’amélioration du sort des blessés et des infirmes, on ne saurait trouver équitable le jugement porté sur ce roi, par un « ex -chirurgien en chef d’armée » dont « l’esquisse historique » tient trop souvent du pamphlet ; n’est-ce pas se départir de l’impartialité, la vertu la plus louable de l’historien, que d’écrire: « Sous ce roi de si grande gloire, les soldats, n’étant que des instruments employés au gaiu des batailles, inspiraient peu de sollicitude au gouvernement. Sans doute, les armées étaient pourvues d’hôpitaux et d’ambulances : la nécessité n’en était plus mise en question, il fallait en avoir; mais l’imperfection, aussi bien que l’insuffisance, en étaient manifestes1 »; or, n’est-ce pas l’évolution fatale de toutes les institutions; celles-ci arrivent- elles d’un coup à la perfection, et n’est-ce point chercher une mauvaise querelle que de se livrer à d’aussi faciles critiques?

Il n’en va pas moins que, sous ce rapport, la France eut l’incontestable mérite de la priorité : tandis que, chez les autres peuples, on continuait à traiter blessés et malades sous les tentes et dans les quartiers 2, chez nous on construisait, pour les abriter, des' asiles durables, des lieux de retraite destinés à défier le temps. « Mais alors, l’intelligence des hôpitaux n’était pas acquise, raison qui explique encore leur imperfection : on en a la preuve dans les bâtiments auxquels Vauban lui-même donna cette destination dans plusieurs places fortes; il semble

1 Gama, op. cit ., 33-4.

2 « Les Autrichiens, les Prussiens, les Danois, les Suédois n’imitèrent les Français que vers le milieu du xvm0 siècle. Les Anglais n’en eurent qu’un peu avant eux, mais longtemps après les Français. » Audouin, Ilist, de V Administration de la Guerre (1809), t. II.

qu’on n’ait voulu faire que des salles et que les accessoires les plus indispensables aient été totalement oubliés1. » Ceci est un autre point de vue, qu’il nous sera bien permis de discuter.

Que les bâtiments aient été trop exigus, malsains, nous n’en disconviendrons pas, puisque l’attestent les documents officiels2; que l’état sanitaire des troupes ait laissé parfois à désirer, nous ne songeons pas davantage à le contester. Voici ce qu’écrivait, le 1er avril 1667, Louvois à Turenne3 :

La brigade de Champagne, qui est demeurée à Lille, aussi bien que la cavalerie, périt au dernier point, à ce que m’a rapporté M. Charnel (l’intendant de l’armée), y ayant jusqu’à quatre cents malades dans un régiment de mille hommes, ce qui provient de ce que lesdits malades n’ont point été assistés, qu’ainsi pas un ne guérit, et que les soldats étant réduits à boire de méchante eau et à manger du pain, le deviennent souvent. Les soldats ont un tel entêtement de ne point aller à l’hôpital que j’en ai vu demeurer à Lille, dans des corps de garde, malades à ne pouvoir se remuer, aimer mieux manger du pain et boire de l’eau que de s’y laisser porter.

Encore Lille était une place où il y avait des ressources ; mais, dans les villes de moindre importance, quelle pouvait être la condition des militaires atteints par la maladie !

A Charleroi, on ne compte pas moins « de huit cents hommes d’infanterie hors d’état de servir, parce qu’ils sont malades, et depuis qu’un l’est une fois, il n’en relève plus... Il n’y a plus de remède que de les changer d’air et l’on y va, pour cet effet, y envoyer le régiment de Bretagne pour relever celui de La Ferté ». Camus, l’intendant de la contrée, reconnaît lui-même que « le soldat de Charleroi est logé d’une manière à faire pitié. On met seize soldats, avec quatre lits, dans une petite baraque de paille, dans laquelle il est impossible de se chauffer sans un très grand danger de mettre le feu, et comme le bas du logement est toujours rempli de boue et qu’il faut que le feu soit modéré, le soldat est toujours dans l’humidité. Les compagnies qui y sont présentement y ont été vingt jours sans avoir un malade et, depuis peu, il leur en est tombé plus de cent... Il n’y a, dans la place, ni aumônier, ni chirurgien4 ».

1 ( Iama, loc. cil.

- Lettres du a janvier 1687 (Archives de la Guerre).

3 Archives du Dépôt de la Guerre, n° 208 ( Hist . de Louoois , par C. Rousset, I, 1 1 5) .

4 Camus-Destouches à Louvois, 7 décembre ( Archives de la Guerre, n° 210 ; C. Rousset, loc. cit., 117); E. Bonnemère, La France sons Louis XIV, 1 ( 1 865), 4<>2-4<>3.

l’hygiène IIOSPITALlÈBE AU XVIIe SIÈCLE

Bien qu’il n’ait pas encore dans ses attributions le logement et l’entretien des troupes, Louvois s’émeut à la lecture de ces rapports; mais comment remédier à la situation, faute d’argent? Car si, dans un élan d’humanité, le secrétaire d’Etat

Louvois (1641 - 1691).

à la Guerre affiche l’intention de transporter dans une ville de Champagne les malades de Charleroi, à qui ce changement d air ne saurait être que hieniaisant, son initiative est bien vite paralysée par son collègue des Finances, qui allègue la vacuité du trésor, pour refuser les crédits indispensables. Joint à cela que, « trop* souvent, l’officier, se dérobant aux ennuis de la garnison, venait à Paris

sans congé, dissiper an jeu, en folles débauches, l’argent destiné au soldat; tandis que ce pauvre misérable, frustré, mal vêtu, mal équipé, mal armé, surtout mal nourri, n’avait de ressources pour vivre que le pillage, le vol et la désertion; pour lui, les chances de chaque jour se résumaient dans cette alternative : mourir de faim ou se faire pendre ».

Ces assertions du biographe de Louvois sont loin d’être contredites par les documents contemporains; le 14 février 1668, le marquis' de Rochefort mandait au ministre :

La maladie cesse fort dans notre infanterie, mais la pourriture de leur habillement et de leurs chemises empêche les convalescents de se remettre. Je sais bien que les officiers ne s’y appliquent pas autant qu’ils devroient ni qu’ils pourroient, mais c’est un esprit qui règne tellement dans l’infanterie qu’il n’est pas possible de l’ôter qu’avec le temps.

M. de Rochefort ajoute que la plupart des officiers se rendent à Paris et s’y cachent, pour s’y livrer au libertinage: le marquis de Rellefonds, le duc de Luxembourg se plaignent des mêmes désordres.

Voici, d’autre part, ce que le duc de Noailles écrivait au ministre, alors qu’il se trouvait encore à Toulon, prêt à s’embarquer pour aller commander l’expédition dirigée contre Candie (2 juin 1669) :

J’entre dans un si grand détail pour secourir le soldat de chemises et de souliers, que j’ai vu leur misère toute nue ; les soldats ne sont pas vêtus L

Ce qui paraîtra incroyable, c’est que des officiers dépouillaient eux-mêmes les militaires placés sous leurs ordres, leur dérobant leurs chaussures, leurs vêtements, pour les revendre !

C’est à lutter contre cet état de choses que s’emploiera, de toute l’énergie de sa volonté, l’homme qui assuma la lourde responsabilité de F administration de la guerre, le fils du chancelier Le Tellier.

Prenez garde, recommandait-il à un de ses subordonnés, que les souliers que vous ferez donner à l’infanterie soient manuellement distribués, car il est souvent arrivé que les officiers, qui font profit de tout, en ont vendu1 2.

Huit ans auparavant 3, il adressait de pareilles instructions au sieur d’Alauzier:

1 La France sous Louis XIV (i643-i^i5), par Eugène Bonnemèke, t. Il (Paris, i865), 1 59-160.

2 Louvois à St-Pouenge, a5 aoust 1G90 (Dépôt de la guerre ),

3 Lettre du 19 mai 1682.

l’hygiène hospitalière au xvii6 siècle

Le roi a été informé que les capitaines de la garnison de Cazalé ôtent à leurs soldats les souliers qu’ils leur donnent le jour de la revue et les laissent aller nu-pieds...

Au même il écrivait (le 12 septembre 1680) :

Le roi a été informé que la plupart des officiers d’infanterie retirent dans leurs chambres les habits avec lesquels leurs soldats paraissent en revue, et les laissent aller dans la ville avec des habits fort déguenillés : sur quoi il a plu à Sa Majesté de me commander de vous faire savoir qu elle ne désapprouve point l’économie de conserver les habits neufs, et de faire durer les vieux autant que faire se pourra, mais que c’est à condition seulement que les habits que les soldats porteront ordinairement les mettent à couvert de l’injure du temps, et particulièrement du froid, et que ni leurs vêtements, ni leurs chapeaux ne soient point assez mauvais pour scandaliser les étrangers qui peuvent passer par les villes...

Louvois qui, de longues années durant, avait été à l’école de son illustre père, apporta une telle fermeté dans l’exercice de sa charge, qu’il obtint, dans un temps relativement court, des résultats appréciables.

Avant Louvois, on ne se mettait guère en peine des subsistances : le soldat vivait de maraude et l’indiscipline régnait. Louvois créa des magasins, passa avec les munitionnaires des traités qui garantissaient l’approvisionnement des places pendant six mois en grains, pendant deux mois en farine. Partout où marchaient les troupes, les subsistances marchaient après elles. Louvois ne voulait pas que le pain leur manquât un seul jour. Mieux nourri, mieux équipé, le soldat n’en était que mieux portant, plus apte à supporter les fatigues de la guerre.

Leroi donnait huit sols par jour, pour l’entretien de chaque soldat malade ou hlessé : en outre, il allouait aux officiers d’hôpital un traitement de 45 à 60 livres par mois1 * * 4; néanmoins, il y avait encore des malversations et les directeurs des hôpitaux, qui étaient, avant tout, des entrepreneurs, n’hésitaient pas entre leur

1 Particularité notable, l’aumônier était mieux payé que le chirurgien; du moins en 1672,

ainsi que l’atteste la lettre suivante, de Louvois à Vauban, datée de Versailles, Ier octobre

«... Vous trouverez ci-joints les deux brevets, l’un d’aumônier de la citadelle de Lille pour

le sieur Le Sénéchal, et l’autre de chirurgien-major de la même place pour le nommé Jean-Louis Le Blanc. Je mande présentement à M. de Souzy de faire payer au premier Go livres par mois à condition qu’il fera dire à ses dépens, toutes les fêtes et dimanches de l'anriée, une seconde messe dans la citadelle et qu’il entretiendra proprement la chapelle de toutes les choses nécessaires pour les bien desservir. Je mande aussi de faire payer au chirurgien 5o livres d’appointements par mois à la charge qu’il servira assidûment et bien et qu'il s’emploiera à visiter et panser les soldats malades et blessés... » Œuvres de Vauban , édition de Hochas, t. IL

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intérêt et leur devoir. Louvois comprit que, pour y mettre fin, il devait exercer une surveillance rigoureuse et personnelle. Il multiplia les inspections, les enquêtes, et eut bien vite fait de se féliciter que ses efforts ne fussent pas restés stériles.

Comment Vauban faisait ses tournées d'inspection, dans des pays montagneux. (Dessin de G. Payraud, d’après H. Bouchot, Epopée du costume militaire français.)

En 1667, les Espagnols ne peuvent « se lasser d’admirer la puissance du roi de France dans la dépense qu’il fait pour les soldats malades ». En 1673, au siège de Maëstricht, Louvois avait donné tous ses soins à l’installation de l’hôpital : rien n’y manquait. Voici ce qu’écrivait un officier de mousquetaires, qui n’était pourtant pas des amis du ministre :

Je ne saurois dire autre chose de cet hôpital, sinon que si j’avois été dans la maison de ma mère, qui eût vingt mille livres de rente, avec la meilleure volonté du monde, je n’aurois pas mieux été : tous les officiers de même et les soldats à proportion b

En 1682, un autre officier fait l’éloge des hôpitaux de Pignerol et de Casai.

Avant que Louvois intervienne et y mette un terme, entrer à l’hôpital, c’était s’exposer à ne pas en sortir vivant. Si, au corps, les officiers volaient leurs hommes, à l’hôpital les entrepreneurs hâtaient leur fin, par le régime auquel ils les soumettaient.

1 Mémoires inédits du comte d’Aligny, cités par C. Rousset, op. ci/.. I, 463, note.

T, HYGIENE HOSPITALIÈRE AU XVIIe SIÈCLE

Religieux ou laïques, tous se valaient. Le 7 mai 1683, Louvois stigmatisait en ces termes les agissements du directeur des hôpitaux d’Alsace, le P. Montellier :

J’ai vu ce que vous avez découvert jusqu’à présent des friponneries du P. Montellier; comme il n est point nécessaire de plus grandes preuves pour sa punition, puisqu’il a avoué sa faute, le roi trouve bon que vous le fassiez condamner à être promené dans tous les hôpitaux il Alsace par 1 exécuteur avec un écriteau devant et derrière qui dise : Fripon public , et que l’on le bannisse ensuite de 1 Alsace pour toute sa vie. Vous ferez retenir, sur les appointements des commandants des bataillons, 1 argent dont ils ont profité de concert avec le P. Montellier.

Un intendant d’armée, chargé par le secrétaire d’Etat d’aller visiter l’hôpital de Strasbourg, en 1689, en rapporte ces impressions :

Les pauvres malheureux meurent et mourront, s’ils ne sont autrement soulagés; la plus grande partie étant malades du tlnx de sang, ils se corrompent, étant couchés trois dans le même lit.

Deux mois sont à peine écoulés, que de nouvelles plaintes nécessitent une nouvelle enquête. Le maréchal de Lorges, qui en a été chargé, rapporte que :

La plupart des soldats ne sont couchés que sur la paille, trois dans !j môme lit; les chirurgiens sont des ignorants, fort paresseux à soigner les malades, et, à la moindre chose qu’ils ont, ils coupent bras et jambes sans nécessité. Aussi, ce qui estcertain, c’est que tous les malades y meurent , généralement parlant. Il y a un capitaine qui doit visiter tous les jours les hôpitaux ; cependant.. . le capitaine craint de prendre la maladie, ne visite pas les malades..., le commissaire ne va pas plus avant que le capitaine... 1

Le ministre ne veille pas seulement à la bonne tenue des établissements hospitaliers; il prend également souci du matériel nécessaire aux opérations chirurgicales, de l’organisation du service de santé, etc.

Au retour de la malheureuse expédition d’Irlande, entreprise par Louis XIV, pour rétablir Jacques II sur le trône d’Angleterre, on dressait à Brest l’inventaire de l’hôpital militaire de campagne et, grâce à ce document, nous avons une idée des meubles, ustensiles de pharmacie, remèdes et instruments d’un hôpital ambulant, au xvne siècle. Sans doute, c’est encore bien rudimentaire; mais la caisse de chirurgie renferme, cependant, huit aiguilles, petites et grosses, une aiguille à séton, deux grands cautères, un bec de corbin, un couteau courbe, la scie à double feuille, le trépan garni de ses trois couronnes, le tire-fond, deux rugines, deux bistouris, un tire-balle, trois paires de ciseaux, etc. La pièce est du

1 E. Bon.nemère, La France sous Louis XIV , II, 17.4 et s.

G décembre 1690 ; l’année suivante, lors de l’investissement de Mons, Louvois 11’oublie pas d’établir un hôpital militaire à Jemappes, que devaient, un siècle plus tard, illustrer les armées de la République.

Le service de santé présente, dès cette époque, une ébauche d’organisation. On a enrôlé 10 garçons chirurgiens, auxquels on a ajouté 5 aides-majors, « parce que, dans un siège de cette conséquence, il est nécessaire d’avoir des chirurgiens sur lesquels on puisse se reposer, pour être chargés en chef de cent blessés ». On s’est mis également en quête d’un apothicaire, « capable de prendre soin des remèdes d’un hôpital, parce qu’il faudra nécessité d’en avoir un au camp et en établir un autre dans une place voisine, et lorsque vous n’avez pas un apothicairemajor dans chacune, il s’y fait une dissipation de remèdes fort nuisible au service de Sa Majesté ».

Le mémoire établi sur l’ordre du ministre, et qui est relatif aux « meubles, médicaments et autres ustensiles nécessaires pour un hôpital d’armée au siège de Mons », nous renseigne très complètement sur le matériel d’une ambulance de ce temps; nous y retrouvons les instruments énumérés plus haut, mais en plus, les huiles, onguents, électuaires et emplâtres, le linge pour les pansements (vieux draps, charpie, etc.). Ces hôpitaux ambulants étaient destinés à recevoir les blessés grièvement atteints et incapables de rejoindre l’hôpital le plus proche : c’étaient des hôpitaux de premier secours 1 ; on évacuait journellement les malades en état de l’être.

O11 sera peut-être curieux d’apprendre comment se pratiquaient les évacuations; un contemporain du grand règne va nous en instruire. Ce contemporain

1 L’article 19 d’un réglementée 17/17 porte, qu’il est « fait défense aux officiers... d’expédier aux soldats, cavaliers ou dragons, malades ou blessés, aucun billet d’entrée dans les hôpitaux ambulants, lorsque lesdits malades ou blessés seront en état de se transporter sans danger dans l’hôpital fixe le plus voisin. Fait Sa Majesté semblable défense aux commissaires des guerres, directeurs et contrôleurs, ayant la police et l’administration des hôpitaux ambulants, d’y recevoir et d'y admettre aucun cavalier ou dragon, malade ou blessé, qui sera en état de se rendre sans danger dans l’hôpital fixe le plus prochain, leur enjoint de les envoyer à leurs officiers pour leur être expédié d’autres billets, sauf, néanmoins, dans le cas où lesdits officiers se trouveraient trop éloignés, auquel cas les commissaires des guerres pourront mettre au dos du billet qui leur sera présenté l'ordre pour la réception des malades ou blessés dans ledit hôpital le plus prochain. Les malades et blessés n'étant adressés dans les hôpitaux ambulants que pour y recevoir les premiers secours, lesdits hôpitaux seront évacués journellement sur V hôpital le plus voisin ». Du service de santé dans les armées de l’ancien régime (thèse de Paris de 1903), par le L)1 (v)ueyrat, 27.

l’hygiène HOSPITALIÈRE AU XVIIe SIÈCLE

n est antre que le maréchal de Gatinat, « esprit méthodique autant qu’organisateur méticuleux ».

Ce Maréchal de Catinat.

Après la bataille de la Marsaille, où la baïonnette avait fait merveille, et où des torrents de sang avaient coulé, les blessés affluèrent; les hôpitaux ambulants ne purent suffire -à les tous recueillir. Cette situation ne fut pas sans inquiéter

l’illustre guerrier qui, à cette occasion, rédigea un mémoire des plus circonstanciés, ou se trouve un plan d’évacuation des mieux conçus.

Lorsque l’armée de Votre Majesté sera dans le Piémont, écrit Gatinat, on doit compter avec certitude sur quantité de malades, avec peu de moyens de les assister.

L’on n’a à la tête que le seul hôpital de Pignerol, d’une très petite enceinte. Dès que le nombre des malades excède i.5oo à 2.000, on ne sait plus où les mettre. Les plus proches des hôpitaux, pour décharger celui de Pignerol, sont à Briançon et à Oulx, à douze lieues de Pignerol, pays de montagnes où le transport des malades ne peut se faire qu’à dos de mulet, ce qui cause une perte d’hommes considérable. Il n’y a point un seul entrepôt entre Pignerol et les hôpitaux marqués cy-dessus. Il me semble qu’il conviendrait au service que Votre Majesté ordonnât qu’il soit établi deux espèces d’hôpitaux entre Pignerol et Briançon, capables de recevoir chacun deux à trois cents malades, au moyen desquels on faciliterait le passage à des pauvres malheureux qui, pour peu qu’ils seraient en état de marcher, prendraient sur eux de gagner un de ces petits hôpitaux.

Le maréchal fournil, toutes les précisions désirables, dans la lettre qu’il adresse, peu après, le 27 décembre 1693, à Barbézieux ; il insiste à nouveau sur le surpeuplement des hôpitaux de Pignerol, « qui se gorgent promptement au delà de ce qu’ils peuvent contenir; de là survient l’infection et la mortalité».

Les villes les plus rapprochées sont à trois journées de marche, et la plupart des ma ides « meurent en marchant » ; seuls, peuvent être transportés à dos de mulet les convalescents et les moins gravement atteints. Le correspondant du ministre déclare urgent de construire « une manière d’hôpital du côté de Senestrelle et un autre du côté de Sézanne, et d’établir absolument un hôpital à Ambrun, parce que tous les établissements présents ne sont point suffisants pour recevoir le nombre de soldats qui tombent malades dans l’armée et la garnison ». Ainsi, tout était soigneusement réglé, et si on applique les dénominations modernes dans la circonstance, on devra reconnaître que le « méditatif » qu’était Catinat avait parfaitement indiqué : un hôpital de tète (Pignerol) ; des hospices, de seconde ligne ( Oulx et Ambrun ); des intermédiaires ( Senestrelle et Sézanne ); le tout pour aboutir au grand hôpital central [Grenoble). Le service de l’arrière était donc effectivement constitué dès 1693.

Mais ne nous hâtons pas de généraliser; malgré quelques dispositions individuelles, dues à des généraux doués d’un rare esprit d’organisation, comme Catinat, il s’en faut que les armées du xvue siècle aient eu un service de santé et des formations sanitaires qui méritent les mêmes éloges.

Après la défaite de Carpi, Villeroy, grand courtisan et grand valet, mais

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Baron d ÛimcourtVatr otMare'chaL Ç auuerneur p ai tr S a /foje.ftC dufi Charles de. Neufiu/le ffarjuts de d es d O L ici ne et de dacyueltnrie de Fille de Ch ariens Due de d 'Csdtcj t / tores ;

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C/der des Ordres du Roy d oreJT, ef Beat y a lots, ôùFds doiron dûh'icourr Ûus jyjy ou ue-rnetu' Csyou.se Vd/delame de Creyuy tt—\

Le Maréchal de Villeroy.

CHIRURGIENS ET BLESSES A TRAVERS l’ïIISTOIRE

déplorable général, selon l’expression de Saint-Simon, avait, par son imprévoyance, laissé sans soins et sans secours autant les officiers que les soldats. Tout avait manqué par sa faute : chirurgiens, linge, remèdes. 11 fallut faire partir, en toute diligence, deux des plus expérimentés chirurgiens de Grenoble, dix quintaux de charpie, deux mille chemises et le plus de linge qu’on put rassembler « pour compresses, emplâtres et bandages1 ». Le désarroi était à son comble, les intendants rejetaient la faute sur les entrepreneurs; ceux-ci cherchaient à tirer le meilleur parti possible de la situation ; de plus, l’argent faisant défaut, on ne pouvait rien se procurer qu’en payant d’avance, « la défiance de l’esprit italien étant portée au suprême de^ré ».

Ce n’était pas le seul inconvénient que présentât ce pays : tel hôpital était dépourvu de latrines, parce que, avec leur tempérament indolent, les Italiens avaient refusé de les établir (sic) . « Au surplus, ils ont grand peur de la mort et ne veulent pas travailler dans les hôpitaux transformés en véritables nécropoles, si bien que la crainte du trépas domine chez eux leur cupidité... »

Le commissaire des guerres pousse le tableau un peu au noir; mais pour rassurer le ministre, ne va-t-il pas jusqu’à rejeter sur le soldat l’étatdéfectucux des hôpitaux! « Si un soldat pense que, pour être guéri, il lui soit nécessaire do prendre quatre médecins et d’être pansé au moins quatre fois par jour, il s’imagine être très mal soigné, si on ne le visite qu’une fois. » Il se plaint de ce manque de soins à ses camarades et il se répand partout que tout va au plus mal dans le meilleur des établissements hospitaliers.

De la lecture de la correspondance échangée entre le ministre et ses subordonnés se dégage une impression différente : les malades sont, en réalité, laissés à l’abandon ; ils n’ont pas même de chemise, parce que la toile à manqué pour les tailler, excuse pour le moins singulière. Les affections vénériennes, principalement, sévissaient avec intensité.

Nous n’avons point de maladie dangereuse jusqu’à ce jour, lisons-nous dans une pièce officielle de 1702; les plus dangereuses sont les vénériennes, dont il y a un nombre considérable

1 Au xviia siècle, bandage n’avait pas la même acception que de nos jours. « Bandage, dit un écrivain médical de l’époque, est un tournement de bande fait avec ordre, non seulement sur la partie malade, mais encore sur celle d’alentour, pour être mieux arrêté et plus régulièrement figuré. » Le parfait chirurgien d'armée , le traité des plages d' arquebusade ..., par M. Abeille, chirurgien à Paris et chirurgien-major des hôpitaux du Boy en Flandre. Paris,

MDGLXXXXVI.

l’hygiène HOSPITALIÈRE AU XVIIe SIÈCLE

de personnes attaquées qui tomberaient en pourriture si on n’en prenait soin... C’est surprenant de voir la quantité de gens gâtés par l'in finité de créatures dont le pays est tout rempli

Le pis est que, plus la situation empire, plus les entrepreneurs élèvent leurs prétentions. On essaie, à maintes reprises, de s’en passer, mais Lout autre système échoue, après une courte expérience.

Un moment, on songe à confier les blessés à des filles de charité ou à des religieuses, auxquelles on donne une somme déterminée, par jour et par malade; mais si celui-ci s’en trouve mieux sous le rapport du spirituel, il ne semble pas qu’il ait à s’en louer sous les autres rapports. Sans doute, les bonnes sœurs empêchaient les blessés de jurer et de blasphémer; ils avaient un délai de trois jours pour être confessés; s’ils étaient en danger de mort, leur capitaine veillait à ce qu’ils fissent leur testament-; l’aumônier recueillait leurs dernières volontés. Si le moribond laissait de l’argent, pour des prières destinées à assurer le repos de son âme, le commissaire ou le directeur de 1 ' hôpital devaient assister l’ecclésiastique les effets du décédé revenaient à sa compagnie, avec des affectations strictement déterminées : le pourpoint et les chausses, au tambour el au joueur de fifre; le chapeau et ses plumes, au caporal; l’épée, au sergent ; les autres armes, au capitaine.

Dans un temps où l’antisepsie ne régnait pas en maîtresse, on n’a pas de peine à comprendre que les décès fussent nombreux dans des hôpitaux où les conditions de propreté laissaient tant à désirer. Des lettres comme celle-ci, écrite de Dunkerque en

1 En contemporain bien informé, notamment par les chefs de corps avec lesquels il était en relation, comme le maréchal de Bichelieu et autres, Voltaire pouvait écrire, à une époque postérieure de quelques années seulement à celle où s’étaient passés les faits qu’il narrait: «La maladie a fait un merveilleux progrès parmi nous et surtout dansces grandes armées composées d’honnêtes stipendiâmes bien élevés qui décident du destin des Etats; on peut assurer que quand trente mille hommes combattent en bataille rangée contre des troupes égales en nombre, il y a environ vingt mille vérolés de chaque côté. » Cf. l'Armée et la Police des mœurs , par Louis Fiaux (Paris, 1917), 32.

-Parfois, les médecins recevaient les dernières volontés des soldats ou des officiers ; dans ses Recherches sur l’ Histoire de la Médecine , Bordeu mentionne le fait en ces termes : « La confiance des militaires pour les ministres de santé égale leur courage et leur noble candeur. 11 est fort ordinaire qu'un ministre de santé soit le dépositaire des dernières volontés d’un militaire. Ce commerce de confiance devient fort nécessaire dans mille occasions pressantes. Plusieurs ministres de santé, après avoir prêté à des officiers une partie des honoraires qui leur avaient été payés [quelquefois aux dépens de ces officiers), se sont trouvés chargés de bijoux, de lettres ou de commissions pour les parents ou pour les héritiers de ceux qu’ils avaient secourus à proportion de leurs facultés... »

3 Lettre de Barbézieux, du 10 octobre 1690 ( Recueil Cangé , t. LVII).

chirurgiens et blessés a travers l’iiistoire

1678, ne sauraient nous causer de surprise : « La maladie augmente tous les jours. Il v a présentement plus de 700 soldats malades dans cette garnison... chez moi, c’est un hôpital. » Un autre constate que « la vermine désespère nos soldats ».

Une des causes pour lesquelles les hospitalisés périssaient en si grand nombre était l'insuffisance et la mauvaise qualité de l’alimentation. Si les entrepreneurs, qui en avaient obtenu l’adjudication au rabais, s’étaient moins préoccupés d’accroître leurs bénéfices, il en serait allé autrement. Les eût-on obligés à se conformer au texte des ordonnances, que la nourriture eût été plus saine et suffisamment variée.

Un règlement de 1707 prescrivait trois repas par jour : le déjeuner, entre 6 h. 1/2 et 7 heures; le dîner, entre 9 h.^1/2 et 10 heures; le souper, tantôt à i, tantôt à 5 heures, suivant la saison.

Chaque hospitalisé avait droit à une livre de viande, vingt-quatre onces de pain « entre bis et blanc », une chopine de vin blanc ou rouge. Une ordonnance de 1716 exigeait bien que des commissaires, délégués à cet effet, s’assurassent, au moins une fois par semaine, de la qualité des aliments; le contrôle s’exerçait autant qu’il était possible ; mais, en dépit de toutes les surveillances, cela n’empêchait point les entrepreneurs de substituer au bœuf de la vache, « dont la viande trop peu faite causait des dysenteries ». L’administration avait beau sévir, priver des lieutenants-colonels de leur gratification annuelle, parce que l’hôpital de leur régiment était mal tenu, envoyer en prison les contrôleurs qui ne s’acquittaient pas consciencieusement de leur hache, les mêmes abus se reproduisaient, et on se déclarait impuissant, à la longue, à les réprimer.

Les hôpitaux de campagne étaient-ils mieux tenus que les hôpitaux fixes? Nous

avons vu ce qui s’était passé lors de la campagne d’Italie ; il en fut de même dans le Nord, quelques années plus tard.

Pour amener les blessés jusqu’aux hôpitaux mobiles, on se servait des chariots et caissons qui apportaient aux hommes leur pain et leurs munitions; comme les chemins étaient mauvais, les conducteurs de ces voitures abandonnaient fréquemment une partie de leur chargement humain pour sortir des bourbiers; la plupart des soldats préféraient mourir sur le champ de bataille, que d’être conduits aux hôpitaux. Cette organisation défectueuse des ambulances ou hôpitaux mobiles est signalée en 1706, lors de la campagne de Flandre ; c’est en partie pour y remédier que fut promulgué le fameux édit de 1708, véritable charte constitutive du service médical aux armées.

l'iiygiène hospitalière au xvii8 siècle

Le caractère et le but de l’institution y étaient définis en termes qui méritent d’être rappelés :

Les services importants que nos troupes nous rendent, nous engagent de veiller à leur conservation et soulagement dans leurs maladies et blessures. Nous avons cru ne le pouvoir faire d’une manière plus avantageuse pour elles, qu’en établissant pour toujours, à la suite de nos armées, et dans les hôpitaux et nos places de guerre, des médecins généraux et particuliers, à titre d’oflices, qui aient les connaissances nécessaires pour bien panser et médicamenter les officiers et soldats qui sont malades ou blessés, et de n’enadmettre aucun que ceux qui auraient été approuvés par nos premiers médecins et chirurgiens L

L’édit instituait quatre médecins-inspecteurs des armées de terre et hôpitaux des villes frontières ; quatre chirurgiens inspecteurs des camps et armées; cinquante chirurgiens-majors, pour les cinquante hôpitaux militaires royaux qui étaient créés ; quatre-vingt-huit chirurgiens-majors, à la suite des quatre-vingt-huit régiments; quatre pour les gardes du corps; deux aux mousquetaires; un aux grenadiers à cheval ; un à la gendarmerie ; quarante-huit à la suite des régiments anciens de cavalerie ; quinze pour les dragons.

Avant d’aller plus loin, relevons cette judicieuse observation, que « ce cadre des officiers de santé militaire est déjà calculé de manière non seulement à assurer convenablement le service dans les hôpitaux en temps de paix, mais à pourvoir aux besoins les plus pressants nés de l’état de guerre - ».

Autre remarque, qui n’est pas de moindre intérêt : des « gages, appointements, privilèges, immunités, exemptions » étaient accordés à tous ceux qui seraient pourvus de ces charges; mais celles-ci devaient être achetées. D’aucuns :! s’en sont indignés; cette indignation est d’autant plus inopport une, que « la vénalité des charges était admise par les mœurs du temps* 1 ».

D’ailleurs, un an après la mort du grand Roi, le mode de recrutement était modifié par un nouvel édit, stipulant que les offices de cette nature ne se vendraient plus désormais, ayant été reconnu que plusieurs sujets, qui avaient donné des preuves de leur capacité, ne s’étaient point « trouvés en état de faire l’acquisition desdites charges ».

1 Edit du Roi, portant création d'offices de conseillers de Sa Majesté, médecins et chirurgiens, etc., 17 janvier 1708. (Cf. L.-.l. Begin, Etudes sur le Service de Santé militaire en France; son passé , son présent , son avenir ; Paris, 1860, 3-4.)

- Begin, loc. cit.

;t Gama, Esquisse historique du service de santé , etc., toi.

i Dr Brice et capitaine Bottet, Le Corps de Santé militaire en France (1907), 2.

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CHIRURGIENS ET BLESSES A TRAVERS l’hISTOIRE

Par une ordonnance du 20 avril 1717, les hôpitaux royaux furent confiés à des directeurs, sous la surveillance de contrôleurs. Nous avons dit que les directeurs, c’est-à-dire les entrepreneurs qui avaient la direction des hôpitaux, commettaient toutes sortes de malversations1. Une des plus fréquentes consistait à déclarer présents à l’hôpital des hommes qui n’y avaient jamais séjourné, et dont on inventait même les noms ! Ces soldats fictifs, qu’on appelait des passe-volants, grevaient fortement le trésor; afin d’enrayer un pareil abus, le llégent décréta qu’on publierait, tous les trois mois, à la tête des troupes, et en particulier à la tête de chaque compagnie, le nom des malades annoncés présents à l’hôpital; récompense était promise à ceux qui dénonceraient les noms supposés.

Les médecins et le chirurgien-major de chaque hôpital étaient appelés à vérifier, avec le commissaire des guerres, l’état des journées, que présentait tous les mois le directeur, et à y apposer leurs signatures, indispensables pour faire effectuer le paiement. C’est de cette époque, on peut le dire, que datent les conflits, qui ne cesseront de se produire par la suite, entre l’élément administratif, représenté par les commissaires ou intendants, et l’élément professionnel, chirurgiens, médecins et pharmaciens.

Ces derniers apparaissent pour la première fois dans le service médical; il n’en était pas fait mention dans le règlement de 1708. Cette exclusion s’explique, parla raison que les apothicaires, comme on les appelait alors, n’étaient pas au compte du roi, mais à la solde des entrepreneurs, disposition qui ne cessa entièrement qu’en 1780; mais, dès 1718, les fonctions des apothicaires furent réglées, comme l’avaient été celles des médecins et des chirurgiens.

L’apothicaire devait suivre la visite du médecin et se tenir prêt à recueillir ses prescriptions. Celui-ci faisait écrire par l’apothicaire, en marge des mémoires de sa visite, le numéro du lit, le nom du malade, les remèdes et les saignées à faire. L’alimentation était désignée par une lettre alphabétique, indiquant le régime de vivre de chaque malade ou blessé. Un garçon chirurgien rendait un compte exact des cas relatifs à la chirurgie au chirurgien-major; un infirmier de garde et un de chaque quartier étaient toujours prêts à recevoir les ordres du médecin, concernant les malades ; et ceux du chirurgien-major, pour les blessés.

1 Dans son Essai de Tactique , un auteur du temps, Guibert, écrit à ce sujet : « Le brigandage était au comble, nos hôpitaux étaient des charniers. Je m’arrête, je ne veux pas souiller ma plume par le recensement de ces crimes. » Guibert, Œuvres complètes , t. II, 25^.

l’hygiène HOSPITALIÈRE AU XVIIe SIÈCLE

Les contagieux étaient isolés, car le règlement énonce formellement que « le médecin chargera le chirurgien de garde de placer ceux qui en sont attaqués (de maladies contagieuses), chacun dans l'endroit qui conviendra , et suivant l'espèce de sa maladie ».

Le chirurgien ne devra pratiquer aucune opération importante sans en aviser le médecin, qui « se concertera soigneusement avec lui, sur tout ce qui sera relatif au soulagement et à la guérison des malades et blessez ». C'est encore de compagnie que les deux praticiens visiteront l’apothicairerie, au moins tous les deux ou trois mois, et ordonneront la destruction et le remplacement des drogues avariées. De même pour les aliments : ils prendront garde qu’ils soient de la qualité requise et que la quantité nécessaire s’y trouve; le tout conformément aux traités des entrepreneurs et aux règlements particuliers des hôpitaux.

Il y aura toujours un chirurgien présent à la distribution des aliments, lequel tiendra la main à ce que chaque malade ou blessé ait ce qui lui aura été ordonné, observant d’interdire l’usage des aliments solides à ceux -chez qui la fièvre sera survenue depuis la visite du médecin ou du chirurgien-major.

Dès qu’on avait reconnu qu’un hospitalisé était atteint de la maladie vénérienne, on l’envoyait « aux lieux destinés pour la traiter ». Les incurables n’étaient pas, non plus, conservés dans les salles ; ils étaient congédiés sans retard ; les écrouelleux avaient un hôpital à eux réservé, l’hôpital de Thionville.

Un article auquel on n’a pas porté une attention suffisante est celui qui a trait aux précautions prises pour éviter la contagion des affections syphilitiques. A deux cents ans de distance, il trouverait encore son application :

Les chirurgiens-majors préposez à la guérison du mal vénérien, dans les lieux qui y sont seuls destinez, observeront d’empêcher que leurs malades n’ayent aucun commerce avec les autres et auront soin que leurs linges et uslensiles ne servent qu’à eux.

Autre mesure non moins sage; le chirurgien-major devait faire « son pansement un peu avant la visite du médecin, afin que, s’il y avait quelque cas grave, comme fièvre et maladie chronique (?), ils en conférassent ensemble et agissent de concert en tout, pour le bien du service ».

Le chirurgien-major « pansera les blessez autant de fois qu il sera nécessaire, et ne commencera point que tons les appareils ne soient prêts, pour ne point exposer les playes ou ulcères à l’impression de l’air; il n’y appliquera rien qui ne soit chaud, en quelque saison que ce soit, et aura soin que l’on brûle du genièvre

ou autres parfums, devant et pendant son pansement ». On voit que le spray , destiné à assurer l’asepsie de l’air ambiant, n’est que la modernisation d’un procédé connu depuis au moins deux siècles.

Une pratique, par contre, qui a disparu et qui mériterait de revivre : le chirurgien-major « aura un soin particulier qu’il ne manque rien à ses blessez de ce qu’il leur aura réglé et il goustera aux bouillons et autres alimens. Le médecin en fera autant pour ses malades ».

Nous avons aujourd’hui les externes, qui remplacent les garçons-chirurgiens de jadis, mais ils ne se soumettraient, sans doute, pas comme eux à un examen de leurs instruments, sous peine, s’ils étaient en défaut, de renvoi ou de changement. Ces garçons- chirurgiens avaient des attributions spéciales, qu’il n’est pas indifférent de connaître.

Dès cinq heures et demie du matin1 2, ils devaient se trouver dans les salles, afin de préparer les pièces de pansement aux aides-majors, qui arrivaient à six heures; chaque aide avait à ses ordres un sous-aide et un nombre de garçons déterminé, « en sorte qu’un chacun puisse pancer quinze à seize blessez deux fois le jour, qui doivent .être rangés dans une meme colonne, les uns près des autres, pour ne la point embarrasser, surtout dans les lieux peu commodes* ».

Les aides-majors ne pouvaient « entreprendre aucune opération de conséquence, sans l’aA’is du major et des consultants ».

Un garçon de garde était placé « pendant 24 heures dans chaque salle, pour arrêter une hémorragie, ou remettre un appareil dérangé ; pour assister à la distribution des alimens, qu’il peut ôter, diminuer ou augmenter à certains malades, selon qu’il le croit nécessaire ». 11 avait une trousse ou étui de poche, contenant les pièces suivantes : « un lancetier, des ligatures d’escarlatte, un boitié garni de ciseaux à incisions, droits et courbes, des épingles, de la soye cramoisy, du fil, un morceau de cire et. une seringue à injection 3 ».

1 Les infirmiers, qui passaient les nuits à tour de rôle, étaient aidés par des « galopins », surtout pour les soins de propreté (Babeau. op. cil I, 220-1).

2 Les devoirs des chirurgiens des hôpitaux d'armée. [Le Parfait chirurgien d'armée , par M. Abeille. Paris, 16-96).

3 L’ « Arsenal du Chirurgien d’armée » se composait, d’après un manuel de l’époque, « d’un étui de poche, d’un autre à lancettes; de ciseaux à incision, droits et courbes; de bistouris^ droits et courbes; de lancettes à abcès, de ligatures d’écarlatte. Les pièces du trépan les plus

l’hygiène HOSPITALIÈRE AU XVII* SIÈCLE

Les garçons chirurgiens étaient tenus de se conformer aux instructions ci-après :

Ils ne doivent jamais pancer sans feu ny sans chandelle, sur tout dans les lieux humides et obscurs.

Ils ne doivent sortir des salles que la visite de Messieurs les Con-sultans et du major ne soit

faite.

Ils doivent tous avoir un porte-appareil, qui est une espèce de boîte quarrée divisée en plusieurs petites chambres, pour ranger tout ce dont ils ont besoin, au milieu duquel est une ance qui facilite le moyen de le transporter d’un lit à l’autre.

Ils doivent se faire donner au (par le) Directeur un réchaud, de la chandelle, un chandelier et des pots de terre pour du feu, de la lumière, pour mettre les cataplasmes, les digestifs, les embrocations et autres choses nécessaires.

Ils doivent prendre garde qu’on donne le bouillon à six heures du matin ; la soupe, la viande et les œufs à neuf; le soupé, la bouillie, le bouillon et les œufs à quatre heures du soir, suivant l’ordre au (du) médecin.

Ils doivent prendre garde que les infirmiers vuident les pots de chambre et qu’ils les renversent après les avoir nétoyez d’abord après le pancement.

lis doivent leur faire balier (balayer) leur salle deux fois par jour, d'abord après les pancemens.

Ils doivent leur faire faire les lits immédiatement après midy.

Ils doivent leur faire envoyer chercher du feu. du charbon et les faire aider à remuer les malades dans le besoin, puisqu'ils sont autant de gardes1.

Les devoirs des apothicaires ne sont pas moins bien définis que ceux des infirmiers : ils sont, les uns et les autres, sous la dépendance du médecin et du chirurgien ; les apothicaires ont, toutefois, un grade plus élevé dans la hiérarchie, bien qu’ils ne soient pas admis encore dans le conseil administratif de f hôpital, auquel seuls peuvent assister (en 1718), outre l’entrepreneur-directeur, les commissaires des guerres, les médecins et chirurgiens-majors, « qui auront lieu de faire des observations et remarques utiles » sur l’ouverture des cadavres, et aussi, « lorsqu’il régnera des maladies épidémiques, contagieuses et extraordinaires ».

nécessaires sont : l’arbre, le perforatif, la piramide; trois couronnes de différentes grandeurs; la clef, deux rugines;un lenticulaire; le couteau meningolias ; un tire-fonds ; un élévatoire ; une plume; une petite .brosse. Pour l’amputation : deux fortes ligatures d’un ruban de fil, un morceau de carton, un tourniquet; deux couteaux courbes, un grand et un moyen; une grande scie, avec sa feuille de rechange; une petite scie pour les grandes esquilles; un petit couteau; un volet à patin; plusieurs aiguilles courbes; plusieurs carlets; un bistouri pour la fistule; une sonde plate d’argent; une canule d’argent pour les plaies de la poitrine; deux argalis (algalies i d’argent; un troquart et une sonde à séton ». Abeille, op. cil .,

1 Le Parfait Chirurgien d'armée, 5^-fio.

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CHIRURGIENS ET RLESSES A TRAVERS l’fTISTOIRE

Quoique la « principale occupation de l’aumônier consiste dans le spirituel, il sera cependant admis, dans l’assemblée de chaque mois, à proposer, avec les autres officiers, ce qu’il croira convenable au bien du service de Sa Majesté, et il signera comme eux les estats qui y seront arrestez ».

Chacun prenait ainsi part à la direction de l’hôpital, entrait dans la question des fournitures, était institué comme partie active responsable des intérêts du gouvernement et de ceux des malades. Ce mode d’administration avait l’avantage d’engager la responsabilité, au moins morale, des officiers de santé dans les dépenses, ce qui ne pouvait que les rendre plus circonspects tant dans leurs prescriptions, que dans la consommation d’objets accessoires au traitement des malades.

De nos jours, il en va autrement : le médecin signe les pièces de comptabilité, sans avoir le droit de s’immiscer dans l’administration ; est-ce un progrès, nous n’oserions le prétendre.

CHAPITKE XVI

L'ETAT DE LA CHIRURGIE ET LA VALEUR PROFESSIONNELLE . DES CHIRURGIENS MILITAIRES, DU XVIe AU XVIIIe SIÈCLE

Selon un des écrivains qui ont le mieux étudié « la vie militaire sous l’ancien régime », une des causes qui auraient le plus contribué à rendre la mortalité plus grande dans les hôpitaux en temps de guerre, serait Y impéritie des chirurgiens.

On ne doit pas oublier que, jusqu’au milieu du dix-huitième siècle, chirurgie et barberie allaient de pair; et qui avait l’usage quotidien du rasoir était, de ce fait, apte au maniement de la lancette. Nul chirurgien de ce temps qui ne fût en même temps barbier; aussi ne s’étonne-t-on pas trop de lire, dans un mémoire sur les chirurgiens militaires, portant la date de 1774 : « Si l’on , excepte le chirurgien-major, le consultant... et cinq ou six aides-majors tirés des chirurgiens de Paris, tous ceux qui se rendent à une grande armée sont de la plus effrayante ineptie. Ils opèrent sans expérience personnelle, sans conseils, sans guides... ». Une appréciation aussi sommaire ne saurait, cependant, être acceptée sans contrôle et, pour en décider, il nous parait nécessaire de jeter un coup d’œil en arrière, sans remonter plus haut que le seizième siècle, avant de prononcer un jugement qui serait susceptible d’être frappé d’appel.

A côté d’Ambroise Paré, considéré à juste titre comme le premier auteur d’un traité de chirurgie militaire écrit en notre langue, nous n’avons jusqu’à présent trouvé à citer que trois noms : Braunschweig ou Brunswick, qui a peu parlé de sa pratique du champ de bataille ; Jean de Gersdorf, qui composa un Manuel de chirurgie des camps, et dont Y Armentarium était des mieux conçus ; Jean de Yigo, dont le traité fut un ouvrage classique à son époque. D’autres sont à mentionner, dont il n’a point encore été question, notamment : Nicolas Goddin, qui, avant de publier sa Chirurgie militaire, « translatée du latin en français par M. Jacques Blondel, chirurgien de Lille », avait publié, à Paris et à Lyon, une

CHIRURGIENS ET BLESSES A TRAVERS l’iïISTOIRE

traduction de la Pratique de J. de Vigo, dont il suit trop souvent les inspirations. Goddin semble être le premier qui ait préconisé, pour la blessure des gros vaisseaux du cou et de la cuisse, la compression digitale, « moyen si précieux à une époque où il ne pouvait être question de ligatures dans la continuité1 2 ».

De Botal, qui devint médecin de Charles IX, du duc d’Alençon et de Henri III, nous ne retiendrons qu’un trait: c’est Botal qui eut la singulière idée de proposer, pour l’amputation, de « laisser tomber une grosse hache, rendue plus pesante encore par des poids, sur le membre à amputer, qui était appuyé lui-même sur une autre hache bien tranchante ».

Le Paulmier, de Caen, élève de Fernel, était plus médecin que chirurgien; on lui doit, cependant, un Traité de la nature et curation des play es de pistolle, arquebouse et autres bastons à feu -, le seul de ses ouvrages, car il en fit bien d’autres, qui nous occupera présentement.

Contrairement à l’opinion reçue de son temps, Le Paulmier ne croit pas à la vénénosité des balles ni de la poudre; il s’élève contre l’usage des suppuratifs, tels que l’onguent basilicum, qui ne fait que retarder la guérison; et il ne craint pas de déclarer que, de ceux qui furent blessés à la bataille de Dreux et au siège de Rouen (auquel assistait Paré), peu réchappèrent :• par suite d’un traitement défectueux, ils succombèrent, pour la plupart, à l’infection purulente. Si Le Paulmier ne prononce pas le mot, il expose, à ne pouvoir s’y méprendre, la symptomatologie et l’anatomie pathologique de cette affection, qui causait alors tant de ravages. Il décrit non moins exactement ces traumatismes sans lésions apparentes, que l’on attribuera plus tard au vent du boulet, et qu’on a pu observer à nouveau dans la guerre actuelle.

On en voit plusieurs, dit notre vieil auteur, que la balle n’a aucunement atteincts, estre si meurtri/ par l’occurence impétueuse de l’air, qu’ils sont tous noirs et livides, quelques-uns mesmes ont les os rompus et brisez par tel moyen, sans aucune adustion.

Une autre constatation de Le Paulmier, c’est que

les balles de plomb demeurent souvent bien longue espace de temps dedans les membres, sans y causer aucun fascheux accident, et sans aucune incommodité... Et ordinairement advient, que les balles mesmes, sans aucun sentiment de douleur, descendent par leur pesanteur et gravité, le long des membranes ou muscles, et se font voye sous le cuir, dont on les tire artifi—

1 E. Delorme, Traité de Chirurgie de guerre, t. 1 (Hist. de la Chirurgie militaire française). Paris, 1 888.

2 L’ouvrage est de 1 568 ; il en a paru, l’année suivante, une nouvelle édition à Caen,

Une Amputation ue jambe au \\ie siècle (Planche tirée de l’ouvrage de Jean ue Uersdorff).’

CHIRURGIENS ET BLESSES A TRAVERS l/lIISTOIRE

ciellement, ou bien sortent d’elles-mesmes, par quelque forme d’apostème. Quelquefois aussi elles demeurent au dedans tout le reste de la vie, estant retenues par quelques dures membranes, qu’elles ne peuvent fausser ni rompre. Le plomb estant froid et sec ne peut estre cause d’aucune pourriture, ny d’inflammation, ny attire autre incommodité que de pesanteur.

Il en est autrement des balles de fer, de pierre ou de cuivre, qui ne sauraient demeurer longtemps dans l'organisme « sans fascheux accident ; car le fer se rouille, mange et ronge les parties qu’il attouche, avec grande douleur et fièvre, ainsi que faict la balle d’airain et de pierre ».

Entre autres topiques à mettre sur les plaies, Le Paulmier recommande certain cataplasme, fait de vers de terre lavés dans du vin blanc puis dans l’eau-de-vie, mêlés de limaçons rouges ; nauséabonde mixture, qui trouvera difficilement grâce devant nos thérapeutes.

Plus sensées sont les recommandations de ce chirurgien, sur « la manière de vivre que doit tenir le blessé ». La diète au début, « la plus estroicte que faire se pourra » ; un peu plus tard, seulement, seront autorisés le bouillon de poulet, la gelée, « pourvu qu’elle soit faicte sans vin et sans autre espice que d’une drachme de canelle, pour douze livres de gelée, et qu’il y ait une once et demie de vinaigre pour une livre ». Si une nourriture plus substantielle peut être supportée sans dommage, on permettra le consommé de volaille et de veau, cuitz ensemble, additionné de bourrache, buglosse, oseille, pourpier, laitue, et « quelque peu de jus de grenade ou de citron, lorsqu’on en baillera au patient ». Point de vin durant la période inflammatoire, mais une décoction d’orge et de réglisse.

Il va de soi qu’il ne faut pas « ordonner mesme manière de vivre à tous blessez; car on doit toujours l’accommoder à l’aage, à la coustume et à la particulière nature et complexion du patient, à la saison de l’année et à la disposition présente de l’air. On doit aussi avoir esgard à la violence des symptômes ou accidens. . . »

Tout blessé sera soumis au repos absolu et interrompra tout exercice et mouvement. « La compagnie des femmes se doit du tout éviter, comme faict aussi toute perturbation de esprit, ennuy et fascherie. »

Pas moins de douze pages sont consacrées au formulaire des brûlures ; et s’il est un remède que l’auteur qualifie lui-même de « sordide, mais singulier », comme la fiente de cheval encore chaude, mixturée avec de l’huile de rose et de l’huile rosat, il en est beaucoup d’autres dont on a trop oublié la recette et qui, en bien des circonstances, rendraient encore service.

Presque contemporain de Le Paulmier, Laurent Joubert, qui fut lecteur de

CHIRURGIENS MILITAIRES DU XVIe AU XVIIIe SIECLE

l’Ecole de Montpellier, puis docteur-régent à la même Faculté, enseignait à la fois la médecine, la chirurgie et la pharmacie. Pendant les premières guerres civiles du

Laurent Joubert.

Laurent Joubert (1529-1583.)

royaume, il lui fut enjoint de « visiter tous les malades blessés en guerre qui se trouvaient à Montpellier, d’où qu’ils fussent venus, comme on les y amenait de toutes parts » : c’est ainsi qu’il fut appelé à écrire son Traité des arcbusades et son

CHIRURGIENS ET BLESSES A TRAVERS l'hISTOIRE

Epitome de la thérapeutique et des arcbusades. Nous ne retiendrons des leçons écrites par le professeur pour ses élèves, que ce qui a trait au régime des blessés.

Le Régime des blessés, écrit par L. Joubert, « pour instruire les nouveaux chirurgiens sous sa charge », règle toutes les questions relatives à l’habitation et à la nourriture; « au travail ou à l’exercice, au repos, au veiller et au dormir, et aux passions de l’esprit ».

Loin de faire jeûner les blessés au début, et de ne leur donner à manger que « quand ils étoient affaiblis sans propos », il les nourrit substantiellement les premiers jours, ainsi qu’à la période bourgeonnante ou réparatrice. Ses idées sont moins originales, qui se rapportent au traitement des brûlures par la poudre ou autres corps comburants : il ne fait, sur ce point, que suivre la pratique courante. Nous préférons lui emprunter sa description du matériel chirurgical et de pharmacie de campagne.

Le chirurgien d’armée avait à se pourvoir « d’eau, de vin, de vinaigre, d’hémostatique, comme le bol d’Arménie; d’huile rosat, du tripharmaque de Joubert, de cotton filé, de linge elfrangé, de tentes, de plumaceaux, d’estouppes, de poil de lièvre1 2 3, de poudre restrictive-, d’hatelles garnies, d’une scie, de cautères comme

platines, . térébenthine et poix, vitriol cru pulvérisé... Plus les instruments d’un

estui bien garni et ventouses et sangsues ».

Joubert n’oublie jamais qu’il est, à la fois, apothicaire et médecin. Cette double qualité lui valut d’être choisi pour arbitre, dans une querelle qui divisa les chirurgiens du Roi, lesquels étaient en même temps les premiers chirurgiens de l’armée. Dans celle circonstance, Martel, chirurgien ordinaire de Henri 111, plus tard de Henri IV, et Ambroise Paré, qui servit sous quatre rois, étaient en contradiction : l’un, tenant pour les « suppuratifs pourissants ». tandis que l’autre employait l’eau pure. Joubert prit parti pour Martel (retenons ce nom comme celui d’un des précurseurs de l’asepsie), tout en se prononçant vigoureusement contre ceux qui continuaient à croire à l’eau enchantée. « L’eau simple, affirme Joubert, peut

parfaitement guérir l’arcbusade il n’y aura ni enchantement ni miracle, ainsi que

la plupart des idiots (sic) se sont persuadés :!. » Par ce simple échantillon, on jugera

1 Le poil de lièvre était considéré comme hémostatique.

2 Cette poudre était composée de bol d’Arménie, aloès, encens, mastic, écorces de grenades et de galles.

3 S’il est possible de guérir un arc-busade avecquo de l’eau simple et froide. (Sentence de deux belles questions de chirurgie : Traité des arcbusades . de Laurent Joubert, t. III, cité par Delorme, op. cit., 3o.)

CHIRURGIENS MILITAIRES DU XVIe AU XVIIIe SIECLE 207

que Joubert était un polémiste redoutable; il Irouva cependant à qui parler en la personne de Duchesne, plus connu sous son nom latin de Quercetanus, natif d'Armagnac-en-Gascogne

1)U CliESNE, dit Quekcetam (1540-16091.

1 Son ouvrage porte le titre suivant : Traicté de la Cure générale et particulière des arcbu- ■sades avec l'antidotaire spargyrique pour préparer et composer les médicamens ( En latin, 1.576, 8°; traductions françaises en 1076 et ilioo).

Rien de particulier à signaler dans la pratique de ce chirurgien, « conseiller et médecin du roi Henri IV » ; à part, toutefois, des vues, assez neuves pour son temps, sur la chirurgie conservatrice.

Dans le cas d’un gentilhomme qui avait eu l’avant-bras brisé jusqu’au coude et qui guérit, malgré les chirurgiens qui voulaient l’amputer, Duchesne écrit ces lignes, qui portent la marque d’un esprit véritablement novateur :

Nature estant aidée comme il faut, fait de merveilleux effets et trompe le plus souvent le jugement des plus doctes; aussi doit-on tenter (la curation) avec tous remèdes plus tôt que désespérant d'icelle, coupper du tout le petit membr’e, chose déplorable, mesme dès le commencement, et la partie n’estant encore mortifiée... J’escris ceci pour donner courage aux jeunes chirurgiens de tenter par tous moyens secourables et souverains remèdes, de préserver quelque partie qui sera ainsi fort offensée, plus tôt que d’essayer dès le commencement la cure par le retranchement d'icelle; laquelle, à mon advis, ne se doit faire qu’après une certitude de la mortification présente, et ce encore, avec une deue prédiction et protestation.

Ce passage, où les principes de la chirurgie conservatrice sont si nettement formulés, valait la peine d’être mis en relief.

Un autre très curieux ouvrage porte le titre, pour le moins bizarre, d’ « Officinne et Jardin de chirurgie militaire, contenant les instrumentz et plantes très nécessaires à tous chirurgiens avec certains cathalogues des ingrediens propres à chacun membre, tant similaires qu’organiques 1 ». Son auteur, Esaïe Le Lièvre, nous a été révélé par le professeur Delorme, qui nous a été d’un précieux secours, pour ce chapitre de chirurgie rétrospective.

Le Lièvre exige avant tout

Que celui qui veut attenter la pratique des playes d’harquebuze, soit soigneux dans l’ablation des corps étrangers, notamment comme balles, fers de flèches, dartz, garrotz d’arbalestres, bouts d’espees, de dagues, de cousteaux rompuz : esclats de lances, de picques, dartz et autres esclatz qui peuvent bondir et saillir par quelques impétueuses et vehementes conditions de canons ou artilleries, sans oublier aussi les pièces des habillemens, lesquelz, quelquefois, sont poussées au profond des playes, comme pièces de harnois, drap, layne, cotton, bourre, linge et autres choses molles, qui bien souvent trompent et déçoivent les chirurgiens qui ne s’en donnent de garde, après qu’ilz ont tiré les balles et choses dures : car telles choses molles, comme bourre, layne, cotton, drap et autres, négligées et délaissées, sont causes d’inciter doulleur. inflammation et putréfaction : et quelquefois aussi de corrompre et mortifier la partie. Parquoy le chirurgien ne les mectra en négligence, ains (mais) sera curieux de les séparer et oster le plus doulcement et ingénieusement que faire se pourra; se donnant bien de garde de

1 A Paris, chez Robert Coulombel, rue Sainct Jean de Latran. À l’enseigne d’Alde, 1 583. Avec privilège du Roy.

CHIRURGIENS MILITAIRES DU XVIe AU XVTII® SIECLE

poindre on picquer les parties similaires, comme les nerfs, tandons, vaines et arteres ; pource que, par la fonction de telles parties, on est cause de retraction, spasme, convulfcion, inflammation, emorragies, paralisies et autres fascheux accidens...

S il se produit une hémorragie, et qu'on ne veuille appliquer ni cautères ni médi-

I'ne enseigne hé chirurgien-barbier, au début du \vu* siècle (1623'.)

caments escarrotiques, on pourra se servir avec avantage « de coquilles de noix ou de lymaces, ou bien des acetabules, ou cotilles creux et appropriez selon la grandeur et figure des playes » : ainsi obtiendra-t-on la coagulation du sang. Inutile de discuter la valeur de ce singulier hémostatique.

Nous n’avons, jusqu’à présent, parlé que des théoriciens de la chirurgie milic. IL 44

taire, de ceux qui n’avaient pris part à des expéditions qu’à titre temporaire et reprenaient leurs lancettes et leurs rasoirs, une fois la campagne terminée. Il n’en va plus de même au siècle suivant. Les premières ambulances fonctionnent sous Henri IV; l’organisation du service sanitaire se développe sous Louis XIII; il y a déjà des hôpitaux pour recevoir les malades et les blessés. Mais quelle était la valeur des chirurgiens militaires à cette époque ?

A croire l’un d’eux, à qui son Traité des plaies faites par les mousquetades 1 confère un semblant d’autorité, ses collègues ne seraient rien moins que « des ignorants... qui ne connaissent ni leur sujet, ni la vertu d’aucun remède ». Et comment en serait-il autrement, puisqu’il y a deux ans à peine, ils étaient « laquais, hommes de chambre ou palefreniers, et de panseurs de chevaux, se sont mis panseurs d’hommes, coupant, tranchant sans besoin et sans méthode, n’ayant que l’impudence et la vanterie, tellement que s’il s’en guérit un entre leurs mains, plus tost par sa bonne habilude que par leur industrie, ils s’en font trophée et s’en vantent partout... »

Parce qu'on est attaché aux grands, il ne s’ensuit pas qu’ « on soit un Hippocrate, un Galien, Esculape, Podalire ou Machaon ». Celui qui exprime ces amères critiques 2, s’il a émis quelques idées marquées au coin du bon sens, principalement sur les caractères des projectiles alors en usage, sur le pronostic des différentes blessures suivant l’importance des organes lésés, l’état du blessé, la distance à laquelle le coup a été tiré, etc. ; ce chirurgien, parfois judicieux, n’en croit pas moins à l’influence des astres, aux conjurations, aux médicaments sympathiques 3 ; et il emploie, cinquante ans après Paré (à qui nous n’avons guère à reprocher que son huile de petits chiens), de la fiente de souris, des mouches à miel, des semences de grenouilles, etc.

Bien autrement attachant, pour ses vues « précursives », est l’auteur, resté

1 Paris, 1623 et 1646.

2 L)e Planis-Campi, chirurgien attaché à la personne de la reine-mère ( Marie dè Médicis).

3 Cette foi à la médecine sympathique subsistait encore un siècle plus tard : le 1 1 avril 1729, la Gazette de Hollande informait ses lecteurs qu'un médecin venait d’inventer « un sel sympathique qui ferme les plaies presque instantanément ». Le 7, disait le rédacteur de la nouvelle, (( le sieur de Marconnay fit l’expérience de son sel sympathique chez M. le premier Président, en présence de plusieurs personnes de distinction. Il prit un coq, lui coupa une aile et lui donna six coups d’épée à travers du corps, après quoi il lui fit avaler de son sel et le coq fut guéri en l'espace de trois heures ». (Cf. Georges Mareschal , seigneur de Bièvre, par le comte Mareschal de Bièvre, note 3 de la page 36).

CHIRURGIENS MILITAIRES DU XVIe AU XVIIIe SIECLE , I I

anonyme, d’un Manuel du chirurgien d'armée, paru en 1643. Ce praticien inconnu ne craint pas d’avancer que les accidents des plaies, qu’on rattache généralement au « venin », doivent être le plus souvent mis sur le compte de l’altération de la santé du blessé et de l’infection de l’air. 11 est partisan des pansements rares — déjà! — et comme topiques, se contente des digestifs simples et de l’alcool.

11 reproche aux chirurgiens leur malpropreté, quand ils font un pansement : « Ils ne songent non plus à la propreté de leurs instruments que décrasser leurs ongles et tenir leurs mains nettes. » Comme le constate le professeur Delorme, qui reproduit cette phrase significative, « c’est la première fois que nous voyons formuler cette idée à laquelle on attache aujourd’hui, avec raison, tant d’importance ».

Du Traité de blessures et plaies faites par armes à feu, de Dailly (1668), nous ne retiendrons que le mode d’hémostase préventive qu’il recommande, mais qui était connu antérieurement à lui et ressemble à certaine méthode encore en usage. « Les deux procédés, l’ancien et le nouveau, ne diffèrent que par un point : au lien on a substitué le caoutchouc. »

Dans le Parfait chirurgien d'armée, d’Abeille, que nous avons eu l’occasion de citer, nous puisons cette notion neuve jusqu’alors : que le pronostic varie suivant les états diathésiques du blessé, et que les plaies articulaires « sont toujours douteuses ». Abeille a dû surtout de survivre à ce qu’il fut poète, en même temps que « chirurgien du régiment de Picardie et des hôpitaux militaires des Flandres ». Ghereau. qui lui a fait une place dans son Parnasse Médical, dit qu’il avait « un esprit facétieux et un caractère joyeux » . Les quelques vers qu’on va lire ne démentent pas cette appréciation :

Car . comme chacun sçait, les hommes les plus sages Prennent, en amants peu ruiez,

Souvent pour de fins pucelages Des pucelages fort usez.

Dans les vers suivants, il semble avoir eu comme une vague prescience du psychisme inférieur, du subconscient :

Pour prouver cette vérité,

Chose seule qui m'intéresse ,

Examinons de près un amant irrité

Des cruautez de sa maîtresse.

Quand, sans dessein prémédité ,

CHIRURGIENS ET BLESSÉS A TRAVERS u’niSTOIRE

Il la trouve au sermon où B(ourdaloue) s'empresse De nous montrer par charité Le chemin qui conduit à la félicité ,

Il ne se connoist plus tant il est agité ,

Et sa surprise est sans pareille.

Ses regards sont fixés sur le grand orateur

Qui nous prêche encor par merveille,

Mais les inter ests de son cœur L'occupent tellement, quoi qu'il ouvre l'oreille,

Qu'il n'entend même pas le révéré Docteur.

Mais voici qui est plus démonstratif :

Souvent dans un festin, au milieu d'une s die,

Un agréable débauché Se pâme en exaltant le bon vin qu'il avalle Ou le morceau friant qu'il a déjà mâché :

Ma is si, le ventre plein, il vient à prendre envie A quelqu'un de la compagnie De se faire admirer par un compte i plaisant,

Il boit toujours en écoutant,

Par caprice ou par fantaisie,

Et ne goûte le vin que comme il le répand.

Nous vous faisons grâce du commentaire : « que, s’il n’est rien de plus certain que les esprits vitaux et animaux ne sentent point, on peut dire cependant qu’ils sont les messagers de l’âme raisonnable ». Notre explication est peut-être plus savante, mais en sommes-nous plus avancés? Nous avons trouvé une étiquette, et rien de plus.

Malgré tout, nous préférons, chez Scipion Abeille, le poète au philosophe et, pour vous laisser sous une bonne impression, nous reproduirons les vers où il exprime « quelles sont les conditions du chirurgien » : quelles sont celles du malade : il y témoigne d’une aisance, d’une verve que nous nous plaisons à louer.

QUELLES SONT LES CONDITIONS DU CIIIRUnGIEN ?

Qu'il soit grand ou petit, mais bon chirurgien ;

Qu'il soit Normand, Gascon, Manceau, Parisien ;

Qu'il porte le rabat , qu'il porte la cravate ,

Qu'il marche à pas comptez, ou qu'il marche à la hâte,

Compte est mis ici pour conte : c’était l’ortliograplie du temps.

CHIRURGIENS MI LIT MR ES 1)1 XVI0 AU XVIIIe SIECLE

ru 3

Qu’il soit vêtu de gris, s’il sçait bien son devoir,

Si des rigueurs du temps il craint trop pour sa nuque,

Qu’il quitte ses cheveux et prenne la perruque.

S’ il aime les rubans, les diverses couleurs,

Qu'il en change, cela ne change point les mœurs ;

Un peu d'ajustement sied fort bien au mérite ;

Sous quelque habit qu'on soit, l’on rêve, l’on médite.

Qu’il soit civil, honnête et bon praticien,

Charitable, surtout, et fort homme de bien.

Du chirurgien, passons à son justiciable :

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