DIFFÉRENTS MODES DE TRANSPORT DES BEESSÉS
secouent douloureusement le blessé ; le transport devient alors un supplice... quelles secousses, quels déchirements l’infortuné n’éprouve-t-il pas ! C’est bien pis quand on est réduit à 1 asseoir en travers sur des fusils... » Le bouclier, sans être plus commode qu’une arme quelconque, n’était pas d’un emploi plus pratique.
Dans une armée en campagne, on eut recours de bonne heure à des porteurs, qui prenaient le blessé à bras le corps, ou qui, s’ils étaient plusieurs, lui soutenaient l’un la tête, l’autre les jambes. Xénophon parle, à deux reprises, des soldats qu’on débarrassait de leurs armes et qui étaient chargés de porter les blessés, lors de la retraite des Dix Mille ; il n’explique pas quel était le mode de transport, mais nous présumons que c’est celui dont il vient d’être question, « le seul qui pût permettre aux porteurs de faire de longues étapes et de suivre les troupes en marche1 ».
C’est sur les bras enlacés de ses soldats que Le Tasse, dans la Jérusalem
délivrée, fait transporter Tancrède, qu’on avait déjà rapporté de la même manière dans sa tente, après son combat contre Clorinde. Pour le chevalier d’Aumale2, vaincu par Turenne dans un combat singulier, comme pour le duc de Joyeuse, tué à la bataille de Coutras, on parait avoir usé d’un procédé analogue3.
L’emploi du cheval exige que le patient ait la volonté et surtout la force de s’y pouvoir hisser, ou de s’y maintenir si on parvient à b y monter : ce fut la force qui faillit manquer à Biaise de Montluc, lorsqu’au siège de Kabasteins, en 1571, il reçut, à là face, l’horrible blessure, qui l’obligea, dit on, à porter un masque le reste de sa vie. Ecoutons de sa bouche le récit de son aventure * :
Comme je me retournais pour commander qu’on m’apportât deux échelles, l’arquebusade me fut donnée par le visage, du coin d’une barricade qui touchait à la tour. Tout à coup, je fus tout sang, car je le jetois par la bouche, par le nez et par les yeux... Mais, sentant mes forces m’abandonner : « Je m’en vais, criai-je, me faire panser ; que personne ne me suive et vengez-moi, si vous m’aimez... » Je ne voyais presque point et, trouvant un petit cheval d’un soldat, j’y montai comme je pus, aidé d’un gentilhomme et fus conduit en mon logis. Là, un
1 J.-E. Petrequin, Nouveaux Mélanges de Chirurgie et de Médecine , 297 et suivantes.
2 Cependant , des soldats dans les murs de Paris ,
Rapportaient à pas lents le malheureux d'Aumale. (Voltaire. La Henriade, ch. X.)
3 Pour moi (c’est Henri IV qui parle), dans les horreurs d'une mêlée affreuse ,
J'ordonnai , mais en vain , qu’on épargnât Joyeuse;
Je l'aperçus bientôt , porté par des soldats,
Pâle et déjà couvert des ombres du trépas.
* Commentaires (Paris, 1760), cités par Petrequin.
(Id., ch. III.)
chirurgien me pansa : il m'arracha les os des deux joues avec les doigts, si grands étaient les trous, et me coupa force chairs du visage, qui était tout froissé...
On ne fit usage de la litière que plus tard, comme moyen de transport: cependant, on en trouve déjà la mention dans Tite-Live, mais à titre civil: l’historien parle d’un plébéien, Titus Antinius, qui, atteint de paralysie, fut porté en litière au Forum, devant les Consuls, puis au sein du Sénat. Il est signalé, d’une autre source, qu’Alexandre, après avoir été blessé par une flèche, dont la pointe était restée enfoncée dans la cuisse, fut transporté par ses soldats en litière, pendant quatre jours de marche. Nous retrouvons la litière 1 au temps des Croisades, et jusqu’à l’époque où lui fut substitué le brancard.
Dans certaines circonstances, on s’est servi de chaises à porteurs2: qui ne se rappelle ce passage d’une des oraisons funèbres les plus retentissantes de Bossuet : « Trois fois le jeune vainqueur (Condé) s’efforça de rompre ses intrépides combattants : trois fois il fut repoussé par le valeureux comte de Fontaine, qu’on voyait porté dans sa chaise, et, malgré ses infirmités, montrer qu’une âme guerrière est maîtresse du corps qu’elle anime. » Il s’agit plutôt ici, il est vrai, non d’un blessé, mais d’un général que ses infirmités obligeaient à se servir d’un mode de transport qui lui évitait un trop fort ébranlement. De meme, le panier d’osier dans lequel Maurice de Saxe traînait sa fièvre quarte et son corps hydropique3, n’avait pas une
1 En i5()7, dans l’armée espagnole, se portant au secours d’Amiens, le comte Pierre-Ernest de Mansfeld, alors fort âgé et incapable de se tenir à cheval, exerçait en litière découverte ses fonctions de général-major. (Cf. Davila, Hist. des Guerres civiles de France, traduct. Baudoin, t. II, 56<j. ) Lorsque le duc d’Orléans (le futur Régent) fut blessé, à Steinkerque, c’est en litière qu’il se lit porter : une lettre du duc d’Aumale, passée récemment dans un catalogue de librairie, en témoigne ; nous la donnons, d’après le texte publié : « Je suis très fier de mon aïeul le Régent, malgré les taches de sa vie, écrit le duc académicien. Il était bon, libéral, patriote et brillant homme de guerre. Le soldat blessé à Steinkerque, en chargeant à la tête de son régiment d’infanterie qui, blessé encore et porté en litière , conduisit la retraite de Turin et sauva l’armée, battue parce qu’on lui avait ôté le commandement, qui prit Lérida et dirigea la campagne de Catalogne, mérite d’avoir dans notre histoire militaire une place qui ne lui a pas encore été donnée. » Rappelons que c’est grâce à son médecin, Chirac, qu’on n’amputa pas le bras du duc d’Orléans, â la suite d’une blessure au poignet, que celui-ci avait reçue au siège de Turin. Il fut guéri par des bains prolongés d’eau de Balaruc.
2 Torstenson, d’après Schiller , commandait son armée dans une chaise à porteurs (De La Barre-Duparcq, Imitations Militaires , G6-67). Charles XII était transporté sur un brancard, à Poltava.
3 Chron. Méd ., 1908, s38. Il était autorisé par le roi à se tenir dans une chaise d’osier, ce
C'est sur un grabat et non sur une lilii re. contrairement a ce que d'aucuns ont prétendu, que lut apporté à Jésus le Paralytique, dont il est parlé dans l'Evangile de Saint Marc, ch. Il (Cf. saint Matthieu, l\. 2: Saint Luc, Y. ISq « Pendant que Jésus prêchait a Capharnaüm la parole de Dieu, on lui amena un paralytique, qui était porte par quatre hommes. Et comme on ne pouvait le lui présenter, à cause de la foule, on découvrit le toit de la maison où il était, et. ayant fait une ouverture, on descendit le grabat sur lequel était couché le paralytique. » Et Jésus, ayant vu leur foi. dit au
paralv tique : « Lève-toi, je te le commande: enlève ton lit et \a en ta maison. »
destination différente : c’est ce qui a fait dire que la bataille de Fontenoy fut gagnée entre deux ponctions* 1. La plupart des officiers supérieurs, plus ou moins perclus de goutte ou de rhumatismes, avaient contracté l’habitude de se servir de
Le Maréchal de Saxe dans sa chaise d'osier i Dessin d’après H. Bouchot, Épopée militaire du costume français).
luxueuses berlines, de confortables chaises de postg, ou même de chaises roulantes-. Jusqu’à Louis XIV, et même pendant une partie du règne de ce monarque, le luxe n’avait guère été de mise aux armées : lorsque Turenne allait à la frontière, ce n’était pas en carrosse mais à cheval qu’il s’y rendait, et le
qui ne l’empêchait pas de monter à cheval pendant l’action, tenant une balle de plomb dans la bouche pour diminuer la soif que lui donnait la fièvre.
1 Trois semaines avant Fontenoy. le maréçhal de Saxe avait subi la ponction, à Valenciennes. Bien qu’hydropique, le maréchal de Saxe traînait à sa suite une berline remplie de femmes, et que le médecin du roi, Senac, était obligé de faire garder la nuit par des sentinelles, pour l’empêcher d’y courir. (A. L)uruy, U armée royale en 17 89, 21 3).
- A. Babeau, La Vie Militaire , II, 170, 190.
FENELON AMBULANCIER
(V. p. 224, note 6).
Après la bataille de Malplaquel. un rerlain nombre de blessés furent Iransportés dans les principales maisons de Cambrai transformées .en ambulances. Quelques-uns furent recueillis dans le palais archiépiscopal, où Fénelon les pansa lui-même : c'est l’épisode que retrace notre gravure.
CHIRURGIENS ET BLESSES A TRAVERS L’iIISTOIRE
roi, dans les premières années tout au moins du rogne, n’en usait pas autrement.
Mais cette simplicité ne dura guère et les mœurs de Versailles ne tardèrent pas à s’acclimater à l’armée. « Ce fut bientôt dans les états-majors à qui se signalerait par le plus nombreux domestique, les plus beaux équipages et la meilleure chère. A la tranchée devant Arras, en 1650, le marquis d’Humières se faisait déjà servir dans de la vaisselle plate l. )> Vauban se plaignait déjà du luxe des babils et de la table chez les officiers 2 ; mais ce qui n’était alors qu’une exception allait bientôt devenir la règle Sous Louis XV, on vit tel général en chef entretenir journellement jusqu’à cenl personnes; tel brigadier ou maréchal de camp, exiger pour sa consommation « de 40 à 60 livres de poisson par semaine, deux grandes bêtes fauves et une quantité non déterminée de petites pièces de venaison, sans compter les légumes assortis et le bois1 * ». C’est l’époque où le comte de Gisors écrivait à son père, qui lui en avait interdit l'usage, de vouloir bien lui permettre d’acheter une voiture non pour lui, mais pour ceux des officiers de son régiment qu’un accès de goutte ou de fièvre pouvait mettre hors d’état de monter à cheval.
Je comprends, lui répondait le maréchal de Belle-Isle, l’utilité dont peut être une berline dans certaines occasions, l'ai été élevé dans des usages absolument différents ; mais, dès que c’est l’usage actuel, je ne m’oppose à rien, bien entendu (pie M. le Maréchal d’Estrées le trouvera bon, car il faut, de préférence à tout, obéir scrupuleusement à l’ordre du général 5.
Lorsque Villars reçut, à la bataille de Malplaquet 6, la balle qui lui fracassa
1 A. Dukuy, op. cil.. 208 et s.; Babeau, op. cil., Il, 170 et s.
- Cf. Mercure de France, ier déc. 1909, 4 12.
:1 Ces désordres n'étaient pas, hâtons-nous de le dire, particuliers à l’armée française. En dépit de la discipline rigoureuse qu ry faisait régner Frédéric II, l’armée prussienne n’en souffrait pas moins : « Si le brigandage et le désordre des femmes et des goujats continuent, écrivait Frédéric à son frère, le prince royal de Prusse, le 5 juillet 1768, il sera bon de faire un exemple et de faire pendre quelques-uns de cette canaille. » Une ordonnance, rendue par le même Frédéric, interdit aux feld-maréchaux prussiens une table de plus de six couverts, et de dix plats, sans dessert ; aux lieutenants-généraux, plus de huit couverts et de dix plats, et aux chefs d’état-major généraux, plus de cinq couverts et de cinq plats, également sans dessert.
* C’est en 1788 seulement qu’interviendra un règlement du Conseil de la guerre, pour réprimer ce pantagruélisme (Dukuy, lac. cit.).
5 Le Comte de Gisors , par Camille Dousset, 182-8.
6 A propos de Malplaquet. rappelons un épisode peu connu : un certain Jacques Blaisonneaux qui, en 1777, avait cent ans environ, racontait qu’il avait pris part à cette bataille, où il fut blessé assez grièvement pour prendre aussitôt après ses invalides. Il se souvenait d’avoir été pansé, à Cambrai, par Fénelon lui-même. ( Curiosités historiques , de la Bibliothèque de poche, 4o— 4 1 : cf. Epis et Bleuets , par Ern. LgGouvé, 2Ôi.)