CHAPITRE IV
LES MÉDECINS DANS LES ARMÉES GRECQUES
EES ÉPISODES DE LA RETRAITE DES DIX MILLE - LA BLESSURE D’ALEXANDRE LE GRAND
Si l’auteur de {'Iliade, poème composé plus de deux siècles après laprisede Troie, a obéi à sou imagination dans son récit et ses descriptions, il a du moins dépeint les mœurs et coutumes de son temps, et nous devons tenir compte de ce qu’il nous relate sur la vie militaire d’alors i.
Il ne faut pas oublier qu’au temps d’Homère, « l’art de panser les blessures, de remédier aux luxations et aux fractures, de traiter les maladies, était exercé par des hommes qui, sans former aucun corps, sans aucun mélange de superstition, si* dévouaient au secours de leurs semblables, les uns par l’appât du gain, d’autres seulement par l’attrait de la gloire 2 ». Sans doute, le service médical ne sera
1 A. Corlieu, La Médecine militaire dans l’antiquité {Hernie scientifique, 29 octobre 1892).
2 Condorcet, Progrès de V esprit humain , fragments de l’histoire de la quatrième époque,
t. II, 1 15.
réellement organisé que plusieurs siècles plus tard, mais Homère nous fournit, à cet égard, déjà quelques indications.
Gi ’âce à lui, nous savons que le blessé se rendait sous la tente, ou y était transporté par ses compagnons, selon le plus ou moins de gravité de sa blessure.
Parfois, on faisait usage des chars, lorsqu’on conduisait les blessés jusqu’aux vaisseaux, qui représentaient ce que nous appellerions les ambulances divisionnaires. Le poète ne nous fait pas connaître d’autres modes de transport que les deux indiqués ci-dessus.
Huit siècles s’écouleront entre la guerre de Troie et la naissance d’Hippocrate; durant cette période, aucune mention n’est faite ou, pour mieux dire, aucun document ne nous est parvenu, qui nous renseigne sur les blessures reçues à la guerre1.
Un passage d’Hippocrate"2 ne fournit qu’une notion assez vague; lorsqu’une expédition fut préparée par Alcibiade contre la Sicile, et qu’on délibéra, dans l’assemblée du peuple, pour savoir s’il était nécessaire d’y joindre un médecin, Hippocrate promit de laisser partir son fils3. Un autre parent de notre grand ancêtre, Gtésias, originaire dTonie, serait venu en Perse (416 ans avant Jésus-Christ), où ses connaissances le firent accueillir, comme médecin, à la cour d ’ Artaxerxès 4 5 . On le retrouve à la bataille de Cunaxa, en Babylonie, dont Plutarque et Xénophon nous ont conservé la relation. Rappelons que c’est à cette bataille, livrée entre Artaxerxès et son frère Cyrus, que ce dernier trouva la mort 3. Quant à Artaxerxès, atteint d’une blessure de javelot dans la poitrine, il reçut les soins de Gtésias, qui eut la chance de le guérir6.
A la suite de leur échec, les troupes de Cyrus se débandèrent. Dix mille Grecs, auxiliaires de Cyrus, refusant d’accepter les conditions de leurs vainqueurs, commencèrent la fameuse retraite à travers l’Asie-Mineure, dont le récit a
1 La blessure de Philoctète, dont parle Sophocle (qui vivait vers 497 ou 49$ av- L'C.), avait été produite, non par une flèche, mais par un serpent.
2 Le Médecin, paragraphe i4-
3 Hippocrate, Epistolæ, cité par le Dr Marcusse ( Militararzt , nos 22 et 23, 1902).
4 Etude Médicale sur la Retraite des Dix Mille, par le D' A. Corlieu. (Extrait de la Gazette liebd. de méd. et de chirurgie.)
5 Au moment où Cyrus venait de blesser son frère, il fut blessé lui-même d’une javeline entre la tempe et l’œil . il y eut écoulement de sang, vertige ténébreux , syncope. Cyrus, renversé de son cheval, revint à lui ; on le souleva pour marcher, la tête penchée sur l’épaule ; il reçut alors une nouvelle blessure dans le jarret, tomba la tête contre une pierre et mourut sur le coup.
6 Plutarque, Vie d’ Artaxerxès, éd. Teubner; Leipsiæ, 116-117.
Un mode de transport des blessés et des morts, à l’époque gréco-romaine. ( Monumenti inediti antichi; Bibl. Nat., Estampes, cote G a. 02.)
Comment on portait les blessés et les morts, dans la Grèce antique. ( Galleria omerica, d'iNGinuAMi, II, pl. CXY1II )
immortalisé son historien. La relation de Xénoplion est d’autant plus précieuse, qu’elle émane d’un témoin oculaire, qui dut prendre ses notes au jour le jour, pour apporter plus tard dans sa relation tant de précision1. A Xénophon nous sommes redevables de plusieurs informations, dont nous allons faire notre profit.
Décrivant l’ordre de bataille d’une armée lacédémonienne, l’historiographe nous apprend que, derrière la troupe commandée par le roi, se plaçaient divers services : « les aruspices, les médecins, les joueurs de flûte, les officiers supérieurs et les volontaires 2 3 » ; ce que l’on pourrait traduire, en langage actuel, par les aumôniers, les chirurgiens militaires, la musique, l’état-major, et toutes ces « mouches du coche » importunes, qui, sous le couvert d’un mandat plus ou moins défini, bourdonnent autour du Quartier général.
Si les incultes Spartiates étaient pourvus de médecins, il est à supposer que les autres Grecs, plus cultivés qu’eux, n’en devaient pas manquer : Xénophon nous le confirme en termes explicites. Cyrus mettait en pratique le grand principe que nous lisons dans la Cyropédie'i :
Pour la santé, j’ai entendu dire et fai vu que, comme les villes qui veulent être en bonne santé se choisissent des médecins, les généraux emmènent avec eux des médecins pour leurs soldats...
Cet autre passage n’est pas moins démonstratif : dans un combat contre les Assyriens, on amène au conquérant des prisonniers blessés; à cette vue, Cyrus ordonne de détacher leurs liens, et mande des médecins pour les soigner4.
Mais revenons à la retraite des Dix Mille et rejoignons la petite armée au moment où elle remonte le Tigre. Xénophon rapporte qu’elle dut s’arrêter dans des villages, pour y loger ses blessés et ses éclopés. Relevons qu’il y avait , à la suite de l’armée de Cyrus, des femmes 5, comme il y en aura plus tard dans toutes les armées : les unes, prises dans les colonies grecques de lTonie ; d’autres, originaires
1 « Dans sa mémorable relation de la Retraite des Dix Mille, le même auteur fait mention de la perte de la vue, des congélations provenant de la neige et du froid excessif auxquelles furent exposées les troupes dans les montagnes après le passage de l’Euphrate. » A. Laveran, Traité des maladies et épidémies des armées , i8y5 : Introduction.
2 Cyropédie , livre III, ch. II, parag. 12.
3 Livre I, ch. VI.
4 Lacedemoniæ Respublica , ch. XIII.
5 Cette particularité a été signalée avant nous par un de nos confrères, le D' E. N., dans un curieux travail publié dans Y Hygiène thérapeutique du 25 septembre 1906 : cf. L'Anabase de Xénophon , ou la retraite des Dix Mille, par le colonel Boucher, i84; Paris, Berger-Levrault, 1913.
LES MÉDECINS DANS LES ARMEES GRECQUES
d’Asie, qui, soit volontairement, soit comme esclaves conquises ou achetées, accompagnaient les soldats. Près d’elles, on voyait de jeunes garçons : on sait que les mœurs de l’antiquité admettaient l’amour socratique, se montrant plus tolérante, sous ce rapport, que notre morale actuelle. Nous ne jugeons pas, nous constatons.
Au dire de Xénophon, les « femmes à soldats » étaient en assez grand nombre; elles étaient, en général, d’une beauté remarquable. C’étaient, pour la plupart, des Circassiennes et des Géorgiennes. Les galants militaires étaient, paraît-il, plus préoccupés de les aider à traverser la rivière à gué, que de répondre à l’attaque des Barbares, dont les flèches leur pleuvaient dessus de tous les côtés.
Malgré la hâte qu'ils mettaient à tenir à distance l’ennemi, les Grecs ne négligeaient pas d’enterrer les morts et de porter secours aux blessés. La sépulture était une chose sacrée à leurs yeux. Arrivant dans un endroit où avait eu lieu récemment un engagement, ils ne manquaient pas de procéder à l’inhumation des corps.
Quant aux blessés, un soldat avait eu la jambe brisée par les pierres que l’ennemi lançait du haut des rochers : « comme il n’avait pas son bouclier, parce que celui qui le portait s’était écarté, Euryloque d’Arcadie s’approcha et le couvrit du sien, ce qui permit au blessé de regagner le reste de l’armée » : le bouclier servait donc à transporter les blessés; on se servira plus tard d’autres armes alors en usage, telles que piques, lances, fusils, etc.
Serait-ce l’origine première des brancards? On a proposé une autre explication. D’après Percy1, le mot « brancard » rappelle qu’originairement on recourut aux branches d’arbres, coupées à la hâte et entrelacées, ou assemblées avec des liens, pour transporter les blessés ; et il ajoute : « Darius, couvert de sang et vaincu, fut présenté ainsi à Alexandre. »
On sait qu’Alexandre fut blessé par une flèche, qui perça sa cuirasse et se fixa dans l’épaule”2. A l’exemple de son père Philippe, qui avait emmené dans son expédition son médecin Gritobule, lequel lui vint immédiatement en aide quand Philippe fut blessé à l’œil par un archer, Alexandre s’était fait accompagner par plusieurs hommes de l’art, placés sous la direction du célèbre Philippe d’Acarnanie.
Ce fut, a-t-on écrit3, sur son bouclier qu’on transporta dans sa tente Alexandre
1 Dictionnaire des sciences médicales , t. VIII, 5y3.
2 Quinte-Curce, liv. IV, ch. VI; liv. IX, ch. V.
3 Simpson, Recherches sur les médecins attachés aux armées romaines ( Gazette Médicale de Paris. i85y, n° 12, 192).
CHIRURGIENS ET BLESSES A TRAVERS l’hISTOIRE
le Grand. L’auteur latin que nous avons cité n’est pas aussi affirmatif; il se borne à dire qu’après sa blessure, Alexandre, exténué par l’hémorragie et à bout de forces, se laissa retomber sur son bouclier ( clypeo fatigatum corpus excepit ). Plus loin, il ajoute qu’on le transporta dans sa tente, mais sans expliquer de quelle manière.
On trouve plus de précision dans ce passage d’Arrien 1 : « Les Macédoniens emportèrent sur un bouclier 2 le roi dans un si triste état, qu’ils ne savaient pas s’il était encore vivant ». D’après le même narrateur3 4, ce serait un médecin du nom de Critodème (et non Philippe), qui aurait, après avoir débridé largement la plaie, enlevé le fer du dard.
Cette pratique, assez généralement suivie autrefois, n’était pas sans présenter quelque danger. A la bataille de Mantinée, Epaminondas, atteint par un javelot qui avait pénétré dans la poitrine, voulut attendre, avant d’en laisser pratiquer l’ablation, que la victoire fut confirmée, et il mourut peu d’instants après l’opération. Le consul Herminius et Agis, roi de Sparte, frappés à la poitrine par un coup de lance, périrent de la même façon L
Un sort analogue était réservé à l’empereur Julien l’Apostat, qui succomba très probablement à une hémorragie secondaire, le lendemain du jour où fut retiré le trait qu’il avait reçu dans la région du foie5.
Dans le cas d’Alexandre, le succès a justifié l’intervention; mais celle-ci était rien moins que risquée. Outre que la flèche était de dimensions appréciables, elle avait été lancée de très près, puisqu’elle avait percé la cuirasse et, s’engageant dans un des espaces intercostaux, avait pénétré « dans les os, près de la mamelle».
Si l’on suit à la lettre le récit de Plutarque, on peut en induire que « le fer, après
1 Sur l’Anabase d'Alexandre , livre VI, ch. X; cité par J.-E. Petrequin, Nouveaux Mélanges de chirurgie et de médecine , 297 et suiv.
2 On croit cependant qu’il existait déjà des litières ( lecticæ militares ), affectées à cet usage, et que les fantassins avaient le privilège de porter. Dans une autre circonstance, le roi, blessé à la jambe, avait été mis sur une de ces litières et porté, à tour de rôle, par les fantassins et par les cavaliers, qui avaient demandé à partager cet honneur. ( Des caractères particuliers et du traitement de la blessure d'Alexandre le Grand , reçue dans le combat contre les Malliens , par J Rollet, ex-chirurgien en chef de l’Antiquaille; Lyon, 1877, 9.)
3 Op. cit., ch. XI, 269.
4 Diodore de Sicile, livre XV, ch. XXIV; Cornélius Nepos, De Viris illustribus , ch. IX; cités par Humbert Mollière ( Lyon Médical , i5 juillet 1888,
5 Histoire de l’empereur Julien , par l’abbé de la Bletterie, 1809, 3 1 8 et suiv.; Julien l'Apostat , par E. Lamé; Paris, 1861, 189 et suiv.
LES MÉDECINS DANS LES ARMEES GRECQUES
avoir traversé, au-dessus du sein droit, la peau et les couches molles sous-jacentes, a dû glisser sur la quatrième côte et pénétrer dans la cavité thoracique à travers le troisième espace intercostal ». L’air s’échappait de la blessure avec le sang, ce qui signifie que la plèvre était ouverte et le poumon lésé. Sans doute, « l’emphysème n’est pas un signe certain de la pénétration de la blessure, car l’air du dehors peut être attiré dans le tissu cellulaire par une plaie oblique des parois de la poitrine ; mais un courant aérien ne s’établit pas dans une plaie thoracique, une sorte d’expiration ne s’y fait pas d’une manière visible sans que la cavité pleurale et, en général aussi, les cellules pulmonaires soient mises en communication, large et directe, avec 1 extérieur » L
On a prétendu qu’en l’absence d’un médecin, qui ne serait arrivé que tardivement, Alexandre aurait donné l’ordre à un « somatophylax », sorte de gendarme attaché à la personne du monarque, d’ouvrir la blessure avec son épée, pour en retirer la flèche. Cette anecdote parait bien invraisemblable, si l’on songe qu’Alexandre avait reçu de son précepteur une certaine instruction médicale et que, ne se bornant pas à la théorie, il lui arriva maintes fois de secourir ses amis, et de leur prescrire certains remèdes et régimes. L’ordre qu’on lui attribue est en trop complète contradiction avec la haute culture qu’on est en droit de supposer chez l’élève d’Aristote, pour que nous nous arrêtions plus longtemps à en discuter l’authenticité.
La conduite du praticien ou des opérateurs — car on ignore s’ils furent plusieurs — a été beaucoup plus rationnelle. A peine le fer était-il retiré de la plaie, que l’hémorragie recommençait. Une syncope arrêta le sang; mais, seule, celle-ci n’eût eu aucune efficacité; si elle a été utile, si la nature a coopéré à la guérison, en réalité c’est l’art qui l’a obtenue.
Il est présumable, opine sagement Rollet-, que le « chirurgien ne s’est mis en devoir d’extraire le corps étranger qu’après avoir préparé, à peu près comme nous l’aurions fait nous-mêmes, des bourdonnets de linge et de charpie, et tout ce qui était nécessaire pour comprimer les vaisseaux ouverts et tamponner l’espace intercostal ».
Quelle que soit la conduite qu’il ait tenue, la plaie était cicatrisée au bout de sept jours. Aucune complication (hémothorax, pneumonie, pleurésie) ne se produisit, mais la convalescence fut d’assez longue durée, et Alexandre ne dut sa guérison qu’à l’heureux privilège d’une robuste constitution.
1 Rollet, op. cit., 12 et i3.
2 Id., ibid., 22-3.