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CHAPITRE XXI

L’HYGIÈNE DU SOLDAT EN CAMPAGNE, AU XVIIIe SIÈCLE LES « RÊVERIES )) DU MARÉCHAL DE SAXE

De tous ceux qui ont écrit sur la santé du soldat, il en est un dont la compétence est hors de conteste, non seulement parce qu’il a vu et vécu ce qu’il rapporte, mais parce qu’il nous livre le fruit d’observations et d’expériences multipliées. Le maréchal de Saxe n’est pas seulement le grand homme de guerre que l’ histoire a glorifié; à notre tour, nous avons quelque droit à le revendiquer; car, ce qu’on ignore communément, il fut aussi un grand hygiéniste, et c’est le côté de sa puissante et complexe individualité qu’il nous appartient de mettre plus particulièrement en relief.

C’est dans l’ouvrage qui porte le titre, assez singulier, de Rêveries ou Mémoires sur l’art de la guerre , que Maurice de Saxe a exposé ses idées sur l’habillement, la nourriture, en un mot, sur tout ce qui concerne la conservation de la santé des militaires.

Ce titre de Rêveries a mis en défiance contre l’auteur, à qui l’on a supposé des projets purement chimériques, qu’on n’aurait jamais le pouvoir ou l’occasion de réaliser; il en est cependant, dans le nombre, qui ont été pris en considération ; d’autres, dont les circonstances imposeront peut-être un jour l’application.

Au surplus, le terme de Rêveries avait, dans l’esprit de celui qui l’imagina, un sens différent de celui qu’on lui prête habituellement : c’est, en effet, pendant les insomnies que lui causa une maladie dont il fut atteintl * * 4, que Maurice de Saxe composa l’ouvrage qui a fourni prétexte à tant de commentaires.

L’objectif de l’auteur ne visait pas, comme d’aucuns l’ont pensé, à composer

l Voici les seuls renseignements qui nous soient donnés sur cette maladie ; nous les

extrayons de la correspondance du maréchal. Dans une première lettre, il écrit : « Les pluies

continuelles, depuis quelque temps, ont donné la fièvre à beaucoup de soldats ; je l’ai gagnée

aussi et m’en suis venu hier ici pour me faire traiter. » Quelques jours après, nous avons un

un traité didactique destiné à révolutionner l’art de la guerre. C’est, en elï’et, à son père que Maurice de Saxe adressa ces feuilles, composées pendant treize nuits d’insomnie et de fièvre. Le roi Auguste nourrissait le projet de mettre fin à l’anarchie polonaise par les voies diplomatiques; plus hardi et plus prompt à l’action, son fils lui conseillait d’en finir par les armes, et c’est à ce dessein qu’il lui indiquait les moyens d’organiser son armée, de manière à entrer en campagne avec toutes les chances de succès. Sans nous préoccuper davantage du but

poursuivi et des hypothèses, plus ou moins discutables, qui ont été émises à ce

propos, bornons-nous à notre tâche, qui est de faire connaître les idées du célèbre guerrier en matière d’hygiène militaire.

Abordons le chapitre de l’habillement.

Le maréchal constate que celui-ci « est très coûteux et très incommode; le soldat n’est (ni) chaussé, ni vêtu, ni couvert. L’amour du coup d’œil l’emporte

sur les égards que l'on doit à la santé, qui est un des grands points auquel il faut

faire attention ».

« Les guêtres blanches ne sont propres que pour un jour de parade et ruinent en blanchissage ; cette chaussure est très incommode, très malsaine, de nulle utilité et très coûteuse. » On doit préférer des « souliers d’un cuir délié, avec des talons bas, ce qui chausse parfaitement bien et fait marcher de meilleure grâce, parce que les talons les font porter la pointe du pied en dehors, tendre le jarret, et effacer par conséquent les épaules. Il faut qu’ils soient chaussés à nu sur le pied et graissés avec du suif ou de la graisse ». A l’appui, est cité l’exemple des « vieux soldats français qui en usent ainsi, parce qu’avec cette précaution, ils ne s’écorchent jamais les pieds dans les marches et l’humidité ne les pénètre pas si aisément, parce qu’elle ne prend pas sur la graisse; le cuir au soleil ne se racornit point et ne saurait blesser. Les Allemands, qui font porter à leur infanterie des bas de laine, ont toujours une quantité d’estropiés, parce qu’il leur vient des ampoules, des loupes et toutes sortes de maladies aux pieds et aux

bulletin plus précis : « J’ai été vendredi à Versailles prendre congé ; mais j’ai passé deux si mauvaises nuits depuis, que je ne puis assurer si je partirai, quelque envie que j’en aie, et quelque besoin qu’en aient mes affaires. J’ai un lobe du poumon attaqué ; du moins , j’y sens de la douleur et un sifflement continuel. Une petite lièvre ne me quitte que vers le matin et me reprend toujours vers le soir... » Lettres et Documents inédits des archives de Dresde, publiés par le comte C.-F. Vitzhum d’Eckstaedt, dans son livre sur Maurice , comte de Saxe et Marie- Joséphine de Saxe , dauphine de France. Leipzig, Paris et Londres, 1867.

l’hygiène du soldat en campagne au XVIII0 SIÈCLE

jambes... ». Au-dessus de ces « escarpins », le maréchal conseillait de mettre des guêtres, « chaussées aussi à nu sur' la jambe ».

I,k Maréchal de Saxe.

Les culottes, poursuit notre auteur, « doivent êlre de peau », et elles « arrêteront les guêtres avec des boutons au-dessous du genouil ; moïennant quoi, l’on évite les jarretières, ce qui n’est pas une petite affaire; les soldats en ont jusqu’à

trois l’une sur l’autre: une, pour tenir le bas; l’autre, pour fermer la culotte; et la troisième, pour arrêter les guêtres, ce qui est un vrai martyre et leur gâte le nerf ». L’hiver, on remplacera les souliers par des galoches « semelées de bois '2 de l’épaisseur d’un pouce », ce qui empêche « les pieds de se mouiller dans les boues, ni à la rosée, et surtout lorsque le soldat est en faction ».

Pour le vêtement de dessus, celui que le maréchal trouve le plus pratique est le « manteau à la turque avec un capuchon ». Ces manteaux « couvrent bien et ne contiennent que deux aunes et demi de drap, pèsent peu et coûtent rien ». En outre, « ils ne collent pas au corps et se sèchent à l’air, dès que le beau temps revient ». 11 n’en est pas de même d’un habit; car, « dès qu’il est mouillé, le soldat en ressent l’humidité jusqu’à la peau et il faut qu’il lui sèche sur le corps: l’on ne doit donc pas être étonné de voir tant de maladies dans une armée ; les plus robustes y résistent le plus longtemps, mais à la fin, il faut qu’ils succombent».

« Les manteaux présentent cet autre avantage de pouvoir se rouler et s’attacher le long de la giberne sur le dos, ce qui ne fait point du tout un vilain effet; et le soldat, lorsqu’il est sous les armes et qu’il fait beau, a toujours l’air ingambe et leste. »

Le Comte de Saint-Germain, alors ministre de la Guerre, partageait, sur ce point, les idées du maréchal de Saxe. « L’habit du soldat, à l’entendre, devrait être à peu près en forme de sac ou de redingote sans aucun pli, descendre jusqu’au défaut du genou et pouvoir se boutonner jusqu’en bas, quand il pleut. 1 » En vertu de ces principes, il avait prescrit de substituer à l’habit traditionnel l’habit-veste, « dont les revers peuvent être retroussés et agrafés, lorsque le temps permet la parade de l’uniforme, ou couvrir les cuisses quand la saison l’exigera2 ». Le costume se complétait par une redingote de drap, une culotte de tricot, un gilet de toile blanche et une ceinture d’étoffe de laine croisée, la ceinture de course. Toutes les parties de l’habillement, en un mot, devaient être « larges, aisées, proportionnées à la taille des hommes 3 ».

Malgré que les guêtres fassent « sur la jambe un très mauvais effet » et que « la nation française, distinguée de toutes les autres par la belle proportion

1 Mémoires de Saint-Germain , 202.

- Ordonnance sur l’habillement, du 3i mai 1776.

3 Le Comte de Saint-Germain et ses réformes , par Léon Mention; Paris, 1 884, 2i4-

Costumes des soldats de différentes armes, habillés selon les principes du Maréchal de Saxe.

des jambes, perde absolument cet avantage à l’œil, lorsqu’elle est ainsi chaussée L>, le ministre réformateur ne craint pas, « au grand scandale des défenseurs de l’ancien uniforme », de faire porter au soldat des guêtres de toile blanche ou de laine noire, allant jusqu’au-dessus du genou, soucieux avant tout du bien-être des troupes, au détriment même du coup d’œil et de l’élégance.

* Un brin de coquetterie ne messied pas aux enfants de Mars : pourquoi, dès lors, conserveraient-ils une chevelure luxuriante? Les cheveux sont « un ornement très sale pour le soldat 1 2, et quand la saison pluvieuse est arrivée, sa tête ne se sèche plus ». Le maréchal demande qu’on tienne, au militaire, les cheveux courts, et qu’il ait « une petite perruque de peau d’agneau d’Espagne, de couleur grisaille ou noire, qu’il mettroit lors des mauvais tems. Cette perruque imite la tête naissante à ne pouvoir la distinguer et coëfTe très bien, quand la coupe en est bien faite; elle coûte environ vingt sols et on (n’) en voit pas la fin. Cela est très chaud, garantit des rhumes et des fluxions et a tout à fait bonne grâce ».

Plus de chapeau : on le remplacera avantageusement par le casque à la romaine, qui ne pèse pas plus, garantit des coups de sabre et, ce qui ne gâte rien, est du plus bel ornement. C’est par des considérations du même genre que le comte de Saint-Germain avait supprimé les casques de l’infanterie et de la cavalerie, pour les remplacer par une coiffure assez bizarre. Imaginez un chapeau de laine feutrée, imperméable, en forme de cône obtus, et muni de quatre ailes; ces ailes, d’inégale dimension, pour ne pas gêner le port d’armes, étaient susceptibles de se relever ou de se rabattre en forme de parapluie, pour mettre les épaules à couvert, au moyen de cordons noués sous le menton. Ce chapeau étrange, surmonté d’un panache de plumes blanches, figurant à peu près une fleur de lys, était destiné à abriter le soldat contre la pluie, l’humidité, le soleil

1 Dépôt de la Guerre, Suppl, à la Correspondance, (üp. cil.)

- « Ce soldat, si bien frisé et poudré à blanc, est souvent chargé de crasse, de vermine et de misère, depuis la tête jusqu'aux pieds » Le maréchal de Saxe, qui fait cette constatation, dit ailleurs : <( Là-bas, les souliers et les pieds pourrissent ensemble. » Quant aux cheveux, Saint- Germain ne va pas aussi loin que son émule : il se contente de substituer « aux cadenettes et au calogan le crapaud , sorte de bourse de laine noire, dans laquelle sont renfermés les cheveux ramenés derrière la tête. Les faces doivent former sur le côté une boucle uniforme assez raccourcie. Elles ont, ainsi que le crapaud, l’avantage de laisser libres les mouvements de la tête et de ne pas graisser 1 habit. L’usage de la poudre est réservé pour les dimanches, les fêtes et les jours de grande parade. » Ordonnance du 25 mars 177b, titre II, art. 27.

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et à le défendre au besoin des coups de sabre '. Cette coiffure bizarre 11e laissa pas que d’être l’objet des plaisanteries du public. Les gazetiers raillèrent, à qui mieux mieux, la réforme. « On commence à porter des chapeaux à quatre cornes, écrivait malicieusement Bachaumont, et les petits- maîtres ont adopté le matin en déshabillé cette coiffure grotesque 2. » Mais on ne méconnaissait pas, toutefois, les avantages hygiéniques qu’elle présentait. « On la dit excellente pour le soldat, en ce que, de la façon dont il se couvrira le chef, les cornes latérales 11e le gêneront point du côté du fusil; le bord du coté du front sera plus large et se rabattra comme un abat-jour pour garantir les yeux de la poussière, du soleil, et le devant du corps de la pluie3... »

Le maréchal de Saxe ne s’est pas contenté de formuler des préceptes, il a voulu les mettre en pratique : il a habillé ses « Iioulans » comme il le conseille dans ses Rêveries; le maréchal de Soubise a donné à ses volontaires un habillement à peu près analogue; le baron de Clausen, colonel du Royal Deux- Ponts, en a agi de même avec ses grenadiers ; enfin, 011 a adopté le casque pour les dragons et, assure celui qui nous informe4, « il parait qu’on s’en trouva bien ».

Tout n’est pas à rejeter, loin de là, dans ces projets émanés soit de militaires, soit de médecins; et nos modernes chefs de corps, aussi bien que nos confrères de l’armée, auraient profit à prendre avis de leurs devanciers, tireraient un bénéfice certain de leur expérience. Un auteur du xvui® siècle, qu’on ne lit plus aujourd’hui, en quoi l’on a tort, propose, « un très bon moyen d’empêcher, en grande partie, l’action du froid sur les extrémités, qui y sont plus sensibles et plus exposées que les autres parties du corps » ; ce moyen, c’est de les frotter avec de l’huile ou de la graisse.

Ainsi, lorsqu’on fait travailler des soldats pendant un grand froid, soit à une tranchée soit à des retranchements, soit à quelque autre ouvrage oii ils agissent des mains, il faut leur faire huiler ou graisser les mains, afin que leurs doigts ne gèlent pas. Si on était en marche ou à un travail qui exposât le visage à un froid très fort, on pourrait faire la même chose au visage et au cou ; mais quand on use de cette précaution, il convient d en prendre une autre

1 Le Comte de Saint-Germain et ses réformes , loc. cit.

2 Mémoires. 18 mai 1776.

3 ld., ibid.

4 Médecine d'armée , de Monro, traduct. Lebègue de Presle, I, G1X. G. B.

‘2r]f\ CHIRURGIENS ET BLESSES A TRAVERS l’hISTOIRE

encore, c’est de laver avec l'eau chaude les parties graissées ou huilées, quand le moment de la nécessité du préservatif est passé L

Loin de s'attribuer le mérite de 1 invention, notre auteur s’autorise de nombreux précédents et il nous rappelle que les Grecs, conduits par Xénophon dans leur retraite fameuse, tout comme les soldats d'Annibal1 2 ont fait l'essai du procédé qu’il remet en honneur et que les deux célèbres généraux n ont eu qu’à se louer de l’avoir mis en pratique.

L’auteur d’un traité de médecine d’armée, trop rarement cité, donne à cette question des développements qu’on chercherait vainement dans les ouvrages d’une publication antérieure. Selon cet hygiéniste militaire3, le froid est un des ennemis qu’il faut le plus énergiquement combattre.

Le froid n’occasionne pas moins de maladies que la chaleur, surtout aux troupes, qui sont souvent obligées de camper ou de faire la guerre dans des tems et dans des pays froids.

Je crois qu’il ne seroit, pas impossible de les garantir d’une bonne partie de ces maladies, en leur donnant, comme je l’ai vu pratiquer en Bohème et en Bavière, de bonnes camisoles de molleton, ou de laine, ou même de peau passée (celles-ci seroient plus légères, coûteroient moins, et dureroient plus longtems). Les officiers et les commis peuvent aisément se pourvoir de bonnes fourrures ; et même les soldats en peuvent avoir de peau d’agneau ou autres, à bon marché, pour doubler leurs vestes ou leurs camisoles.

Us doivent les prendre et les quitter lorsque le tems et les saisons le demandent, afin de s’entretenir dans un degré convenable de chaleur, qui ne doit point être excessive ; se donnant de garde de les prendre trop tard, et de les quitter de trop bonne heure; les boutonnant et les déboutonnant suivant le besoin.

Les gens de guerre auront soin de les tenir bien croisées (ainsi que leurs habits, ou du moins leurs vestes, qu’il paroît à désirer qu’ils croisassent) sur leur poitrine, ou du moins bien boutonnées dans les tems froids, surtout quand ils seront échauffés à l’air froid, par quelque cause que ce soit, ou quand ils seront obligés d’y dormir, ou dans des appartemens froids, ou sous des tentes, surtout quand ils sortiront d’un endroit fort chaud; circonstances où le froid qui les saisit peut leur être très funeste. Les pores de leur peau étant alors extrêmement dilatés, leur sang et leurs humeurs étant fort raréfiés, un froid vif les resserre et les condense promptement, et par-là donne naissance à beaucoup de maladies inflammatoires et rhumatismales.

Ils devroient encore avoir des gands fourés, ou de bonnes mitaines de laine, épaisses et bien serrées, et chacun deux paires de chaussons de pareille matière, pour en pouvoir changer quand les leurs seroient mouillés ou mal propres. Une paire ou deux de bons bas drapés, ou de laine forte et bien serrée, leur seroient aussi très utiles alors. Leurs culotes doivent être suffisamment

1 Monro, op. cit., XLIX.

2 Cf. Tite-Live , lib. XXL

3 De Meysehey, La Médecine d'armée , 53-55.

l’hygiène du soldat en CAMPAGNE AU XVIIIe SIÈCLE

épaisses, justes et bien fermées de toutes parts. Il est plus utile qu’on ne pense, de leur garantir les pieds, les mains et les cuisses, du froid; parce que, de même que la chaleur de ces parties réchauffe presque toujours avec avantage le reste du corps, le froid qu elles éprouvent y porte aussi un refroidissement presque toujours dangereux. 11 n’est pas même nécessaire que le froid soit fort violent pour produire de mauvais effets : un froid médiocre, même le serein, quand il est considérable, saisissant aussi les blessés et ceux qui ont des vieux ulcères ou des cautères, peut leur être très funeste, en empêchant la suppuration, ou en la faisant rentrer dans le sang.

Une des parties de l’habillement à laquelle il faut particulièrement veiller, chez le soldat, est la chaussure.

Il seroit bon qu’ils eussent des souliers à quartiers relevés, et appelles brodequins , qui leur couvrissent une bonne partie du bas de la jambe, et qu’ils serreroienl. assez juste par le moyen de courroies ou de rubans.

Ces souliers seroient préférables sans doute à leurs guêtres, avec lesquelles ils pourraient les accommoder : ils vaudroient infiniment mieux que leurs souliers ordinaires, parce qu’ils seroient plus propres à empêcher l’eau, la nège, la grêle, et la boue, de parvenir à leurs piés et de les refroidir: ce qui est encore plus dangereux, c’est qu’ils n’ont guere alors la commodité de les réchauffer. Pour les mêmes fins et pour les mêmes avantages... de légères bottes molles (telles qu’en portent dans les Alpes, en 1747? les dragons des volontaires Royaux) seroient bien plus avantageuses que les bottines qu’ont coutume de porter les Dragons.

Dans les pays froids, chaque soldat devra être muni d’une couverture de laine, qu'il fera porter, ainsi que son bagage, par un mulet, un cheval ou des ânes.

Ces montures, qui coûtent peu, et qu’on nourrit souvent aux dépens de l’ennemi, chez lequel les troupes du Roi ont coutume de faire la guerre, et même d’hiverner, sont très propres à empêcher que les soldats, fatigués par de longues et pénibles routes, et par le poids de leurs armes et de leur bagage, ne se couchent tout échauffés, même quelquefois suans, sur la terre, froide ou humide, ou ne restent derrière leur corps ; ce qui leur facilite souvent les moyens de déserter, les expose au danger d’être pris par les Houssards ou autres troupes légères des ennemis, qui ont grande attention de prendre les traîneurs et les marodeurs. Les havresacs de peau de veau ou de chien, dont le poil seroit en dehors, paroissent bien plus propres que ceux de coutil ou de toile, à moins qu’ils ne fussent couverts de toile cirée, pour conserver sèchement les chemises, les bas, les chaussons, etc., des soldats, qui ont besoin d’en changer, et souvent point de commodité pour les sécher à tems.

Il n’est pas douteux que des soldats qui marcheroient ainsi à leur aise, ne fussent garantis d’une infinité de très grandes maladies, parce qu’ils ne seroient pas si exposés au danger de se refroidir trop vite, soit en se reposant, soit en buvant de l’eau froide, soit en se couchant ainsi fatigués, et quelquefois même suans, surtout dans un temps et dans un pais froid, quelquefois

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simplement humide, sous des tentes, ou dans des maisons de cantonnement, ou dans des baraques, en se couchant, sans couvertures, qui leur seroicnt alors fort nécessaires, et qui leur tiendroient en bonne partie lieu des manteaux des Cavaliers, des Dragons et des Houssards. C’est à cette cause surtout, et à leurs bottes, qu’on doit principalement attribuer le peu de maladies qui attaquent ces troupes, en comparaison du grand nombre de celles auxquelles les Fantassins sont sujets dans les tems et dans les païs froids et humides.

Enfin il seroit fort avantageux que les soldats fussent pourvus d’espèces de petits capuchons de camelot, ou de bouracan, ou de toile cirée, qui descendissent trois ou quatre doigts plus bas que le col de leurs habits, qui fussent percés à l’endroit des yeux, de la bouche et du nez, ou qui fussent un peu ouverts devant ces parties, et attachés lâchement pardevant avec des boutons, ou des crochets de fil de fer. Ces capuchons serviroient beaucoup à empêcher le froid, la nêge, la grêle et l’humidité, de parvenir à leur poitrine, où il devient souvent funeste par les rhumes, esquinancies, pleurésies, fluxions de poitrine, catarres su (Toquans, même quelquefois des morts subites ou presques subites, qu’il occasionne. Un simple morceau de toile un peu grosse ou mouchoir commun, mis entre la tête et le chapeau, descendant jusqu’au cou, et qui s'eroit clair ou percé vis-à-vis des yeux et de la bouche, ou du nez, peut mettre un soldat à l’abri d’une bonne partie des maladies (dont on vient de parler), parce qu’il retiendroit entre lui et le visage une partie de l’air chaud qui sort de la poitrine par la respiration, et qu’il réchaufferoit en partie l’air froid qui y vient de dehors.

Prévoyant les dépenses qu’entraîneraient les réformes qu’il préconise, notre confrère n’hésite pas à mettre celles-ci à la charge, au moins partielle, de ceux qui sont appelés à en profiter.

Les soldats, dit-il, ne pourroient-ils pas faire eux-mêmes ces légères dépenses, et quelqu’autres dont je parlerai dans la suite? La conservation de leur santé et de leur vie n’est-elle pas une chose assez précieuse pour les engager à se procurer des secours que lesfrais immenses de la guerre empêchent quelquefois l’Etat de leur donner? C’est en vain qu’ils s’excuseroient sur la médiocrité de leur paie. Il y en a parmi eux qui tirent de l’argent de leur famille ; l’industrie et les travaux des sièges en procurent aux autres. 11 y en a beaucoup à qui les dépouilles des ennemis sur les champs de bataille procurent des profits considérables 5 et tous ou presque tous reçoivent l’argent de leur engagement. Ne feroient-ils pas mieux d’employer les diverses sommes qu’ils se procurent par ces dilTérens moyens, pour se pourvoir des choses nécessaires à la conservation de leur santé, que de les dépenser mal-à-propos au cabaret, au jeu et à la débauche ? Mais les soldats sont comme la plupart des autres hommes, ils se donnent le superflu plutôt que d’avoir le nécessaire.

Ces réflexions si sensées ne devaient cependant provoquer qu’un faible écho. Il fallait des voix sinon plus autorisées, du moins plus retentissantes, pour donner l’éveil à l’opinion.

Le Grand Frédéric avait coutume de dire que, « pour bien établir le corps d’une armée, il faudroit commencer par le ventre et que c’est la base et le

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fondement de toutes les opérations1 ». C’est dire qu'un général ne doit négliger aucun des détails de la subsistance des troupes.

La ration ou portion d’aliments que l’on donne aux soldats a varié plusieurs fois. En 1751, la ration de pain de munition était de 28 onces2; on distribuait, en plus, aux troupes françaises, une demi-livre de viande chaque jour, par personne, excepté le vendredi.

Le maréchal de Saxe souhaitait qu’on donnât à chaque soldat sa portion, à midi en soupe et bouilli, et le soir, en rôti. Il aurait voulu aussi qu’on l’accoutumât au biscuit, « parce qu’il se conserve cinquante ans et plus dans les magazins et qu’un soldat en emporte aisément avec lui pour sept à huit jours... Les pourvoïeurs de vivres font accroire tant qu’ils peuvent que le pain vaut mieux pour le soldat, mais... c’est pour avoir occasion de friponner qu’ils cherchent à le persuader : ils ne cuisent leur pain qu’à moitié et mêlent toutes sortes de choses malsaines qui, avec la quantité d’eau qu’il contient, augmente le poids et le volume du double 3 » .

Il est à croire que ces fraudes étaient communes, car les blessés eux-mêmes recevaient « du pain fait de farines aigres et du vin de même qualité ».

Les chirurgiens avaient remarqué, et ils s’en étaient plaints, que, « sous l’influence de cette mauvaise alimentation, les blessures les plus belles devenaient blafardes et sèches ; qu’une suppuration louable étoit remplacée par une sérosité

1 Pendant la guerre de Sept ans, ce monarque disait : « Rien ne m a plus désolé dans le cours de ma vie, que lorsque j’ai appris qu'on négligeait les maladies et les blessures de mes braves soldats. Un grand nombre d’entre eux, je le sais, sont morts faute de soins. » Il ajoutait : « Je donnerai des ordres tellement sévères, que tous ces coquins de médecins, chirurgiens, administrateurs, qui manqueront à leur devoir, seront ou renfermés ou pendus. » Malgré les menaces du roi, les hôpitaux militaires de Prusse continuèrent a être mal surveillés ; l’impunité continua, et les abus augmentaient chaque jour. (Lf. Mon voyage en Prusse , par le marquis de Langle, i3a-3.) Sur la sollicitude que brédéric II témoigna pour

ses troupes, v. la Chronique médicale , 1912, 117.

2 La ration, en temps de paix, était ordinairement de 24 onces de pain cuit et rassis, livré au soldat moyennant une retenue de 24 deniers. Une première ordonnance, rendue le i4 février 1776, avait réduit cette retenue à 20 deniers, afin que le soldat pût se procurer, pour sa soupe, une certaine quantité de pain bis-blanc; mais elle n avait rien change à la quantité ni à la qualité de la ration, toujours composée, d après une ordonnance du ier mai 1758, d’un tiers de seigle et de deux tiers de froment. (L. Mention, Le ( omle de Saint-

Germain et ses réformes , 218-9.)

3 Les Rêveries... de Maurice , comte de Saxe, 16, 17.

âcre, qui enflammoit tout le contour de la plaie et en faisait sortir une quantité de petits boutons érésypélateux 1 ».

Il fallut l’intervention de l’intendant de l’armée pour mettre un terme à ces agissements, au moins pendant un certain temps 2.

On dut prendre également des mesures rigoureuses contre les soldats qui, contrevenant aux ordres donnés, mangeaient avec excès des fruits « qui 11’étaient pas mûrs ou de bon acabit (sic) ». On savait pourtant, alors comme aujourd’hui, que « le meilleur moyen de rendre sains par la cuisson les fruits qui ne sont pas suffisamment mûrs, est de les faire bouillir dans l’eau ». On n’ignorait pas davantage qu’il n’était méthode supérieure à l’ébullition de l’eau pour la purifier. A l’aurore des temps historiques, Cyrus y recourait déjà3; et, récemment, un de nos collaborateurs exhumait un texte d’Hérodote, d’où nettement il ressort qu’au fameux conquérant doit être restituée la priorité de cette prétendue innovation.

Ouelle que soit l’origine de ce procédé, incontestablement très ancien, nous le retrouvons, il y a près de deux siècles, prescrit très explicitement. Qu’on lise ce qui suit et l’on sera édifié :

1 Traité des Plaies d'armes à feu , par M. Desport, maître en chirurgie à Paris, chirurgien de la Reine et ancien chirurgien-major des camps et armées du roy. Dédié à la Reine. A Paris, MDCCXL1X.

2 II fut une époque où la viande fut l'objet d'une visite particulière : « Elle devait être belle, bien saignée, de belle qualité, et l’on en retranchait la tête, le cœur, les poumons et les pieds. Elle était examinée en présence du contrôleur; si elle était jugée de qualité inférieure, il en prévenait le commissaire des guerres : immédiatement, on dressait procès-verbal et la viande était jetée à la rivière ou enfouie devant témoins. Le boucher était condamné d’abord à « la perte d’icelle », puis à une amende qui ne pouvait être inférieure à 20 livres la première fois ; s’il y avait récidive, l’amende s’élevait à 5o livres et le boucher était renvoyé. Dans tous les cas, on se procurait de la viande de première qualité aux frais de l’entrepreneur... Le pain devait être de pur froment et convenablement cuit ; si on le trouvait mélangé de seigle ou d’autres farines, il était rejeté..., l’entrepreneur était condamné à 100 livres d’amende et le boulanger emprisonné... Les balances, les poids et mesures, destinés aux aliments, étaient vérifiés à l’improviste, au moins une fois par mois, par le commissaire des guerres. Dans le cas où ils n’étaient pas conformes aux ordonnances, ils étaient brisés sur l’heure, et on dressait procès-verbal à l’entrepreneur. Les peines alors étaient sévères : la première fois, l’entrepreneur se voyait condamné à i.5oo livres d’amende, et, s’il y avait récidive, on l’envoyait faire un stage de neuf ans sur les galères de Sa Majesté. » Règlements de 1707 et de 1747; Ordonnance du ier septembre 174b. {Recueil Cangé , t. L VI I . )

3 Cf. la Chronique médicale , ier juin 1916 : La question de l’eau potable au temps de Cyrus, parle Dr Braillon, d’Amiens.

l’hygiène du SOLDAT EN CAMPAGNE AU XVIIIe SIÈCLE

On peut quelquefois occuper dans des lieux où il ne se trouve ni rivières, ni ruisseaux ou fontaines, parce qu’il y a facilement des puits, l’eau se trouvant à peu de distance de la superficie de la terre : cette eau est bonne, en général, lorsqu’elle séjourne sur un terrain de sable, mais dans les autres terrains, elle a presque toujours une odeur marécageuse et est communément nuisible ; souvent il suffît de tenir ces eaux un peu à l’air pour qu’elles deviennent meilleures au goût, mais on ne les rendra moins malfaisantes qu'en les faisant bouillir , surtout si on y met quelque racine aromatique ou potagère, ou quelque légume ou de l’eau-de-vie, ou du vinaigre...

Tant que le vinaigre ne leur manqua pas, les troupes romaines purent changer impunément de climats : leur état sanitaire resta excellent. Doit-on aussi attribuer à l’usage de cet acide une partie des prodigieux succès qu’elles ont obtenus? Nous n’en déciderons pas. Nous ne retiendrons de ces observations que ceci : à savoir que les Romains faisaient distribuer le vinaigre par ordre; chaque soldat avait sa portion, qui lui servait plusieurs jours, et il en versait quelques gouttes dans l’eau qu’il buvait.

Pendant la période médiévale, le vinaigre étendu d'eau a été consommé, comme boisson hygiénique, par le soldat en campagne1. Dans les vieux recueils médicaux, on le considère surtout comme un stimulant des fonctions digestives2; dans l’armée, il a été employé, on peut dire de tout temps, pour stériliser J’eau de boisson; peut-être devons-nous regretter que I on ait renoncé à cet ingrédient peu coûteux, dont Bonaparte, plus tard Napoléon, crut devoir faire largement usage 3.

Le vin, la bière, le cidre, voire les liqueurs spiritueuses, en quantité modérée toutefois4, et dans des circonstances particulières, le sel, etc..., ont toujours été au nombre des produits de première nécessité dont on ne doit jamais laisser

1 L’hygiène militaire au Moyen âge ( Le Caducée. 3 août îqoÿi.

2 V. la Chronique médicale , 19 1 1, 5o8.

3 Cf. la Chronique médicale, 1 9 1 1 , 3g8 et années suivantes. (Art. Vinaigre, aux Tables

annuelles.)

4 Déjà, sous Louis XIV, on avait dû prendre des mesures pour combattre l'alcoolisme à l’armée. Dans une plaquette, datée de Strasbourg, 3 février 1 683, et qui est timbrée de 1 écu de France, il est dit : « Nous défendons très expressément à toutes sortes de personnes, de telles qualités et conditions qu’elles soient, et aux magistrats des villes où il y a garnison, d établir aucune cantine d’eaue (sic) de vie, et d’en vendre aux cavaliers, dragons et soldats, à tel prix et sous quelque prétexte que ce puisse être, à peine de i5o livres d amande (sic), et de tous dépens, dommages et intérêts, la moitié applicable aux dénonciateurs et 1 autre aux couvents des Capucins les plus proches; de chacunes villes, citadelles et châteaux où il

manquer les soldats : frumenti, vini, aceti, nec non etiam salis omni tempore nécessitas declinanda, écrivait déjà un auteur latin du ive siècle; mais, de tout temps aussi, il a fallu veiller à ce qu’on ne donne pas au soldat de la viande corrompue, du pain moisi, des boissons adultérées* 1; et, à ce propos, consignons au passage cette remarque, d’un médecin du xvme siècle : « 11 n’arrive que trop souvent qu’on mêle dans le vin de vrais poisons, tels que le sel de Saturne, la litharge et les autres chaux de plomb, pour le rendre meilleur ou rétablir celui qui est gâté ; et c’est, dit-on , dans l’ Allemagne principalement, que ce crime est commun 2. » Nos ennemis ne se sont pas amendés depuis, ils n’ont que varié, perfectionné et multiplié leurs modes d’empoisonnement.

Puisque nous parlons de poisons, il est singulier de constater que des militaires éminents et, ce qui paraîtra plus surprenant, des hygiénistes dont l’aulorité est encore invoquée3, n’ont pas craint de recommander l’usage du tabac pour les armées en campagne. Dès 1686, on avait fait des distributions régulières de tabac aux troupes mais, antérieurement (1672), Louis XIV avait ordonné de fournir à chaque soldat pipe et tabac, reconnaissant qu’il n’était pour les militaires meilleure distraction.

Le tabac, proclame d’autre part Vauban *, est nécessaire pour amuser le soldat , qui s’en fait une si grande habitude qu’il ne s’en peut plus passer. Cela s’est vu dans plusieurs sièges où ils ne se sont plaints que d’en manquer. Cette manie va si loin parmi eux qu’on en a vu qui, à défaut de tabac, ont fumé des feuilles de chêne ou de noyer. Cette manie ne se borne pas au simple soldat : l’officier y participe aussi, en le prenant en poudre ou en fumée. La vérité est que rien ne contribue plus que le tabac à désennuyer l’oisiveté et à émousser le grand besoin qu’ils ont de manger. Le soldat se trouvant donc dans le cas, j’ai cru en devoir faire un article.

aura été contrevenu à la présente ordonnance, laquelle sera leue, publiée et affichée partout où besoin sera, afin que personne n’en prétende cause d’ignorance. » Chronique Médicale , 1901, 782. La marquise de Pompadour mandait, en juillet 1^56, après la prise de Port-Mahon, à la comtesse de Brionne : <.( Nos soldats ont montré une intrépidité et une passion pour la gloire qui étonnent. Le maréchal de Richelieu, voyant que la débauche et la crapule lui tuaient beaucoup de monde et feraient beaucoup de dégâts dans l’armée, fit dire à l’ordre que quiconque s’enivrerait à l’avenir serait privé de l'honneur de monter à la tranchée, c’est-à-dire de l’honneur de se faire casser la tête... » ( Id ., 1909, 70.) Cette ingénieuse idée avait été suggérée à Richelieu par le maréchal de Beauveau. (Le maréchal de Richelieu , par P. d’Estkée, 297.)

1 Cf. Les Idées médicales du Prince de Ligne ( Chronique Médicale, ier août 1914.)

2 Médecine d’armée , de Monro, traduit par Lebègue de Presle, CXLV.

3 Cl. le Temps, 22 août 1916. (L’hygiène des troupes en campagne au xvme siècle, par le Ü1 H. B.)

K Œuvres de Vauban : Corresvondanc.es et Oisivetés, édit, de Rochas, t. Ier, 261.

L HYGIÈNE DU SOLDAT EN CAMPAGNE AU XVIIIe SIÈCLE

Comme Vauban, Louvois avait remarqué que le tabac sert à dissiper la mélancolie et à soutenir le moral des hommes1 2 « cantonnant dans un pays froid et humide- » ; qu’il n’est pas moins propre à diminuer l’appétit : aussi ce ministre fut-il accusé de n’avoir fait distribuer du « pétun » aux troupes, que pour avoir un prétexte de diminuer leur ration de pain.

Le tabac passait alors pour une panacée3 4; aussi bien agissait-il comme topique, en application sur les plaies, dont il prévenait la gangrène1, qu’en fumigations, contre la peste5 ou autres maladies contagieuses6. On avait éga-

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1 On fumait déjà dans les armées de Louis XIII; sous Louis XIV, on a, sinon encouragé, tout au moins toléré l’usage du tabac : qui ne connaît l’épisode de Jean Bart? Ce qui est moins connu, c’est qu'une ordonnance de 1688 accordait, à titre gracieux. aux troupes de terre une livre de tabac par mois, alors qu’une autre ordonnance, de 1681, prescrivait que « tout officier marinier, matelot et soldat serait privé d'un mois de solde et mis aux fers pendant huit jours », s'il était surpris fumant. Singulière contradiction à quelques années

seulement d’intervalle! Le- 20 août i?34, un nouveau règlement intervint, qui décréta la suppression de la distribution gratuite du tabac à la troupe et la remplaça par une taxe, il est vrai peu onéreuse; en i;48, on dut édicter des punitions très sévères contre les militaires qui revendaient au prix courant le tabac de cantine, qu'ils achetaient au tarif réduit. (Cf. De l’usage du tabac dans l’armée , par M. E. Decrgix. Paris, 1894.)

2 « Le meilleur remède contre l’humidité trop grande de l’air est la fumée du tabac, 5 déclare un auteur du xvnP siècle. ( Préceptes sur la santé des gens de guerre , par

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Le tabac dans les aumées, sous Louis xiiï.

M. Colombier. Paris, MDCCLXXXV.)

3 E. Gondolff, Le Tabac sous l’ancienne monarchie ; la Ferme Loyale; Vesoul, 1014; cf. Remèdes d'autrefois , du Dr Cabanes, t. Ier, 279 et s.

4 Siméon Paulli, Commentarius de abuso tabaci... Strasbourg, i6G5.

5 Cf. Temps , 22 août 1916 (art. cit.).

6 Richard Mead, Œuvres , t. Ier, 376.

lement reconnu que la fumée du tabac était très utile dans les chambrées, « pour corriger le mauvais air 1 » ; et quand on songe que les soldats couchaient à trois dans le même lit et qu’on tenait pour un progrès, à la veille de la Révolution, de ne les faire coucher que deux à deux, on doit reconnaître que des fumigations avec « l'herbe à Nicot » ne pouvaient qu’heureusement modifier l’atmosphère des chambrées.

Nous aurions encore à faire connaître, pour être complet, les conditions qui déterminaient le choix de l’emplacement d’un camp; les règles qu’on avait à observer, pour que la salubrité y fût maintenue, mais, outre que nous en avons touché çà et là quelques mots, il ne semble pas que les idées aient notablement varié sur ce point; rappelons, seulement, que les prescriptions pour l’établissement des latrines dans des endroits appropriés étaient des plus minutieuses : petit détail, mais de grandes conséquences. Dans les instructions aux soldats, il leur était recommandé, en outre, de « se laver les mains, le visage tous les jours, se raser deux fois la semaine, laver leurs pieds et leurs bas tous les quinze jours, changer de linge une fois la semaine2 3 », afin d’éviter les maladies de peau et, en particulier, la gale, si fréquente alors dans les armées :î. Lorsque des rivières ou des cours d’eau se trouvaient à proximité, on 11e manquait pas d’y faire baigner les militaires, en

1 Préceptes sur la santé des gens de guerre , 106, 1 65 .

- Les directeurs d’hôpitaux, relevons-nous dans la thèse de Queyrat, avaient l’obligation de faire laver et blanchir à la chaux les murs et parois de l’hôpital, « pour détruire les vermines et insectes qui s’y attachent ». Les couvertures et les bois de lits devaient être lavés tous tes six mois ; les matelas, autant qu’il était nécessaire. Il était recommandé de ne point faire coucher ni malades, ni blessés dans le lit d’un mort, et on devait empêcher les malades « de détériorer les fournitures, en se couchant avec leurs chaussures sur le lit ». D’après les règlements de 1701, 1728, 17471 les salles doivent être nettoyées deux fois par jour : le matin, avant le pansement; le soir, immédiatement après le repas, et plus souvent s’il est nécessaire. Les cours, les escaliers et corridors, balayés au moins une fois par jour. Il était ordonné de tenir les cuisines, la boulangerie et autres endroits de l’hôpital dans « un grand état de propreté ». Le commissaire des guerres avait à veiller à ce que les ustensiles de cuivre fussent étamés une fois par mois, afin d’éviter la formation de vert-de-gris. Les poêles et fourneaux étaient soumis également au contrôle, ce qui n’empêchait pas les asphyxies par le charbon de se produire, comme le mentionne un médecin du xvme siècle, dans son ouvrage (Desport, op . cit., 110-112); dans le même ouvrage, ce qui se rapporte au nettoiement des salles, changement de linge, etc., et tout le chapitre qui a trait au régime des blessés, sont à lire; nous en avons, d’ailleurs, tiré parti au cours de notre travail.

3 Cf. Etudes sur V administration municipale en Bretagne au xvme siècle , par Ant. Dupuy, 226 et 229.

l’hygiène du SOLDAT EN CAMPAGNE AU XVIIIe SIÈCLE

observant qu ils ne le fissent pas « après un mouvement de corps assez violent pour les avoir mis en sueur; quand ils viennent de manger ou de boire1 ».

N’omettons pas de mentionner que, dès les époques les plus reculées, on a reconnu l’utilité, pour soutenir les soldats dans les marches prolongées, comme pour mener les troupes à l’assaut, de la musique pour les accompagner. En Grèce, peuple passionné pour cet art, on chantait des hymnes en l’honneur de Mars, de Castor et Pollux et autres divinités guerrières 2. Au cours de notre incursion rétrospective, il nous était réservé de taire une autre découverte, et non la moins inattendue : en 1759, un médecin proposait qu’il y eût, dans chaque régiment, « deux ou trois de ces gens facétieux, chansonniers et conteurs », pour distraire les soldats à leurs heures de loisir, « comme sont les espèces de Bardes qui suivent les régiments écossais » . On voit que nos pères ont pensé à tout, môme à envoyer des Botrels et des Fursys dans la tranchée.

Le maréchal de Saxe avait de son côté, remarqué que les troupes se fatiguaient beaucoup moins lorsqu’on battait la caisse en marche que lorsqu’elles voyageaient en silence; que, même, selon que le mouvement du tambour était plus vif ou plus lent, le soldat était naturellement porté à presser ou à ralentir son pas3. Le même maréchal disait encore que « les Français n’étaient jamais si bien que lorsqu’on les menait gaiment, et que ce qu’ils craignaient le plus à la guerre, c’était l’ennui. 11 savait qu’un couplet de chanson, une bonne plaisanterie, un mot fin et piquant, faisaient plus d’effet sur l’esprit vif et ardent de nos militaires que les plus belles harangues » . C’est dans ce but qu’il s’était fait accompagner, en campagne, d’un grand nombre de comédiens et de chanteurs.

Ayant appris, en Flandre, que l’Opéra-Comique de Paris avait été supprimé, au mois de juin 1745, et que son jeune directeur-auteur, le sieur Favart, qu’il avait eu l’occasion de voir et d’applaudir chez un fermier général de ses amis, en était réduit à faire jouer des pantomimes à la foire, le maréchal conçut le projet de le mettre à la tête de la troupe théâtrale qu’il avait amenée aux armées. Le grand capitaine n’entendait pas seulement taire de Favart un imprésario, il

1 Momro, op. cit.j t. Ier, CXV.

2 Desgenettes, Examen de quelques idées du maréchal de Saxe , sur la conservation de la

santé des troupes.

3 Nouvelle Hygiène militaire , ou Préceptes sur la santé de 1 Homme de guerre, considéré dans toutes ses positions, etc., par E.-B. RévoLAT, docteur en médecine de Montpellier. A Lyon, an XII (MDCCCIII), i43-4-

voulut, en même temps, l’instituer le chansonnier de l’armée et le charger d’en célébrer les événements les plus intéressants.

Mais l’illustre guerrier poursuivait un autre but, qui ne manqua pas d’être atteint selon ses désirs. Le goût que prirent les officiers pour un spectacle, aussi heureusement choisi que bien ordonné, les éloigna de passions plus dangereuses, comme le jeu ou les femmes. Cet honnête délassement les sauva de mille désordres, selon l’expression un peu poncive d’un annaliste L

En septembre 1746, Favart, qui voyageait avec son matériel, avait fait construire un théâtre sur la grande place de Langres. Le 9 octobre , il était mandé par le maréchal qui, à son arrivée, faisant retirer toutes les personnes qui se trouvaient autour de lui, dit à l’acteur : « Demain, je livre bataille, on n’en est pas encore instruit; faites-la annoncer ce soir à la fin du spectacle, par des couplets que vous ferez à cette occasion. Que rien ne transpire jusqu’à ce moment. » Le lendemain, Favart faisait débiter ce couplet par un de ses artistes :

Demain, nous donnerons relâche,

Quoique le directeur s’en fâche;

Vous voir comblerait nos désirs:

On doit céder tout à la gloire;

Nous ne songeons qu’à vos plaisirs;

Vous ne songez qu’à la victoire.

Le lendemain avait lieu la bataille de Raucoux, qui fut un triomphe pour nos armes.

1 Archives historiques et littéraires du Nord de la France et du Midi de la Belgique , par A. Dinaux (Valenciennes, 1 855), troisième série, t. V, 8o et suiv.

Signature autographe du Maréchal de Saxe-

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