CHAPITRE XXII
LE RECRUTEMENT SOUS LANCIEN RÉGIME HÉROS EN GUENILLES, CONQUÉRANTS DU MONDE
Sous l’ancien régime, le recrutement n’a jamais été fait d'après des règles lixes : la valeur des recrues dépendait à la fois et des procédés mis en usage par les recruteurs, et de la qualité de ces derniers. Ceux-ci enrôlaient des soldats, comme un entrepreneur embauche des ouvriers. L’Etat passait avec eux un marché, aux termes duquel les recruteurs recevaient, pour chaque homme qu’ils engageaient, une somme déterminée. Libre à eux de se servir de tous les moyens qu’ils jugeaient utiles à leurs fins. Les racoleurs, auxquels les recruteurs devaient s’en remettre du soin de se procurer le « bétail humain » qui leur était nécessaire, ne s’embarrassaient pas de beaucoup de scrupules. Ils n’apportaient pas, dans l’exercice de leurs fonctions, « cette franchise et cette délicatesse qui, suivant l’expression d’un administrateur l, doit être l’apanage de ceux qui suivent la profession des armes ». C’est dans les auberges et les mauvais lieux qu’ils fréquentaient,
1 Lettre de 1764 ( Archives de l'Aube , C. 271 ; cité par A. Babeau, La Vie militaire sous l'ancien régime , 1. 1).
sachant bien qu’il avaient les plus grandes chances d’y découvrir les « bons pigeonneaux » qu’ils cherchaient à faire tomber dans leurs filets. 11 n’était pas de ruses auxquelles ils n’eussent recours : tantôt entraînant dans les cabarets, les jours de revue, les jeunes gens éblouis par l’éclat de l’uniforme; tantôt promenant dans les rues de longues perches de volaille et de gibier, image trompeuse de la chère qu’on fait dans les régiments1. Dans les fumées de l’ivresse, ils obtenaient aisément un acte d’engagement que, de sang-froid, auraient hésité à signer les malheureux qu’ils cherchaient à gagner 2. Parfois, l’histoire impartiale doit le reconnaître, l’audace des racoleurs ne connut pas de bornes et, quand la persuasion n’avait pas réussi, ils n’hésitaient pas à employer l’intimidation et la violence, en dépit des mesures de rigueur qui, de temps à autre, frappaient ceux qui s’en rendaient coupables 3.
Le quartier général des recruteurs était le quai de la Ferraille et les environs du Pont-Neuf.
Vous connaissez ce quai nommé de la Ferraille
Où l’on verni des oiseaux, des hommes et des fleurs.
Au temps où Florian écrivait ces vers, le marché de « viande humaine y> battait son plein. Dans un tableau du Paris de cette époque, J. Janin a tracé du racoleur un portrait qui n’appelle pas de retouche :
Le racoleur était chez lui, dans ce lieu de perdition. Vous le reconnaissiez à sa démarche hardie. Il allait la tête haute, la jambe tendue, appelant tout haut les jeunes gens qui passaient et les conduisant dans sa boutique, au bruit criard des trompettes et des tambours. A peine entré dans ce taudis de la gloire, l’innocent se sentait enguirlandé par toutes les séductions imaginables. Voici des armes ; le vin coule à longs flots ; les plus belles promesses remplissent l'oreille de l’innocent qui les écoute... Pour résister à ces belles avances, il eût fallu être un héros; les racolés consentaient bien vite, et, l'engagement, signé, tout changeait : le vin de Beaugency et la piquette, le pain bis et les coups de bâton ! Beaucoup de ces pauvres diables réclamaient la liberté perdue, appelant à leur aide leur papa, leur maman et le nom qu’ils portaient. On leur riait au nez. Et voilà comme, avec l' autorisation de Sa Majesté , messieurs les sergents du roi remplissaient les cadres de l’armée. Une fois engagés, c’était sans rémission. Les plus courageux faisaient contre fortune bon cœur, et, trois ou quatre ans après, ceux qui n’étaient pas morts ne s’en portaient pas plus mal.
1 Séb. Mercier, Tableau dt Paris , t. 1 et IV.
-Souvenirs d’un nonagénaire : Mémoires de François-Yves Besnard, publiés par Céleslin Port, t. I, 197-198; cf. Le Soldat citoyen , de Servan.
3 La Tour du Pin, Mémoire sur V organisation de l'armée (Alb. Duray, L Armée royale en 178!), ch. II).