CHAPITRE V
LE SERVICE DE SANTÉ MILITAIRE DANS LANCIENNE ROME
Les Romains n’ont-ils eu de médecins ni dans leurs cités, ni aux armées, pendant plus de cinq cents ans, comme la tradition s’en est conservée? Avaient-ils perdu presque entièrement les traces des exemples que leur avaient laissés les Grecs1, relativement aux secours que réclamaient les blessés après les batailles? Ces assertions, émises par divers historiens2, méritent d’être examinées et discutées.
A la vérité, Pline l’Ancien atteste que Rome est restée, pendant six siècles, privée de médecins, mais le naturaliste romain n’est pas toujours digne de créance. A 'priori et avant toute démonstration, il semble qu’il y ait, dans cette affirmation trop absolue, pour le moins de l’exagération; on a peine à croire qu’un peuple policé, continuellement en guerre, et exposé, par conséquent, outre les maladies communes, à des blessures graves et fréquentes, se soit passé aussi longtemps de médecins 3.
1 Grâce aux écrits laissés par Hippocrate, ou qui lui sont attribués, on peut se faire une idée assez exacte de la manière dont étaient soignés les blessés, à l’époque oü vivait le Père de la Médecine. Pour le pansement des plaies, on employait le vin et des baumes adoucissants ; sur le pansement on roulait des bandes de toile. Les médecins avaient déjà remarqué l’influence qu’exerce la chaleur sur la cicatrisation des plaies. Les luxations, les fractures étaient traitées à peu près comme de nos jours. Si l’amputation des membres n’était qu’exceptionnellement pratiquée, la trépanation était d’usage courant. € Nous avons souvent été étonné d’apprendre, ainsi s’exprime l’auteur d’une Etude sur Hippocrate , que nombre de nos appareils chirurgicaux modernes avaient été longuement et magistralement décrits par Hippocrate, que beaucoup de procédés et de manœuvres de la petite chirurgie contemporaine avaient été employés et recommandés par le médecin de Gos. » Hippocrate recommandait de faire bouillir l’eau de boisson et, s’il n’avait jamais entendu parler de microbes, il connaissait les miasmes, qu’il essaya de combattre, à l’aide de substances considérées de son temps comme antiseptiques. (V. à ce sujet un savant travail de M. Louis Laurand, dans les Etudes , revue des Pères de la Compagnie de Jésus, n° du 20 février 1919.)
2 Esquisse historique du service de santé militaire en général , et spécialement du service chirurgical depuis l'établissement des hôpitaux militaires en France, par J.-P. Gama. Paris, 1841.
3 Houdart, op. cit., 46.
LE SERVICE DE SANTÉ MILITAIRE DANS L’ANCIENNE ROME
Dans la partie de l'Italie appelée alors la Grande-Grèce, la médecine était cultivée dès la plus haute antiquité. Au temps où Brutus mit fin à l’esclavage de sa patrie, Pythagore vivait en Italie, y avait fait école *; et il serait bien extraordinaire que les Romains n’aient entendu parler ni du philosophe dont les doctes leçons avaient fait tant de bruit, ni de ses disciples.
Dans le royaume d’Albe, il y avait des médecins ; et comme Albe était, pour ainsi dire, aux portes de Rome, on ne s’expliquerait pas que les médecins de la première ville n’aient point passé dans cette dernière, surtout après que les Romains eurent soumis les Albains.
Autant en pourrait-on dire de la vieille Etrurie, riche en plantes salutaires, dont les Etrusques surent de bonne heure découvrir et appliquer les propriétés. L’Etrurie, ainsi que l’Egypte, passait dans l’antiquité pour la patrie des médicaments; plusieurs sources de la première de ces contrées étaient fameuses par leurs vertus curatives, et ses habitants en tiraient parti 1 2. Les Etrusques ayant transmis aux Romains leur religion, leurs arts et leurs sciences, il n’est pas aventuré de conjecturer que la médecine était comprise dans celles-ci.
Mais voici des faits concrets, et non plus de simples conjectures.
En l’an 282 de la fondation de Rome, sous le consulat de Lucius Pinarius et de Publius Furius, éclatait une maladie pestilentielle, qui sévit dans toute l’Italie, mais avec une intensité particulière dans la cité romaine. « Du moment qu’on était atteint, tous les secours humains étaient inutiles; les personnes dont on prenait le plus de soin ne mouraient pas moins que celles qui étaient mal soignées. La contagion n’épargna ni âge ni sexe, ni forts ni faibles. La science des médecins et tous les remèdes qu’on emploie ordinairement pour soulager les malades n’étaient d’aucun secours contre cette cruelle maladie 3. »
Ne quittons pas notre informateur sans lui emprunter cet autre témoignage : « Trois cents ans après la fondation de Rome, sous le consulat de Publius Horatius et de Sextius Quintilius, Rome fut affligée de nouveau d’une maladie contagieuse, plus terrible que toutes celles qu’on avait vues jusqu’alors. La contagion emporta presque
1 On lit dans Cicéron ( Tuscul . quæst., in Oper. phil., lib. IV, § Ier, édition Lemaire, t. III, 35 1), que l’Italie était pleine des élèves de Pythagore, lorsqu’une partie de ce pays s’appelait la Grande Grèce.
2 Creuzer, Symboliq ., trad. franç., t. II, iro partie, 467.
* Denys d’Halicarnasse, Antiquités romaines, liv. IX, chap. X, traduction Bellanger.
tous les esclaves et environ la moitié des autres citoyens. Enfin, le nombre des malades devint si grand, qu’«7 n’y avait pas assez de médecins pour les traiter1. »
Dès l’époque de Scipion, on vit des médecins grecs s’établir à Rome, et le vieux Caton, qui se méfiait d’eux, se faire gloire d’exercer lui-même l’art de guérir 2.
Concluons donc que, sous la République, on ne saurait prétendre que Rome ait été dépourvue de médecins. Mais il convient d’ajouter que ces praticiens, pour ne pas dire ces guérisseurs, étaient à peu près tous, sinon tous, des étrangers, des prolétaires ou des esclaves, qui avaient étudié dans les écoles grecques ; et, s’il y avait quelquefois du profit, il est certain qu’il n’y avait jamais d’honneur à exercer alors la médecine.
D’un autre côté, les médecins qui vinrent pratiquer à Rome sous la République, et dont le nombre s’accrut beaucoup après la conquête de la Grèce et de l’Asie, n’étant pas citoyens et ne jouissant d’aucun des privilèges attachés à cette qualité, ne pouvaient être revêtus de fonctions publiques3. Ce fut Jules César qui accorda le droit de cité à tous ceux qui exerçaient la médecine à Rome ; le texte, exact et complet, de Suétone, en fait foi : « Omnesque medicinam Romæ professos et liberantium artium doctores... civitate donavit. » (Suétone, C. Julius Cæsar, cap. XLII.)
Pour ce qui est de la médecine militaire, nul document n’atteste qu’elle fut organisée ; les armées n’étaient pas encore permanentes, elles ne le devinrent que sous l’empereur Auguste. Les généraux, et quelques officiers supérieurs peut-être, étaient accompagnés d’un médecin attaché à leur service particulier, comme semblerait le prouver l’exemple du consul Pansa, qui fut soigné et, dit-on, empoisonné par le médecin Glycon ; mais les soldats étaient entièrement privés de soins.
Un militaire blessé se traitait comme il le pouvait, avec des recettes qui lui étaient propres, ou recourait aux bons offices de ses camarades. Les plus gravement atteints étaient recueillis, quand on était aux portes d’une ville, ou que l’engagement avait eu lieu dans la ville même, dans les maisons des patriciens, où de nobles dames s’empressaient à les soigner ; encore, sur ce point particulier, on ne saurait être affirmatif 4, car César rapporte qu’après la rude bataille où il vainquit les Helvètes, le
1 Op. cit ., lib. X, chap. X, 3.
2 Dr R. Briau, L’assistance médicale chez les Romains, cité par H. Mollière (. Lyon médical , 1 888, t. LVIII, 44 1 )-
3 R. Briau, Du service de santé militaire chez les Romains. Paris, 1 866 .
4 Cependant, il y est fait allusion dans les Commentaires : « Après les grandes batailles, on avait coutume de placer les blessés chez les particuliers, et les personnes qui leur avaient donné