‹ Chirurgiens et blessésChapitre 52 sur 122 · V) CERTIFICAT DE VISITE · texte numérisé non relu

V) CERTIFICAT DE VISITE

DÉLIVRÉ à Paris , le $ de tan

de la République française, une et indivisible.

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adressé aujourd’hui par le C.cn

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Les soussignés , Officiers de santé , chargés de la visite des militaires près le Conseil de santé des arnrées4 estiment

Vu par moi Commissairr des guerres , pour légalisation des signatures des * y v«.

Officiel de santé apposées cV dessus. . AÉ*.

Certificat de visite.

(Au IX de laJRépublique.)

3lO CHIRURGIENS ET BLESSES A TRAVERS L’HISTOIRE

Aussi incroyable que cela semble, aucun certificat de chirurgien n’était exigé, aucun examen médical n’était pratiqué en 1790 : à cette date, un hygiéniste militaire1 recommande, à tous « militaires instruits », de n’engager les hommes qu’après les avoir examinés nus ; et « lorsqu’ils leur trouveront des cicatrices, des ulcères ou des brûlures douteuses, (de) les faire visiter par des chirurgiens entendus et (de) ne les enrôler jamais qu’après en avoir reçu un certificat de santé, signé d’un médecin, qui déclare ne leur avoir reconnu aucun principe de maladie, ou qui énoncera les causes morbifiques qu’il aura aperçues dans le sujet qui lui aura été présenté ». Le « Conseil de révision » était à créer; et c’est ce qui explique comment il put s’introduire dans les armées de la monarchie jusqu’à des femmes et des enfants ayant l’apparence de jeunes hommes.

Il existe un portrait d’une jeune fille, nommée Geneviève Premoy, costumée en officier de dragons. Engagée dans la cavalerie, elle avait fait plusieurs campagnes et s’était tirée avec honneur de ses aventures de guerre. La paix venue, elle reprenait les vêtements de son sexe et « sa vertu passait pour égale à son courage ». Geneviève Premoy, née à Guise, en 1660, fut nommée plus tard « nourrice supplémentaire, pendant un an, du duc de Berry », mais ne fut pas assez heureuse « pour donner le sein à ce grand prince2 3 ».

En 1696, une autre jeune fille, « déguisée en homme », réussissait à « prendre parti » dans une compagnie, et ce n’est que lorsqu’elle s’avisa de déserter, qu’on s’aperçut, en la reprenant, qu’elle avait trompé sur son sexe : toutes les ordonnances contre les déserteurs ne faisant aucune mention des filles, on se contenta d’emprisonner la délinquante. Même fait s’étant produit sous le règne suivant, on se montra plus indulgent encore : en 1762, une demoiselle de Saint-Simon, âgée de 24 ans, leva une petite recrue sous le nom de ses frères, et fit toute la campagne, en qualité d’officier surnuméraire, dans le régiment de Vaubecourt, où son père était lieutenant-colonel :i.

En 1770, on découvrait une fille sous le costume militaire : l’intendant du Hainaut la fit habiller aux dépens du Roi, et lui fit donner 15 francs, pour lui faciliter les moyens de se retirer. On avertit, toutefois, la jeune personne de ne

i Joukdan-Lecointe, docteur en médecine, La Santé de Mars ( Paris, 1790), 52-3.

- Hist. de la Dragonne , etc.; 1703, in-12 de G 1 4 pages.

3 Mercure Dijonnois , cité par Alb. Babeau, La Vie Militaire , t. II, io3, note 2.

LE RECRUTEMENT SOUS L’ANCIEN REGIME

point récidiver, si elle ne voulait être fustigée. Une autre, nommée Adélaïde Ellié, servit comme matelot sous Louis XVI, fut maintes fois blessée et ne fut reconnue qu’à son retour en France, après avoir été prisonnière des Anglais pendant plusieurs mois. Le Roi lui accorda la demi-solde des matelots1 *.

Les limites d’âge avaient beau être fixées par les ordonnances, — il était interdit de recevoir aucun homme dans les régiments avant seize ans dans certains, avant dix-buit ans dans d’autres, — on n’en acceptait pas moins qui n’avaient pas atteint l’âge réglementaire, et on ne les renvoyait pas toujours-, quand on s’était aperçu de la fraude.

Aux approches de la Révolution, le recrutement s’améliora : il se fît au nom du roi et plus au nom des capitaines de compagnies; mais « on ne demandait aux engagés aucun renseignement sur leurs antécédents; on ne se préoccupait même pas de s’assurer de leur identité : aucun extrait des registres paroissiaux, qui tenaient alors lieu des actes de l’état-civil, ne leur était réclamé. On s’inscrivait sous un faux nom, en donnant approximativement son âge; qu’importait, d’ailleurs, le véritable nom, puisque le soldat, en entrant au régiment, ne devait plus être connu que sous un nom de guerre?3 »

Ces pratiques ne devaient point changer brusquement avec l’état de choses; le lien qui rattachait le passé au présent ne pouvait se rompre d’un coup.

L’armée de la nation ne deviendra pas , du jour au lendemain , la nation armée; les enrôlements volontaires et les levées en masse y feront entrer des éléments de force et de valeur très inégales. Dans les volontaires de 1791, on comptait déjà pas mal d’hommes incapables de supporter les fatigues de la guerre; mais la levée de l’année suivante entraîna tous les sujets malingres et chétifs.

Beaucoup d’officiers se plaignaient qu’on ne leur envoyât que des enfants ou des gens contrefaits, qui ne pouvaient soulever leur arme : le tiers du 12e bataillon de la Haute-Saône se composait de garçons de treize à quatorze ans. « Dans tous ces bataillons et leurs dépôts, écrivait Carnot-Feulin au Ministre de la Guerre, il

1 Bérenger, Le Peuple instruit par ses propres vertus (1787), t. I, 27 (cité par A. Babeau. La Vie Militaire).

- On voyait arriver au régiment des enfants de i4 a u> ans; on en vit meme île 12 à i3 ans se présenter avec un brevet d’oflîcier dans leur poche, comme Noailles, Wimpfen, Saint- Mauris Montbarey, etc. (Babeau, II, 100).

3 Babeau, loc. cit ., 69-60.

existe des citoyens qui n’ont ni l’âge ni la force pour remplir le métier auquel ils se sont voués1. »

Ce qui distingue les volontaires de 1791 de ceux de 1792, ce qui établit la supériorité des premiers, c’est que la levée de 91 « s’était accomplie dans le calme, avec ordre et méthode; en 1792, au contraire, tout fut désordre et bousculade2».

Nombre de volontaires se trouvèrent, en outre, dans de déplorables conditions physiques, une loi du 28 juillet ayant supprimé les limites d’âge et de taille exigées jusque-là. Les volontaires pouvaient être admis à seize ans, mais on en reçut qui n’avaient même pas cet âge. Ce n’est que lorsqu’ils furent encadrés par de vieilles troupes et commandés par des chefs habiles, qu’ils donnèrent toute leur mesure ; mais ils étaient soutenus par leur idéal patriotique 3, qui leur permit de vaincre tous les obstacles.

Les meilleures troupes, au dire même des experts militaires4, sont les troupes du recrutement national, quand elles sont animées d’un patriotisme ardent, solidement encadrées .et instruites ; après, viennent les professionnels, soldats de goût et de métier. Mais, avant d’arriver à des cadres bien constitués, quel désarroi dans les troupes révolutionnaires !

Si l’on vous dit que l’armée est organisée, on vous trompe, mandait au président de la Convention le citoyen Vézu, chef du 3e bataillon de Paris à l’armée du Nord ; si l’on vous dit que les 3oo.ooo hommes décrétés sont rendus à leur poste, l’on vous trompe encore, car il est bien démontré qu’il n’en existe que la moitié dans les armées et, dans le nombre, un tiers, aux yeux de la République entière, est incapable de service.

Les uns sont attaqués de maladies incurables, les autres sont imbéciles, d’autres borgnes, bossus, boiteux. Les uns sont trop âgés, les autres jeunes et trop faibles pour soutenir les fatigues de la guerre (et ce n’est pas le plus petit nombre) ; d’autres, enfin, sont si petits que leurs fusils leur passent la tête d’un pied5... On a presque tout fait marcher ou par le sort

1 Arthur Chuquet, les Guerres de la Révolution : la 'première invasion prussienne (ii août-2 septembre 1792) ; Paris, 1888; 70 et suiv.

2 Funck-Brentano, Introduction à la Correspondance de Joliclerc, volontaire aux armées de la Révolution (1793-1796).

3 Un volontaire de Sambre-et-Meuse écrivait, le 10 juin 1792, à un de ses amis : « Voici ma profession philanthropique : j’aime mieux ma famille que moi ; j’aime mieux ma patrie que ma famille; j’aime mieux le monde entier que ma patrie. »

4 Capitaine J. Colin, Les transformations de là guerre , 3oi ; cité par Albert Mathiez, La victoire en l’an //(Paris, 1916), 378.

5 « On nous envoie de très petits hommes et, ce qui est pis, des hommes faibles, des enfants qui seraient hors d’état de résister aux fatigues de la guerre », écrivait', le 6 février 1792,

LE RECRUTEMENT SOUS L’ANCIEN REGIME

ou par argent... On décrète à la hâte une armée, elle se lève de même, on prend tout ce qu’on trouve ; le nombre d’hommes complet, on les habille, on les nourrit ; on envoie ces gens-là à l’armée, qui la plupart sont incapables de servir* *...

Un Volontaire de la Première République. (D’après Raffet.)

un volontaire, dont on a récemment publié la correspondance ( Au temps des volontaires : lettres d’un volontaire de 1792, présentées et annotées par G. Noël; Paris, 1912, 62). « Vous me parlez de lilliputiens à Nancy, écrivait le même trois semaines plus tard ; nous en avons bon nombre ici qui ne supporteraient sûrement pas les fatigues d’une campagne. » Op. cit., 109.

* G. Rousset, Les Volontaires de 479 J- 1794, 225 et suiv.

11 n’y a presque pas d’exagération dans cette supplique dont l’auteur a été témoin des faits qu'il dénonce; ce qu’il ne signale pas et que nous savons d’autre source, c’est que ces hommes étaient, par surcroît, mal alimentés1, mal vêtus 2.

« 11 faut absolument se contenter de son pain, qui n’est pas bon, et de sa demilivre de viande, de la charogne que des chiens n’auraient pas mangée, » écrit le volontaire Joliclerc3; et un autre jour: « Je ne peux vous peindre la misère où se trouve le soldat. Vingt onces de pain, qui est pire que celui d’avoine gelée de chez nous, avec une demi-livre de mauvaise viande qui ne fait pas plus de soupe qu’un morceau de bois1. »

Nous pourrions multiplier les citations, nous choisissons les plus significatives.

Nous sommes ici (à Lorient) depuis le Ier fructidor, c’est-à-dire depuis environ quinze jours. Nous n’avons qu’une livre de pain par jour, six onces de poids (sic) et notre demi-livre de viande. Le pain ne vaut rien du tout, quoique aussi blanc que les dents d’un chien, mais il est fait avec des farines gâtées... 11 est aussi amer que de la suie et l’on dirait qu’il est pétri avec de l’huile. Nos pois... nous donnent la dysenterie; pour moi, j’en suis bien attaqué, voici plusieurs jours.

1 L’ordonnance du 5 juillet 1790 avait alloué aux troupes une ration de 24 onces d’un pain composé de trois quarts de froment et d’un quart de seigle, sans extraction de son. Plus tard (arrêté du 24 brumaire an IV), l’orge put être occasionnellement substitué au seigle de méteil, et l’instruction du Ier ventôse an V (19 février 1797) fit de cette substitution la règle (La Vie aux armées sous la Révolution et le Premier Empire, par le Gtl3 de Sérignan, in Revue des Questions historiques, ier avril 1908,531).

2 Le 28 janvier 1796, Augereau, « maigre comme un hareng, faute de viande », se plaindra que ses soldats n’ont touché, depuis deux jours, qu’un peu d’huile et de pain. Le 17 du même mois, il avait déjà écrit au commissaire du Directoire à l’armée d’Italie, la lettre, souvent citée : « ... Je suis présentement tout nu, je ne puis me faire raccomoder mon habit; le fil ne veut plus tenir. C’est un vieux militaire, il a trois campagnes d’hiver et tro(s campagnes d’été sur le corps. Je réclame du drap pour m’abiller (sic) au nom de l’humanité souffrante. Si vous ne venez bientôt à mon secours, vous m’exposez à montrer tout ce que je porte... » Journal , 11 janvier 1901, et Revue des Questions historiques, ier juillet 1908, 180.

3 Lettres d'un volontaire , passim (17, 210, 220, 224, 243, etc.).

1 En temps de guerre, sous Louis XV, du moins, le soldat recevait une ration de pain un peu plus forte; et, dans les années de disette, le roi en prenait souvent la fourniture entière à sa charge : en 1754, il avait ainsi prélevé, sur les fonds de sa cassette, plus de i.iôo.ooo francs; en 1769 et 1770, la dépense s’éleva au chiffre, relativement considérable pour l’époque, de 2.213.990 francs. (Cf. Mémoires de Choiseul.)

LE RECRUTEMENT SOUS l’aNCIEN REGIME

Aussi, quelle aubaine, quand le brave soldat est convié à une table bourgeoise :

... Dernièrement, raconte-t-il à sa mère, j’ai vécu une décade à la table d’un docteur en médecine, qui m a bel et bien restauré 1 estomac et m’a bien fait oublier la rigueur du temps... A tous mes tepas du vin de Bordeaux b et des volailles. C’était un peu étrange pour mon estomac, mais cela y a passé tout de même...

Combien différent était le régime habituel des volontaires ; souvent ils passaient six jours sans voir aucune distribution de viande; « la plupart du temps, réduits à ne manger qu une livre et demie de pain de mauvais seigle, qui... passe par le ventre comme de la bouillie... »

Quant à 1 habillement, la plupart des soldats sont nus, sans souliers1 2... Malgré cela, « tous les jours en course ou de garde ». Celui qui nous conte ses tribulations ajoute qu’il couche sur la dure, « l’habit lui servant à la fois de draps et de couverture ». Il s’en console, en songeant qu’on n’est pas plus heureux dans l’Armée de l’Ouest : « On se déchire tout, on s’abîme tout, on semble des diables. » Notre volontaire marche sans bas3, vêtu seulement d’un

1 Devant Landau, en 1794, un volontaire regrette « le bon vin à bon marché », qu’il buvait à Besançon : « Maintenant, dit-il, nous ne buvons ni vin, ni eau-de-vie, et les trois quarts du temps, nous manquons de pain.» Un de ses compagnons d’armes écrit, à la même date : « Nous étions obligés de vivre de pommes île terre et de raves, encore pas tant que nous en aurions bien mangé. » Pareilles plaintes se font entendre à l’armée du Bhin, en 1795. Un lieutenant crie famine, se plaignant que le pain ne leur est pas distribué depuis deux jours. A l’armée des Alpes, on peut se procurer à peu près tout ce qu’on veut, mais à des prix exorbitants.

2 Le 20 janvier 1795, Amsterdam, au dire de Jomini, vit « avec admiration dix bataillons de ces braves, sans souliers, sans bas, privés même des vêtements les plus indispensables, et forcés de couvrir leur nudité avec des tresses de pailles, entrer triomphalement dans ses murs au son d’une musique guerrière, placer leurs armes en faisceaux, bivouaquer pendant plusieurs heures sur la place publique, au milieu de la neige et de la glace, attendre avec résignation, sans un murmure, qu’on pourvût à leurs besoins et à leur casernement » . J. Gros, op. infra cit. , 269.

3 A l’armée des Pyrénées, « un bataillon était pieds nus, et l’on hésitait à accepter de ces hommes exténués un sacrifice au-dessus de leurs forces. Apprenant qu’on va les laisser, ils découpent leurs havre-sacs, s’en enveloppent les pieds et courent supplier leurs chefs de leur permettre d'aller changer de chaussures avec les Espagnols ». N. Fervel, Campagnes de la Révolution dans les Pyrénées-Orientales (cité par Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis , t. 2 ( 1 864 ), G5-6; et J. Gros, Le Comité de salut public de la Convention natio7iale, 267 (Paris, 1893).

pantalon qu’il s’est taillé lui-même dans un tablier « trouvé dans la Vendée ».

A peine un soldat a-t-il des souliers, qu’il s’empresse de les aller vendre; il en est qui vendent jusqu’à leurs habits ! 1

En dépit de toutes ces misères, quel moral admirable conservent ces héros en guenilles !

« Le soldat est misérable et excédé de service..., mais il n’y a aucune privation qu’il ne soit prêt à supporter, pour ramener le bonheur de la République » Depuis la dépréciation des assignats, la solde 3 qu’il touche est insignifiante ;

* Le conventionnel Dubois-Crancé écrivait, le i3 ventôse an II (3 mars 1794) • « Les routes sont pavées depuis Orléans jusqu’ici (Nantes) d'allants et venants très dispendieux et très inutiles à la République. La plupart des hommes voyagent sans autres buts que de se faire payer 3 sols par lieue et l’étape, d’attraper ici un habit, qu’ils vendent à 6 lieues de là, des souliers qu’ils revendront sur le champ... je suis convaincu qu’il y a plus de 4o.ooo hommes qui ne font d’autre métier en France... » Arch. nat., A. F. II, 27 3 (P. Bliard, S. J., L’indiscipline dans l’une des armées de la Révolution, in Revue des Questions historiques).

- La langue révolutionnaire se parle même aux armées ; l’officier ne dit pas : « Nous avons perdu quelques hommes », mais « quelques braves républicains ». 11 est fier de « l’ardeur * républicaine » qui bout dans ses veines. Le défenseur de la liberté bénit le coup qui l’a frappé ; il sait que son sang ne coule que pour la liberté. « Au milieu des douleurs aiguës, écrit le sergent Fricasse, les blessés ne donnaient aucun signe de plaintes. Leurs visages étaient calmes et sereins ; leur dernière parole était : Vive la République ! » Ce dédain de la souffrance, nous en retrouvons l’expression dans d’autres documents de l’époque. Un défenseur, couvert de blessures, à qui l’on donnait des soins et que l’on plaignait, répondit fièrement: Apprends qu'un républicain ne souffre jamais! Un fusilier, du nom de Mercier, reçoit deux coups de sabre sur la tète et sur le poignet gauche ; le hussard qui l’a frappé le somme de se rendre : «Un lâche le ferait, riposte Mercier; un républicain, jamais ! » Et se relevant à peine, il ramasse son fusil, le décharge à bout portant sur l’Autrichien, qu’il tue net. Dans une autre circonstance, un capitaine s’écrie, en tombant frappé mortellement : « Ma vie n’est rien, je la donnerais mille fois pour le triomphe de la République. » On ne peut nier après cela, comme l’écrit Henry Houssaye, que les armées de la République ne fussent littéralement dans une sorte d’ivresse républicaine et qu’ainsi possédées, elles n’eussent un irrésistible élan. (Les Commentaires des soldats, 1792-1815, in Revue des Deux-Mondes , ier décembre 1 883 , 55? et s. ; cf. La Défense nationale , de 1792 à I793: par Pierre Caron; Paris, 1912.)

3 Sous Louis XV, la solde variait, suivant les corps de troupes, entre 6 et 8 sous. Tandis que l’infanterie touchait 6 sous 8 deniers par jour (encore l’infanterie légère ne recevait-elle que 6 sous 4 deniers, de même que les régiments étrangers : allemands, irlandais et liégeois), la cavalerie avait jusqu’à 8 sous 8 deniers. C’est peu, quand on songe que le militaire devait acheter sa viande et ses légumes (le pain seul lui étant fourni, à raison de 2 sous la livre et demie), et prélever sur sa solde « tant pour sa coiffure, tant pour son blanchissage et son tabac, tant pour la chandelle et le balai dans les chambrées; pour le sel de la soupe, pour l’en-

LE RECRUTEMENT SOUS l’.\NCIEN REGIME

il souffi e la faim, la soif, le froid, le chaud; point de tabac, point de linge blanc; toujours bon appétit , mais rien à se mettre sous la dent : il soutire 'pour la Patrie, cela suffit à lui faire tout endurer en patience.

Un militaire de I Armée du Nord écrit, en 1793 : « Qu’importent les ravages de la maladie et des balles... pourvu que la patrie soit sauvée ! » On pourrait

Les Soldats de la Première République.

(D’après Raffet)

faire tout un recueil de ces mots stoïques ou sublimes. Le recueil a, du reste, été commencé. Dans un Discours sur les plus beaux traits de courage, de bravoure et de patriotisme des soldats de la République, prononcé à la Société fraternelle de la section des Sans-Culottes, le 7 nivôse de l’an 11 de la République, le citoyen L.-J. Jauffret nous en cite quelques-uns, que nous nous plaisons à enregistrer.

tretien de ses guêtres, chemises, cols, cocardes, bas, souliers et boucles, pour le noir de ses guêtres et de sa giberne, et pour le blanc de sa buffleterie ». Il y arrivait pourtant, puisqu’il rengageait. (Cf. l’Armée royale en 1789, par A. Duruy.)

Un blessé, transporté dans la maison de secours et étendu sur son lit de douleur, s’écrie : « Mes amis, je souffre pour la République, et je suis mieux sur ce lit qu'un tyran sur son trône ». Un volontaire ayant eu, sous les murs de Dunkerque, un bras emporté par un boulet, s’en console, en pensant qu’il lui en reste « un autre pour la République ». Un brave républicain dit en mourant : « Je ne puis vivre pour la République ; il m'est doux de mourir pour elle ».

Un Marseillais reçoit un coup mortel; en expirant, il prend la main d’un patriote, qui était à ses côtés et sans armes : « Embrasse-moi, mon ami , lui dit-il, je te lègue mon fusil , fouille dans mes poches , tu y trouveras des cartouches ; venge-moi ! venge ton pays ! » Puis il chante un couplet de Y Hymne de la Liberté, et rend le dernier soupir en murmurant : Vive la Nation1]

Ce trait d’un sergent des grenadiers de Bressuire, nommé David, mérite d’être signalé. « Cet intrépide soldat reçoit une balle dans son sein ; à l’instant même il tire son couteau. — A quoi bon ce couteau ? lui dit son camarade — C'est pour arracher de mon sein la balle que les rebelles viennent de m'envoyer : la voici; je me hâte de la leur rendre. » 11 la met dans son fusil et tire sur l’ennemi.

Et cet autre, canonnier au 8e régiment d’artillerie, nommé Louis Louesdon. 11 eut, dans la Vendée, le bras tellement fracassé, qu’il fallut lui couper le poignet. Au moment où il reçoit la blessure, il répond à ses camarades qui volaient à son secours : Ce n’est rien , mes amis, Vive la République ! Arrivé à l’hôpital, on lui dit que sa blessure ne pourra se guérir, et que, pour lui sauver la vie, il n’y a pas d’autre parti à prendre que de lui couper le poignet : il présente son bras et souffre, sans dire un mot, l’opération. Lorsqu’elle est finie, il crie de toute la force de ses poumons: Vive la nation ! Vive la République! Et comme le chirurgien, qui avait ramassé la partie séparée du bras, se préparait à l’emporter: Oii vas-tu ? lui dit-il; porte ma main à mon canon , et dis de ma part à mes camarades de l'envoyer à ces infâmes brigands.

Toute la psychologie du volontaire de la Révolution se trouve concrétée dans cette phrase de Stendhal : « En 1794, notre sentiment intérieur était tout entier renfermé dans cette idée : être utile à la patrie. Tout le reste, l’habit, la nourriture, l’avancement, étaient a nos yeux un misérable détail éphémère 2. »

1 Lourde, Hist. de la Révolution à Marseille et en Provence, t. III, <j6 (n.) ; cité par J- Pollio et A. Marcel, Le Bataillon du 10 août, 3i8.

2 Picard, Au service de la Nation, XIX.

le recrutement sous l’ancien régime

3uq

A la veille de Jemappes, Malus écrivait à Pache, qu’il ne pouvait rendre la douleur dont il était pénétré, en voyant le dénûment de son administration : il n avait ni chirurgiens1, ni ambulances, et ce service pouvait manquer absolument à la première allaire. Deux semaines après, les médecins et les étudiants qu annonçait le ministre n étaient pas arrivés , malades et blessés manquaient des soins nécessaires ; il n’y avait ni argent, ni fournitures, ni instruments de chirurgie 2 3. Que les maladies aient sévi avec intensité, dans les conditions d’hygiène où vivait le militaire sans-culotte, qui songerait à s’en étonner?

Trois alTections ont principalement exercé leurs ravages dans les armées révolutionnaires : la phtiriase , la gale et la syphilis.

Un volontaire de 92, cantonné dans un village dont les habitants ignorent complètement le français, décrit avec bonne humeur le poêle (la schtou/fe ) où il loge; il ne manque pas de signaler les hôtes importuns qu’il y trouve installés, mais il parait assez bien s’en accommoder :

Nous avons deux lits pour cinq, le sort a décidé que je serai dans celui où il y aura trois personnes. Nos lits sont formés de paille, sur laquelle est étendu un drap :i. Par dessus le drap, un lit de plumes en guise de couverture. Ce qui n’est pas très ragoûtant, c’est que tous les détachements ont couché tour à tour dans les mêmes draps. Il y a aussi les poux , mais ne parlons pas de cela. Je suis soldat et citoyen, en cette double qualité toute délicatesse m’est défendue. Je coucherai donc tout habillé sauf l’habit ; ainsi je serai plus vite prêt quand il faudra se relever pour les patrouilles h

Un autre jour, sous la tente, le même se félicite de n’avoir que des poux de tête, les poux de corps lui laissant quelque répit.

A l’armée du Rhin, il en est comme à l’armée du Nord: de temps en temps,

1 Parmi les chirurgiens, beaucoup firent montre d'une véritable incapacité; un exemple entre cent : (( Berthelqt, chirurgien-major du 31' bataillon des \ olontaires d Indre-et-Loire, depuis le io octobre <)2, donna sa démission le i3 avril y3 ; ce jeune homme s étant toujours montré insensible aux reproches qu’on lui adressait, un mécontentement universel le força à partir. >> Picard, op. cit., 12-1 3.

2 Jemappes et la conquête de la Belgique (1792-1793), par Arthur Chuquet, note 2 de la page 1 63.

3 Arthur Chuquet, Jemappes. 168-9, 176 et passim.

* Albert Mathiez, La victoire en l’An II] Paris, Alcan, 19*6} 87-88 , cl. b. Noël, Au temps des volontaires, 20.

les soldats n’ont pas de « couvertures », parce qu’ « on les a retirées, dit-on, pour les laver, rapport aux poux... 1 ».

A l’hôpital de Cologne, les hommes gisent sur des paillasses ou par terre, sans draps, sous de mauvaises couvertures, pleines de poux ; dans celui de Liège, on prenait ces bestioles « à poignées ».

Non moins que la phtiriase, la gale trouve un excellent terrain de culture dans les agglomérations où les mesures de propreté ne sont pas rigoureusement observées. Avant qu’on eût découvert l’acare pathogénique, le traitement était purement empirique, et le mal était tenace; l’on estimait alors à un dixième le nombre des militaires éloignés de leur corps pour cause de gale 2.

Avant la Révolution, la gale était endémique dans certaines contrées. En 1781, le régiment de Rouergue, qui compte près de soixante galeux, doit en loger quarante à ses frais. Quant aux lits qui leur sont destinés, les Etats, « considérant qu’on ne saurait, sans courir le risque de répandre cette espèce de maladie, assujettir les contribuables à fournir les lits auxdits soldats, ordonne qu’il sera pourvu à cette fourniture par des entrepreneurs avec lesquels on traitera à cel effet 3 ».

En Lorraine et en Franche-Comté, au dire d’un médecin militaire4, plusieurs habitants ont la gale depuis leur naissance et ont été sur le point de périr, « parce que la gale les avait quittés à plusieurs reprises ». En 1789, le régiment de Berwick donne, sur sa caisse, 468 livres « pour le dépérissement des draps employés pour les soldats galeux, à Quimper 5V

Dans une grande partie de la Basse-Bretagne, cette affection se perpétuait de génération en génération. Les paysans bas-bretons n’avaient point de communication avec d’autres habitants que ceux de leurs villages ou de leurs hameaux. Ils y vivaient isolés, dans des cabanes grossières et malpropres. La guerre les ayant mis en contact avec des armées où ils avaient été eux-mêmes appelés à porter les armes, ils y avaient été traités; et, rentrés dans leurs foyers, ils y

1 Joliclerc , 99.

2 Briot, op. cit ., 3^i et s.

3 Arch. <T 1 Ile-et-Vilaine, citées par Ant. Dupuy, Etudes sur V administration municipale en Bretagne au XVI J B siècle , 225 et 229.

4 Colombier, Médecine militaire ou Traité des maladies , tant internes qu externes, auxquelles les militaires sont exposés , t. V (Paris, 1778).

5 Dupuy, loc. cit.

LE RECRUTEMENT SOUS l’.\NCIEN REGIME

étaient revenus dans un état de santé dont ils n’avaient jamais joui auparavant, et avec les habitudes d’une hygiène qu’ils n’avaient pas connue jusqu’alors *.

Il fut un temps où les moyens thérapeutiques dirigés contre cetta

Certificat délivré a un galeux.

(Septembre 1703.)

affection parasitaire étaient loin d’être efficaces. « Quand j’aurai le plaisir de vous embrasser, mandait un lieutenant de l’armée du Rhin à ses parents, je ne sentirai ni la pipe, ni le vin ; mais, pour la gale , il ne faut jurer de rien. La mienne n’est pas encore guérie, quoique j’aie fait et que je fasse toujours des

1 V. l’art. Gale, du D1 Fournier, dans le Dict. des Sciences médicales , en 6o vol.

remèdes l *. » La plupart des militaires qui en étaient atteints se contentaient de se frotter avec de la poudre à canon humectée d’eau, ou mieux, d’alcool; le respectable M. Coste, premier médecin des armées, assurait qu’ils réussissaient le plus souvent à se guérir par ce moyen.

La visite du major avait lieu au moins une fois par mois -, ce qui n’empêchait pas la gale d’être commune et de se répandre dans tout un régiment, dans toute une armée3.

Pendant longtemps, on avait soigné les galeux ou les « racheux », comme on les appelait parfois, avec de la décoction de tabac. Boerhaave a vanté le tabac comme antipsorique ; le médecin botaniste hollandais Dodoens assure qu’il était fort employé de son temps contre la gale. A leur exemple, Coste se servit de l’infusion vineuse de nicotiane, pour guérir des militaires galeux, confiés à ses soins, à l’hôpital de Calais ; mais on n’avait pas tardé à reconnaître que l’infusion de cette plante, et, à plus forte raison, sa décoction irritait la peau, y causait des éruptions, et quelquefois des inflammations vives; les sujets irritables éprouvaient des malaises, des lassitudes, des vomissements, des coliques, qui firent abandonner ce remède trop actif.

Outre les lotions de tabac, on avait recours aux pommades et aux liniments4, l’huile ou la graisse servant de véhicule au principe actif de la plante. Dans le courant de l’année 1795, les officiers de santé de l’armée du Rhin et Moselle, ne pouvant se procurer la quantité de suif ou de saindoux nécessaire pour la confection de l’onguent antipsorique, dont on avait reconnu les bons effets à la suite de plusieurs expériences, proposèrent de nouveau la nicotiane bouillie, mais il fallut vite y renoncer, pour éviter de graves accidents.

Ce fut un chirurgien militaire, du nom d’Helmerich, qui imagina le traitement encore suivi dans nos hôpitaux spéciaux. Voici comment le décrit un contemporain de ce praticien :

1 Picard, loc. cil.

- Noël, 49*

:î Dans un des catalogues d’autographes de Noël Charavay, en iyi6, figurait un dossier de lettres d’un volontaire du 18e bataillon de la Côte-d’Or, nommé Claude Riboulot, qui, étant en Allemagne, fit un séjour à l’hôpital des galeux. En 1793, à l’armée des Pyrénées occidentales, l’un des trois hôpitaux de première ligne, celui de St-Pée-sur-Nivelle, était « destiné tout d’abord, aux galeux ». ( Archives de inédec. milit ., 1891, XVII, 199.)

4 Peyrilhe avait recommandé le Uniment ammoniacal, comme moyen curatif de la gale; plus tard, on proposa d’y ajouter du camphre.

LE RECRUTEMENT SOUS L’ANCIEN REGIME

Ce moyen (celui proposé par Helmerich) consiste à porter le corps dans un bain ordinaire avec un savon liquidé appelé savon de Flandres; à le frictionner ensuite trois ou quatre fois le même jour et les jours suivants, avec une pommade composée de huit parties d'axonge. deux de soufre sublimé, et une de potasse purifiée. Par ce moyen, on guérit communément les gales simples et récentes en trois ou quatre jours ; celles, plus abondantes et plus anciennes, en six ou sept ; et jamais il n a fallu plus de vingt jours pour guérir les gales chroniques les plus opiniâtres.

Un autre chirurgien-major avait proposé une formule moins compliquée, et

En-tête de facture de Mettemberg, inventeur de la Quintessence antipsorique.

(Collection de l’auteur).

qui avait, de plus, l’avantage d’ètre moins coûteuse : d’après les calculs de ce praticien, son remède, administré dans un hôpital, ne revenait pas à plus de dix francs pour cent galeux, soit dix sols par individu. Il joignait à l’avantage d’être le moins dispendieux, celui de « guérir promptement, sûrement et d’épargner le linge et les vêtements ». Cette drogue consistait en deux grammes de sulfure de chaux, que le sujet affecté de gale n’avait qu’à tenir dans la paume de la main, en y ajoutant quelques gouttes d’huile d’olives, pour en faire une pommade extemporanée. « II se frotte les mains avec ce mélange pendant un quart d’heure environ, prescrivait l’inventeur de la mixture, le Dr Pyhorel, et

se met ensuite au lit ou se tient près du feu. On réitère ce moyen deux fois par jour >. »

11 y avait encore la « quintessence antipsôrique de Mettemberg, remède le moins antipsôrique et le plus dangereux de tous », dont l’auteur, « se disant chirurgien-major des armées », ayait fait la découverte dans un formulaire de Médecine des pauvres , et pour laquelle il sollicita du gouvernement, à titre de récompense nationale, la modique somme de 400.000 livres ! 1 2

Nous possédons, dans notre collection personnelle3 *, une curieuse « Annonce d’un remède singulièrement propre à la guérison de la gale et de la gratelle, dans l’espace de huit jours, sans que le malade court (sic) le moindre danger d’aucune autre infirmité ou incommodité, soit habituelle, soit accidentelle ». C’était une poudre minérale « d’une odeur agréable » , ayant « la vertu de purifier le sang, de faire sortir subitement l’âcreté de toutes les humeurs » ; et, au bout de deux fois vingt-quatre heures, la peau commençait à se dessécher et à devenir propre.

En dépit de toutes ces recettes, la gale n’en continuera pas moins à faire rage dans les armées impériales, quelles qu'aient été les précautions employées, bien qu’on fit marcher séparément les galeux durant les étapes *, et qu’on eût établi un peu partout des hôpitaux pour les recevoir5.

Un fléau autrement redoutable que la gale6, et qui, loin de s’atténuer, n’a fait qu’acquérir un développement bien propre à alarmer tous ceux que préoccupent les problèmes sociaux, la syphilis, pour la désigner par son nom scientifique, a fait dans les armées de la première République, un nombre de victimes qu’il serait vain de vouloir, même approximativement, évaluer.

1 Jasser avait également donné la formule d’une pommade, composée de soufre, sulfate de zinc, axonge et huile de laurier, dont on a fait grand usage dans les armées prussiennes.

2 Art. Gale, du Dictionnaire de médecine, en 6o volumes, t. XVII, 223, note 2.

3 Nous avons également un certain nombre de bons de pommade pour galeux, datés de l’époque révolutionnaire.

K Morvan, Le Soldat impérial , II, 297, 3o5, 3oq, 3 1 9.

5 Recueil général des Lois et Règlements sur le service des Hôpitaux militaires, par Gb. Courtin, t. I (1809).

6 Nous devons, cependant, reconnaître que la gale offrit parfois des caractères d’une réelle gravité : Larrey rapporte qu'un chirurgien de ire classe, Joseph Destienne, mourut à Alexandrie, au mois de fructidor an VII, d’une maladie psorique répercutée. (Archives de médecine et de pharmacie militaires , t. XII, 1888,476.)

LE RECRUTEMENT SOUS L’ANCIEN REGIME

Lorsque le soldat français est en présence des femmes, il connaît rarement la retenue, et la continence n’est pas une des vertus dont il se targue. « Quand on est au régiment, disait le bouillant trompette Chevillet, les jolies filles, c’est du gibier que l’on aime à chasser; » et le sergent Bourgogne qui, lui aussi, était un franc luron, déclarait sans ambages que, « faire des conquêtes..., tel est le caractère du militaire français : du combat à l’amour et de l’amour au combat i ». La promiscuité des sexes dans les corps de troupes ne pouvait qu’amener les conséquences trop aisées à prévoir.

En même temps qu’elle publiait, le 23 août 1793, le décret de mise en

réquisition de tous les Français pour le service des armées , la Convention

avait assigné aux femmes leur rôle: «Elles feront des tentes, des habits et serviront dans les hôpitaux. » Bientôt elles ne s’en contentent plus : mères

et épouses, femmes ou maîtresses, toutes s’associent à l’élan qui entraîne le pays entier Elles excitent à l’envi l’ardeur des volontaires, les encou¬

ragent à voler au secours de la patrie. Beaucoup veulent accompagner à la frontière leurs maris ou leurs amants, demandent à partager leurs périls et leurs fatigues.

Le 6 mars 1792, une pétition couverte de 304 signatures de citoyennes, qui sollicitaient le droit de porter les armes, était adressée à l’Assemblée législative ; les requérantes demandaient la permission de se procurer « des piques, des pistolets et des sabres, même des fusils pour celles qui auront la force de s’en servir »; de s’assembler, « les fêtes et dimanches, au Champ de la Fédération ou autres lieux convenables », pour s’exercer à la manœuvre desdites armes; de nommer, pour les commander, des « ci-devant garde -françaises », toujours en se conformant aux règlements prescrits « pour le bon ordre et la tranquillité publique ».

Ces bataillons féminins restèrent à l’état de projet ; mais de nombreuses femmes s’enrôlèrent dans les rangs des volontaires : les plus connues sont les deux sœurs

1 Raoul Brice, La femme et les armées de la Révolution et de V Empire (1792-1815), d’après des Mémoires, Correspondances et Documents inédits. Paris, Ambert, s. d.

2 Les vieillards, les enfants demandaient à s’enrôler : ceux-là voulant fournir un bataillon de vétérans , dont le moins âgé aurait 60 ans accomplis ; ceux-ci s’échappant de la Pitié, pour aller demander du service à l’Ilùtel-de-Ville. (De Concourt, La Société française pendant la Révolution ; Paris, 1889; 59-60.)

Fernig1 et Angélique Duchemin, veuve Brulon, qui alla finir ses jours aux Invalides, sous le costume d’officier2.

Dans la promotion de 1793, on relève les noms de Rose, parfois nommée Alexandrine Barreau3; Bose Bouillon, à qui la Convention accorda une pension

de 300 livres et une autre de 150 pour chacun de ses enfants; Thérèse Figueur, dite Sans-Gêne; Reine Chapuy, blonde aux yeux bleus, qui, à 17 ans, s’était engagée dans le 24e régiment de cavalerie ; Reine Chatton etc.

Angélique Duchemin, veuve Brulon, en costume d'officier.

1 Mlle Théophile de Fernig, Correspondance inédite , par H. Bouchemme, *373; Notice biographique sur les Demoiselles de Fernig , volontaires de 1792, par le Dr Duhkm (True, de la Soc. Acad, de Valenciennes, 1876).

2 « Mm0 veuve Brulon a servi sept ans et fait sept campagnes ( 1 792 à 1 799), dans le régiment devenu la 83e brigade, en qualité de fusilier, de caporal, de caporal-fourrier et de sergent-major. Elle se distingua, le 5 prairial an II (1794), à l’affaire du fort de Gesco, où elle reçut à la fois un coup de sabre d’un Anglais, et un coup de stylet d’un rebelle corse.

Angélique-Marie-Josèphe Duchemin, veuve Brulon, dit un document du

temps, s’est comportée à Gesco ainsi qu’une véritable héroïne. Blessée de nouveau au siège de Calvi, elle fut admise, le 24 frimaire an VII, à l’hôtel des Invalides. Enfin, en 1822, sur la proposition faite à Louis XVI 1 1 par le général Latour-Maubourg, elle reçut le grade de souslieutenant, et fut décorée, en 1 85 1 , sur la proposition du général Randon. »

3 Rose-Liberté Barreau 11’était âgée que de 19 ans, lorsqu'elle s’engagea dans la même compagnie que son mari. Son père tomba, frappé mortellement, à ses côtés, et son mari fut blessé près d’elle. (Cf. Les Femmes soldats pendant la Révolution, in la Révolution française, nn du i4 juillet 1904, article de F. Gerbaux.)

!i Le i5 mars 1793, lors de la levée prescrite par la loi des 21 et 24 février, Reine Chatton, domestique chez un cultivateur de Melleroy, se présentait sous un vêtement d’homme devant la

LE RECRUTEMENT SOUS L ANCIEN REGIME

L’une de ces héroïnes, Madeleine Petit-Jean, mérite une mention spéciale. Agée de 48 ans, elle s’était enrôlée « dans la 4e Compagnie des Canonniers de la Sorbonne, attachée au 72e Régiment d’infanterie », à l’exemple de son mari, sapeur dans cette même Compagnie. Dans une demande de secours, que nous avons eue

Alexandrine Bahtieaü, grenadier au 2e bataillon du Tarn. (20 Thermidor en II : 13 août 1793.)

sous les yeux, la pétitionnaire expose, qu’en allant combattre les « Brigands de la Vendée », elle a été faite prisonnière par ces Scélérats (sic) le 7 juin 1793 (vieux style). « Aussitôt qu’elle a eu sa liberté, elle retourna au poste que 1 honneur lui désignoit, mais elle fut forcée de 1 abandonner... après avoir été blessée très

municipalité du lieu. Elle se faisait inscrire sous le nom de Louis Chatton, au service du citoyen Tarnier, laboureur, mais bientôt reconnue, on manqua de lui faire un mauvais parti. La première effervescence tombée, elle déclara persister dans sa résolution. Le district de Montargis soumit le cas au directoire du département, qui répondit que si Reine Chatton était sincère, on devait l’admettre au nombre des volontaires. (La Révolution française , i4 novembre iqoô, 44°I-)

CHIRURGIENS ET RLESSES A TRAVERS L’HISTOIRE

grièvement à l’affaire du Château-du-Loir. » Elle réclamait, en conséquence, « la pension que la République accorde aux militaires blessés en deffendant la cause de la Liberté et de l’Égalité ». La citoyenne Petit-Jean présentait, à l’appui de sa demande, un certificat du représentant du peuple Francastel, attestant « qu’elle s’est conduite dans la guerre de la Vendée, en qualité de canonnier, avec la valeur et la bravoure d’un vrai républicain; qu’elle a été prisonnière de guerre et a reçu plusieurs blessures; qu elle est même très estropiée ». Elle joignait à cette pièce deux certificats de chirurgiens : l’un, de l’officier de santé Vivaise, de La Rochelle, qui reconnaît que la citoyenne a été blessée « d’un coup de pique à la cuisse droite et d’une fracture au pied droit, à la prise de Château-du-Loir » ; le deuxième, portant la signature d’un nom bien connu : « Dufouart, chirurgien-major de l’hôpital militaire du Gros-Caillou », constate qu’ « elle a eu la partie inférieure et interne de la jambe droite au-dessus de la cheville fortement contuse et déchirée par un coup d’arme à feu et que, de cette blessure presque cicatrisée, il lui est resté une gène et une difficulté dans les mouvemens de toute l’extrémité ».

Le général en chef de l’Armée de l’Ouest certifie véritables tous les faits énoncés ci-dessus. Cette brave citoyenne, n’ayant pas perdu l’usage de la jambe, ne pouvait jouir de la pension de 600 livres; mais celle de vingt sous par jour étant aussi trop modique, on proposait aux citoyens commissaires de laisser au Comité des pensions de la Convention nationale le soin de régler la pension de cette intrépide citoyenne.

Rientôt l’affluence des femmes fut telle dans les armées, que les Pouvoirs publics s’émurent. « La quantité de femmes est effrayante , mande l’agent Defrenne à Rouchotte, Ministre de la Guerre. Ce sont autant de bouches infiniment coûteuses à la République et nos soldats finiront par n’être plus bons à rien. »

Carnot se plaint, à son tour, « que les casernes et les cantonnements sont engorgés de femmes... Elles énervent les troupes et détruisent, par les maladies qu’elles y apportent, dix fois plus de monde que le feu des ennemis 1 ».

Un autre représentant, Delacroix, leur reprochait de consommer beaucoup

1 En 1791, les autorités militaires avaient ordre de faire conduire dans les dépôts de mendicité les filles et femmes arrêtées par discipline militaire... Par décret rendu le 24 frimaire an II ( 1 4 déc. 1793), la Convention tolérait qu’un quantum déterminé de femmes suivît les armées à une distance plus ou moins proche ; ce qu’elle refusait, c’est que les armées en fourmillassent (sic). ( L’Armée et la police des mœurs, par Louis Fiaux; Paris, Alcan, 1917., 33.)

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Cehtificat délivré à la femme Petit-Jean, canonnier, « faite prisonnière par les rebelles de la Vendée ».

(Collection .d’autographes .du Musée Carnavalet.)

33o CHIRURGIENS ET BLESSÉS A TRAVERS L’HISTOIRE

et d’occuper une quantité de chariots destinés à porter les bagages et les provisions; « le troupeau des femmes, au dire du député Poultier, chargé de présenter un rapport à la Convention sur la question, rendait les marches et les retraites pénibles et dangereuses; elles étaient la source de querelles sans fin; elles semaient la terreur dans les camps. »

Certains chefs de corps étaient particulièrement visés. « Dumouriez traînait à sa suite des maîtresses, des comédiennes et son quartier avait beaucoup de ressemblance avec le harem d’un vizir. » Cette contagion avait gagné les officiers et les soldats; le général eût été mal venu d’empêcher ce qu’il pratiquait lui-même.

A toutes les observations que font les généraux, les volontaires répondent que la loi prescrit de loger les femmes des soldats mariés ; et tous se prétendent, pour la circonstance, unis par des liens légitimes à leur compagne du moment. L’Assemblée prend alors une décision énergique : toutes les femmes inutiles au service des armées seront renvoyées dans les huit jours; on ne gardera, dans chaque bataillon, que quatre blanchisseuses, munies d’une lettre du chef de corps, visée par le commissaire des guerres et portant une marque distinctive,

et les vivandières préposées à la vente des vins et boissons. Les vaguemestres et

les voituriers ne recevront plus sur leurs voitures que les femmes dûment mandatées.

Mais ce fut à qui éluderait les prescriptions de l’autorité1. Les bataillons comptèrent bientôt presque autant de filles que de soldats; il y avait même des endroits où celles-là étaient en nombre supérieur à l’effectif : dans les casernes de Douai, on comptait près de trois mille femmes, pour une garnison réduite à trois cent cinquante soldats 2 ! C’est à ce propos que Carnot réclamait une loi « très forte et très menaçante » : « Débarrassez-nous des catins qui suivent l’armée, s’exclamait-il dans un langage dépouillé de circonlocutions ; débarrassez-nous des catins et tout ira bien3. »

1 « Un soldat, lâche ou fripon, gagne exprès la gale ou la vérole, il va à l’hôpital. Sortant au bout d’un mois, il demande une route pour rejoindre son corps; si le commissaire des guerres l’ignore (et c’est presque toujours ce qui arrive), le soldat déclare que son corps est à l’armée des Alpes, tandis qu'il sait bien qu’il doit le trouver aux Pyrénées. Alors, le voilà décidément dispensé de servir, voyageant avec l’étape et 3 sols par lieue toute la campagne sans jamais rejoindre son corps. » Rapport de Dubois-Crancé (P. Bliard, loc. cit.).

- Brice, Mathiez, etc.

3 Arthur Chuquet, La trahison de Dumouriez , 54.

LE RECRUTEMENT SOUS L’ANCIEN RÉGIME

Il n y avait cependant pas que des catins , il y eut aussi des épouses bonnes et braves, qui firent vaillamment leur devoir : telle Rose Bouillon qui, au combat de Limbach, voyant son mari tomber à ses côtés, frappé de trois coups de feu,

Le Général Desaix.

n’en continua pas moins son métier de soldat, et à tirer sur l’ennemi jusqu’au moment où le bataillon se retira1. Mais c’était l’exception.

Tous les généraux de cette1 époque n’étaient pas vertueux comme Hoche, qui mena, au moins pendant un temps, une vie austèrement républicaine ; ou comme

1 Bonnneville de Marsangy, Journal d’un volontaire de 41 91 ; cf. Etienne Joliclerc, op. cit., 77.

Pichegru, qui enjoignait aux commandants d’armée de donner eux-mêmes l’exemple aux soldats placés sous leurs ordres1. La plupart prenaient plutôt modèle sur Marceau qui, au retour de la Vendée, soupait à Paris, au Bois, en compagnie d’une demi-douzaine de dames aux mœurs légères2; sur Rossignol, qui se faisait accompagner d’une femme déguisée en aide de camp; ou sur Desaix, qui s’était lié à Strasbourg avec la femme d’un capitaine, dont il eut une fille, et qui, plus tard, confiait à son ami Larrey, qu’il souffrait encore des restes cuisants d’une, gonorrhée mal guérie3 4.

On sait que gonorrhée et syphilis étaient alors confondues et que ces deux affections, pourtant si dissemblables, étaient soumises à un traitement uniforme, lequel consistait le plus souvent en une ou deux saignées, mais en outre dans l’usage de bains, purgatifs, frictions mercurielles liqueur de Van Swieten, ou pilules du chirurgien Belloste5. Lorsque les symptômes ne cédaient pas à ces moyens, on recourait aux opiats et aux bols de térébenthine, baume de copahu, etc.

Rares étaient les médecins assez clairvoyants déjà pour établir une distinction entre les deux virus. Astruc avait entrevu leur dualisme, mais Hunter et Swediaur le niaient. Ricord sera, du reste, longtemps de la même opinion que ces derniers. Avant Ricord, cependant, nombre de praticiens avaient montré les caractères distinctifs des deux maladies ; tous leurs arguments ont été longuement exposés dans l’ouvrage de Briot 6, qui avait eu, lui-même, à soigner pas mal de vénériens dans différents hôpitaux, tant en France qu’en Allemagne et en Italie, et qui avait constamment veillé à séparer les sujets atteints de l’une ou l’autre des

1 Dans une lettre, écrite par Pichegru au général de division Balland, le 20 floréal an II, le futur conquérant de la Hollande fait les recommandations suivantes à son subordonné : « Tu dois arriver dans cette place sans femme, la loi le défend. Tu dois y mener une vie exemplaire sous tous les rapports, etc. » Catalogue d’autographes N. Charavay.

2 Mémoires du général Sarrazin ; Bruxelles, s. d., 27.

3 Chron. méd., 1907, 600-1 : cf. Supplément du Figaro , 28 juillet et 4 août 1906; Revue bleue , 26 octobre 1907 : Desaix en Italie , par Arthur Chuquet.

4 11 y avait, dès cette époque, des médecins qui prétendaient guérir la syphilis par le traitement végétal sans mercure , comme le « citoyen » qui adressait au Comité de salut public pétition sur pétition, à l’effet d’être autorisé à appliquer sa médication aux défenseurs de la patrie, et signait Mimé, médecin de Paris, septuagénaire et valétudinaire, un des plus anciens officiers de santé des Armées et des Hôpitaux.

5 Sur Belloste, v. la France médicale , du 10 décembre iqoô.

Histoire de l’Art et des Progrès de la Chirurgie militaire en France , pendant les guerres de la Révolution , 338 et suiv.

LE RECRUTEMENT SOUS L’ANCIEN RÉGIME

deux affections. D’ailleurs, parmi les chirurgiens militaires, il en était qui n’ignoraient pas les divers modes de contagion des affections vénériennes. « Une multitude de faits, écrit le citoyen Dufau l, médecin à Mont-de-Marsan, en l’an 111, attestent que la gale, les maladies vénériennes, la lèpre, etc., passent des sujets infectés à des sujets sains, par le contact plus ou moins immédiat ou par le commerce des sexes. »

Nos aïeux n’ignoraient pas davantage l’infection par l’allaitement et la syphilis professionnelle ; mais il était alors de croyance commune, que la syphilis engendre surtout, chez les descendants, le rachitisme et les écrouelles.

Nos devanciers paraissent également avoir pressenti la syphilis héréditaire tardive2 : il est d’autant plus singulier qu’ils aient si longtemps regardé comme identiques le virus de la gonorrhée et celui de la vérole. C’est pourquoi, dans l’histoire des opinions médicales relatives aux maladies cypridiennes, il eût été injuste de ne pas rendre hommage à ceux qui, en avance

sur leurs contemporains, ont, les premiers, reconnu le dualisme des affections que nous venons de spécifier.

Stanislas Mittié, inventeur d’un remède contre la gale.

1 Vues nouvelles sur la médecine pratique, etc., y3 (Mont-de-Marsan, an III).

- La gale et les maladies vénériennes dans les armées de la Révolution et de V Empire, par M. le Dr Spick, médecin-major de 2e classe à l’Ecole du service de santé militaire de Lyon. ^Annales de dermatologie et de syphiligraphie, 4e série, t. IX (1908), 598-608.)

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