CHAPITRE XXV
l’évacuation des blessés et leur traitement a l’ambulance, dans les guerres de la révolution
Un des principaux soucis du commandement a toujours été de retirer de la mêlée et de faire transporter en un lieu où il puisse recevoir des soins appropriés le militaire mis hors de combat à la suite de blessures. La Révolution n’a pas plus manqué à ce devoir que les gouvernements qui l’ont précédé ; de nombreux décrets ont été rendus par les assemblées légiférantes, pour régler le mode d’évacuation de ceux qu’avaient atteints les projectiles.
Jusqu’ici, nous avons pu constater que les moyens employés dans ce but étaient assez imparfaits. Dans un Code de médecine militaire , publié en 1772, l’auteur, qui avait pris part, en qualité de chirurgien, à plusieurs campagnes, montre toutes les lacunes de cette organisation. « Quand on transporte les blessés, écrit le docteur-régent Colombier, ils souffrent beaucoup soit par le défaut de commodité, soit par l’intempérie de l’air, et quand on est obligé de les abandonner à la merci de ses ennemis, en leur laissant même tous les gens nécessaires pour en avoir soin, on court beaucoup de risques. » Afin d’y remédier, notre confrère proposait certaines mesures qui auraient constitué un progrès réel, si on avait prêté l’oreille à ses remarques.
CHIRURGIENS ET BLESSES A TRAVERS l/lIISTOIRE
A l’entendre, le nombre des chariots dont on se sert « est toujours plus grand qu’il n’est utile, parce que leur construction est telle, que les malades y sont mal à leur aise, cahotés, peu aérés, et difficilement soignés. Ce sont... des fourgons recouverts de toile cirée, dans lesquels on met de la paille ou du foin, pour placer plusieurs malades à côté les uns des autres, souvent mal couverts et quelquefois étouffés les uns sur les autres... » Combien se trouverait-on mieux de « chars où les malades seraient suspendus dans des espèces de lits » ; il y aurait, « dans chaque chariot, quatre soupentes et deux places : l’une, pour un infirmier qui soignerait ces malades, et l’autre pour un chirurgien. Ces chars auraient la forme des fourgons, et, pour leur donner plus de légèreté, le corps serait entièrement d’osier, recouvert d’une toile peinte. Le couvercle du fourgon s’ouvrirait à volonté; mais il faudrait qu’il fût percé d’une lucarne vitrée sur le devant et sur le derrière, en manière de fenêtre, afin de pouvoir renouveler l’air.
Trois barres solides, situées à distances égales et appuyées sur les côtés du char, serviraient à suspendre les quatre lits, qui seraient garnis chacun d’une paillasse, d’une couverture, d’un traversin et de draps... II y aurait, sur le devant et sur le derrière, des enfoncements en forme de niches, où il serait possible de placer l’infirmier et le chirurgien, qui seraient à couvert comme les malades... Le corps des voitures serait posé sur un train à quatre roues et suspendu comme le sont les carrosses ordinaires1... »
En 1793, peu de modifications ont été apportées dans ce service; car un chirurgien de l’époque se plaint encore que les chariots, dont on se sert pour transporter les blessés, sont « plutôt capables d’aggraver l’état des malades que de les soulager : pressés sans ordre sur un même char, n’ayant rien qui les soutienne, s’entre-heurtant l’un l’autre, éprouvant des cahotements affreux par l’inégalité des terrains où l’on passe, n’ayant devant eux d’autre image que celle de leur sang, qui se perd sans retour, et d’autre but qu’une mort presque inévitable2... ».
Bien que les chirurgiens missent beaucoup de hâte à secourir les blessés, le temps qui s’écoulait avant qu’ils arrivassent à l’ambulance, trop éloignée de l’endroit d’où ils partaient, semblait toujours trop long; c’est pourquoi notre réformateur engageait « MM. les officiers à se pourvoir, par leurs domestiques,
1 Ambulances d’autrefois , par Jean Lailler ( Revue hebdomadaire , 3o juillet 1916).
2 Jourdan Le Cointe, La Santé de Mars , Sgg-âoo.
de quelques brancards, fabriqués en bois vert, pour faire hommes capables de les enlever du champ de bataille », frappés : « C’est, concluait-il, la manière la plus douce et puisse porter les blessés. »
transporter, par deux ceux qui avaient été la plus sûre dont on
Comment étaient transportés les blessés, pendant les guerres de la IIèvoli riox.
(Épisode de la Bataille de Jemappes, 1792.)
Comment cela se passait généralement, un témoin oculaire1 va nous l’apprendre.
« Trois ou quatre soldats portent dans leurs bras, ou sur leurs fusils, sur des branches, dans des manteaux, des capottes {sic), quelquefois au moyen de ses seuls vêtements, le guerrier qui vient d’être blessé; un cinquième se charge de son sac, un sixième de son fusil, un autre de son shako; enhn, six ou huit
* Briot, op. cit 4oo
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quittent la ligne, pour un seul qui est atteint; et un re'giment qui a vingt ou trente blessés voit bientôt diminuer d’un tiers le nombre de ses soldats.
« Souvent, à la vérité, le zèle des chirurgiens militaires les porte à se rendre sur le champ de bataille même, pour y pourvoir de suite aux pansements des blessés, à leur mise en sûreté et à leur transport; mais, outre que les moyens de transport leur manquent également, et qu’ils sont, le plus souvent, réduits à ne pouvoir donner que d’inutiles conseils sur la manière la moins nuisible de les rendre à la première ambulance, on ne peut pas exiger que des hommes chargés spécialement de conserver la vie des autres, compromettent essentiellement leur propre existence. »
La plupart du temps, les chirurgiens étaient dans l’obligation de se servir des moyens de transport qu’offrait le pays dans lequel ils se trouvaient , des véhicules de fortune mis à leur disposition.
Dans l’Allemagne, dans le Palatinat, on avait des « petites voitures d’osier très légères, dans lesquelles deux blessés n’étaient pas mal ». En France, on emploie des « voitures à quatre roues et à échelles, sur lesquelles on entasse jusqu’à douze et quinze malades, sans avoir l’attention de les garnir d’un peu du foin ou de la paille qu’elles sont destinées à charrier».
Dans les Alpes, dans les Grisons, dans la Valteline, dans l’Engadine, on avait recours aux mulets, communs dans ces régions; en Suisse, les traîneaux rendirent de nombreux services. Mais combien de fois n’eut-on d’autre ressource que « ces chars lourds et incommodes », dont nous avons énuméré les inconvénients !
« Par toutes sortes de tems, de saisons, quelquefois la nuit comme le jour,
dans des ipstants où le repos leur était nécessaire, combien n’ont pas gelé sur
les voitures ! Que de cris douloureux et inentendus n’ont pas poussé ceux qui
conservaient dans leurs plaies le corps vulnérant ou des esquilles; ceux dont les
plaies étaient en proie à la série des accidents inflammatoires ! Combien sont
arrivés morts dans les hôpitaux où on les envoyait chercher la guérison !
Combien n’y sont pas même arrivés et qui n’ont eu d’autre tombeau que le fossé
dans lequel on les jetait, ou le chemin sur lequel on les laissait ! » Quelle
force de résistance, physique et morale, ne fallait-il pas à ces infortunés, pour ne pas succomber avant de recevoir des secours î
Nous avons le récit d’un lieutenant de grenadiers, aux armées du Nord, des Ardennes et de Sambre-et-Meuse, qui est bien le tableau le plus navrant, mais
apparemment le plus véridique , des tribulations qu’éprouvait un blessé, même quand il était officier.
Pendant la retraite de l’armée du Nord, après la bataille de Neerwinden, le lieutenant Claude Simon avait eu la jambe droite écrasée par un boulet de canon ;
Le Transport des blessés, en 1793.
(Bataille de Wattignies, Musée de Versailles.)
voici en quels termes il contait l’accident à l’ami avec lequel il correspondait; cette lettre est un document trop représentatif d’un état d’àme et d’un état de choses, pour que nous ne le donnions pas dans son intégralité :
Je me suis réveillé dans une charrette, souffrant des douleurs inouïes à la tête et à la jambe, mon chapeau et ma culotte en morceaux. Je demandai où j’étais et ce que j’avais : on me dit que, puisque je parlais encore et que je n’étais pas mort , comme on le croyait depuis quinze heures, j’étais entre Bruxelles et Mons, où l’on me menait à l’hôpital, vu ma malheureuse aventure, que je me fis raconter, afin de la savoir. Vous croyez peut-être qu’arrivé à
Mons, après vingt-quatre heures de marche dans une charrette qui avait achevé de me rompre la tête et le corps, on va panser mes blessures et me soigner : eh bien ! mon ami, rien de cela. Je ne trouvai ni chirurgien pour me panser, ni lit pour me coucher ; on me dit qu’il fallait aller jusqu’à Valenciennes.
Prêt à rendre l’âme, je priai, j’intercédai et j’obtins enfin un mauvais matelas par terre et un peu d'eau chaude qu’on appelait bouillon. A peine m’avait-on étendu depuis dix minutes sur mon matelas que l’ordre d’évacuer arrive ; on me prend et l’on me jette, sans autre forme, dans une caisse à mener le pain de l’armée.
Sur onze malheureux officiers, tous estropiés ou blessés, me voilà encore en route sans être pansé, secoué dans la maudite charrette, comme jamais ne le fut aucun pendu, souffrant le martyre pendant les douze heures que dura le maudit voyage de Mons à Valenciennes, où l’on daigna me recevoir au troisième hôpital. Encore voyais-je le moment où l’on m’envoyait jusqu’à Péronne ; mais la compassion et mon argent m’ayant gagné le cœur des infirmiers chargés de porter les blessés, ils me montèrent bien vite dans un lit, d'où je ne suis pas sorti depuis le a5 que je suis entré, et d’où je vous écris. J’eus cependant ici le bonheur de pouvoir être pansé ; les chirurgiens jugèrent que les apparences de mon pied et de ma jambe droite ne dénotaient rien de cassé, mais une contusion et une pression excessivement forte dans les nerfs et la partie endommagée. Quant à la tète, on me tranquillisa en me disant que si l’on ne me mettait des vésicatoires sur le col sur-le-champ, le dépôt qui avait eu le temps de se former, depuis près de trois jours que j’étais blessé sans être pansé, m’étoufferait indubitablement sous peu. C’est pourquoi je me laissai mettre les vésicatoires qui ont fort bien réussi ; mais je souffre toujours de la tête *.
Les malades n’étaient pas mieux traités que les blessés. Un fiévreux de l’armée du Ithin, cantonné dans la Haute-Saône, se présente à l’hôpital de Yesoul : on le refuse; à Luxeuil, à Remiremont, on lui réserve même accueil. « Avec son portemanteau dans le dos, et la ressource de trois sous par lieue », il se dirige, à pied, sur Besançon. Quand la fièvre le prend en route, il se couche sur le revers d’un fossé, attendant, pour se remettre en marche, la fin de l’accès. Lorsqu’il arrive enfin à Besançon, on ne le trouve plus « assez malade » ; il retourne à son corps, au delà de Bâle, d’où, « dès le lendemain, il est renvoyé à l’ambulance du régiment1 2 ».
Plus chanceux, relativement, fut le jeune abbé, dont les Souvenirs nous ont été si profitables pour retracer les épisodes de la vie des volontaires aux armées de la Révolution.
Nanti de son billet d’hôpital, il est d’abord envoyé- à Maubeuge , où l’on
1 P. Caron, La défense nationale de 1792 à 1795 (Paris, 1912) ; cf. Bulletin de V Académie delphinale , 4e série, t. XII, ^3-^6.
2 Jean Morvan, op. cit ., II, 2q^.
manquait de place ; on le joint à un convoi de blessés et de malades, qu’on dirige sur Avesnes, où ils passent « une nuit des plus tristes, dans l’église paroissiale » ; ils repartent le lendemain pour Etréaupont, « où l’on avait organisé une sorte d’hôpital ou de gile de passage pour les malades ». A l’arrivée, notre
Un Pansement suit i,e champ de bataille, par Lahuev (171*5). (Composition d' Nouage Vep.net.)
ecclésiastique était « tellement exténué, anéanti », qu’il resta enfoncé dans la paille, « inaperçu, oublié... n’ayant pas eu la force de descendre de charrette, ni de donner signe de vie ». Après un assez long temps, il eut conscience de sa situation et commença par gémir, puis par crier #au secours. On l’entendit heureusement; car, « dans l’état où j’étais, déclare-t-il, je n’aurais peut-être pas survécu à une nuit passée en plein air». Mais il fallut repartir dès le lendemain, dans la matinée; les malades furent conduits à Maries, où ils furent, comme a
Avesnes, installés dans l’église. Ils y souffrirent « horriblement du bruit de la musique et des tambours, et surtout des cris populaires ». De Maries, notre abbé fut encore porté plus loin, à l’Hôtel-Dieu de X..., qu’il ne désigne pas plus explicitement.
Sa maladie était une « fièvre putride maligne », que nous appellerions aujourd’hui fièvre typhoïde. Après bien des péripéties, qu’il serait oiseux de rapporter, il finit par entrer en convalescence et put obtenir un congé, pour cause d’infirmité temporaire *.
Dans une page trop peu connue des Nouveaux Lundis 1 2, Sainte-Beuve a narré les tribulations d’un jeune soldat de la République, qui devint plus tard une des gloires scientifiques de notre pays.
M. Biot, à dix-neuf ans, soldat et canonnier, revenait de la bataille de Hondschoote : fort malade, ayant un commencement de plique, il ne pouvait se traîner. Il résolut pourtant de traverser le nord de la France avec un billet d’hôpital, sans passe-port, pour revenir au moins mourir chez sa mère.
Entre Ham et Noyon, sur la grande route, se traînant comme il pouvait, appuyé sur son sabre, il entend venir une voiture: « Si c’est une charrette, se disait-il, je monterai dessus. » C’était un cabriolet; un jeune homme élégant était dedans, qui lui dit: « Mais, mon camarade, où allez-vous? vous ne pouvez vous traîner ! » M. Biot lui dit ce qu’il était et sa résolution. Le jeune homme lui offre une place dans son cabriolet; M. Biot accepte et l’on cause... « Comment êtes-vous aux armées ? Quel est l'esprit de l'armée en face de l’ennemi? » — « Ils parlent allemand et nous français ; ils nous tirent des coups de fusil et nous leur répondons par des coups de canon. On nous envoie un journal, le Jacobin, que nous brûlons régulièrement tous les matins. » — « Mais vous avez donc reçu de l’éducation ?» — « Mais oui. » — « Où avez-vous fait vos études?» — « A Louis-le-Grand. » — «Et moi aussi». Et là-dessus de causer des professeurs.
Arrivés à Noyon. le jeune homme conduit M. Biot dans sa famille, très aimable, et l’y installe; celui-ci couche dans un bon lit pour la première fois depuis des mois. Puis le lendemain, son bienveillant introducteur et guide lui offre une place pour Paris : M. Biot accepte encore. A chaque relais venaient des gendarmes pour demander des papiers ; un simple mot du jeune homme les satisfaisait, et l’on passait. A Gompiègne on fut retardé pourtant ; le Comité révolutionnaire, sachant qu’il y avait un militaire dans la voiture, exigea qu’il comparut. On descendit M. Biot de voiture, et on l’aida à monter, en lui donnant le bras, dans la salle du Comité. Mais là, le jeune homme s’emporta contre le Comité, qui employait de tels procédés contre un soldat de la République; il les traita comme des misérables; et ils le reconduisirent avec excuses, très humblement.
1 Souvenirs militaires d'un jeune abbé , publiés par le baron Ernouf, 43 et s.
2 T. II, 74 et s.
ÉVACUATION ET TRAITEMENT DANS LES GUERRES DE LA REVOLUTION 36t)
Arrivés à Paris, déposé à la porte de sa mère, M. Biot demande an jeune homme de savoir le nom de celui à qui il a tant d’obligation. Il lui fut répondu : Saint-Just, avec l’adresse à un
certain hôtel. Après un mois el plus de maladie, lorsque le convalescent put aller à l’adresse
indiquée, Saint-Jüst n’y était plus, et M. Biol ne l’a jamais revu depuis.
Il y avait, cependant, un article du règlement relatif aux évacuations, qui