CHARIOT EN USAGE A L’ÉPOQUE GRÉCO-ROMAINE
CHIRURGIENS ET BLESSÉS A TRAVERS l’ïIISTOIRE
soin des blessés et des morts força son armée à s’arrêter pendant trois jours ; mais, en aucun endroit de ses Commentaires, il ne parle de médecins revêtus d’une fonction déterminée ; l’auteur de la Guerre d Afrique 1 rapporte seulement que « Labiénus, après le combat de Ruspina, fit transporter à Adrumete ses nombreux blessés sur des chariots ». Il est permis de s’étonner que Jules César, toujours si vigilant en matière d’approvisionnements et de munitions de guerre, ait montré si peu de sollicitude pour les malades et les blessés de son armée ; on ne voit pas qu’il les ait jamais fait soigner dans les camps ; il préférait les confier aux habitants des cités qu’il traversait, sans s’inquiéter autrement de leur sort ; ses successeurs firent montre de plus d’humanité.
Sous Auguste, l’exercice de la médecine commence à recevoir des encouragements et à obtenir des privilèges qui en firent plus tard une profession honorable et libérale. Le médecin d’Auguste, Antonius Musa, ayant réussi, par une médication opportune, à gagner la confiance et l’estime de son maître, s’empressa de faire profiter ses confrères de l’influence qu’il avait acquise, et c’est à partir de ce moment que les médecins commencèrent à jouir d’une considération dont ils n’avaient reçu jusquelà aucune marque, au moins d’une manière générale. Aussi affluèrent-ils à Rome de toutes parts et beaucoup y acquirent de grandes richesses.
Il n’y avait pas à Rome de profession plus lucrative ni plus courue que celle de médecin ; un certain Cassius recevait d’Auguste 250.000 sesterces d’appointements annuels, soit près de 70.000 francs de notre monnaie. Stertinius poussa ses exigences jusqu’à réclamer 500.000 sesterces (133.000 francs en chiffres ronds), pour donner ses soins à la famille impériale, sous prétexte que sa clientèle civile, qu’on lui demandait de sacrifier, ne lui rapportait pas moins de 600.000 sesterces ! Citons un troisième exemple, plus typique encore que les précédents : un chirurgien, du nom d’Alcon, fut mis à l’amende, sous l’empereur Claude, de dix millions de sesterces (1.758.749 francs); il refit cette somme en peu d’années. L’épigramme bien connue de Martial contre Symmaque, visitant ses malades, toujours accompagné d’une troupe de disciples, « qui pouvait passer pour une école de médecine tout entière», montre assez que la profession non seulement faisait vivre largement ceux qui l’embrassaient, mais que Rome regorgeait, à cette époque, de médecins.
des soins étaient ensuite indemnisées par les généraux et cette dépense rentrait dans les frais de guerre ordinaires. » P. -A. Didiot, Code des officiers de santé de l’armée de terre. Paris, i863,
1 De bello africano , ch. XXI.
LE SERVICE DE SANTÉ MILITAIRE DANS L’ANCIENNE ROME
A quelle époque l’élément médical fut-il introduit dans les armées romaines ? Il est plus que probable que, quand celles-ci devinrent permanentes, elles durent recevoir les modifications qu’entraînait leur nouvelle organisation. L’agglomération des hommes provoquant presque inévitablement un foyer de maladies, il fallut pourvoir aux mesures hygiéniques et curatives qui s’imposaient ; d’où l’on est amené à inférer que l’organisation régulière de la médecine militaire, chez les Romains, ne peut pas s’éloigner beaucoup de la constitution définitive de l’empire.
Les textes sont clairsemés, qui nous renseignent sur cette période de l’ histoire ancienne de notre art, mais l’épigraphie vient heureusement suppléer aux imperfections de l’information historique. Les inscriptions lapidaires nous révèlent ce que les écriyains nous ont laissé ignorer. Commençons par la besogne la plus aisée, dépouillons d'abord les textes.
Velleius Paterculus, faisant l’éloge de Tibère, se plaît à signaler le soin que prit le futur monarque, qui n’était encore que général et beau-fils de l’empereur, de la santé de ses soldats, pendant les guerres de Germanie et de Pannonie. « Au milieu de tous les soucis qui l’accablaient, on eût dit qu’il ne ressentait que celui-là. Il y avait une voiture toujours attelée pour ceux qui étaient fatigués ; la litière du prince était à la disposition de tous... Des médecins , des aliments choisis, des bains 1 tous les secours étaient prêts pour soulager les malades 2. »
Velleius assure en avoir profité, « comme beaucoup d’autres ». Comme il était dans cette expédition légat, « quelque chose comme lieutenant général », il est douteux que de simples militaires aient bénéficié de la même faveur; par contre, « personne de ceux qui avaient un grade , supérieur ou inférieur au sien, ne s’est vu négligé, en cas d’accident, par la vigilance paternelle de Tibère ». Mais ne s’agirait-il pas plutôt, ici, de la « suite médicale du commandant en chef », que d’un corps régulier d’officiers de santé?
Sans doute, il est question, dans Tacite 3, d’un matériel médical, que les Romains perdirent avec leurs convois, mais il n’est point parlé de médecins. Pas
1 C’est-à-dire un appareil de bains portatif.
2 Hist., 1. II, ch. CXIV.
3 Chap. LXV du livre 1 des Annales. On trouve la preuve que les Romains n’avaient point d’hôpitaux publics, et n’avaient pas eu, jusque-là, d’hôpitaux militaires, dans le récit que fait Tacite de la chute de l’amphithéâtre de Fidène, arrivée l’an 20 de l’ère chrétienne, et dans laquelle 5o.ooo personnes furent dangereusement blessées ou périrent. (( On déposa, dit-il, les blessés dans les maisons des grands ; on leur procura des médecins et les choses nécessaires
davantage il n’en est question, lors de la visite de Germanicus, apportant ses encouragements et ses secours aux blessés L Même silence de Pline le Jeune, dans le chapitre où Trajan * 1 2 est loué de sa pitié pour les blessés et les malades. Celse, toutefois, recommande aux médecins de profiter de l’occasion qui s’offre
Galate ou Gladiateur (?) blessé (D'après V. Duruy, Histoire des Romains).
à eux de s’instruire dans leur art, en examinant les blessures profondes « que reçoivent parfois le gladiateur dans l’arène et le soldat sur le champ de bataille 3. » Il y avait donc à cette époque (première moitié du premier siècle de l’ère chrétienne) des médecins sur les champs de bataille. L’auteur que nous
« aux pansements ; en un mot, on suivit, à leur égard, l’exemple des anciens qui, après les « grandes batailles, retiroient les blessés dans leurs maisons, et les secouroient de leurs mains « et de leur fortune. » Assurément, s’il y avait eu à Fidène, ville alors considérable du Latium, quelque infirmerie ou hospice public, c’eût été le cas d’y recueillir les malheureux qui furent victimes de l’événement raconté par l’annaliste. (Cf Percy et Williaume, Mém ., infrà cit.)
1 Chapitre LXXI de l’ouvrage cité de Tacite.
2 Trajan se dépouilla un jour de ses vêtements, pour faire des bandages destinés aux pansements. (Pline, Panégyr ., XIII.)
3 De re medicina , 1. I, 8. (Cité par Ch. Aubertin, Revue des médecins des armées .)
LE SERVICE DE SANTÉ MILITAIRE DANS L’ANCIENNE ROME
venons de citer donne à ces derniers, pour l’extraction des projectiles, des conseils dont la plupart sont fort judicieux :
Les traits dont le corps a reçu l’atteinte... n’en sont retirés qu’avec de grandes difficultés... Si le trait n’est pas entré profondément, mieux vaut l’extraire par la route qu’il s’est faite. Si cette route, au contraire, est plus longue que celle qu’il faudrait pratiquer et si déjà le projectile se trouve au delà des nerfs et des vaisseaux, il est préférable de compléter le trajet et de retirer le trait par 1 incision... Quand on retire le trait en lui faisant rebrousser le chemin, il est nécessaire d’agrandir la plaie avec l’instrument, tant pour faciliter l’extraction que pour rendre l’inflammation moins vive que si on laissait encore le projectile déchirer les chairs...
Que l’extraction s’opère par l’ouverture d’entrée ou de sortie, il faut toujours éviter avec un soin extrême de couper des nerfs, des veines ou des artères; si quelques-uns de ces organes ont été mis à découvert, il faut, en les saisissant avec un crochet mousse, les éloigner du bistouri.
S’il s’agit d’un large trait enfoncé dans les chairs, on ne cherchera pas à le retirer par une contre-ouverture, pour n’avoir pas ainsi deux grandes plaies au lieu d’une. On emploie dans ce cas un instrument particulier, appelé par les Grecs cyathisquc de Dioclès , parce qu’il a pour inventeur Dioclès... 1
Celse indique ensuite un procédé pour extraire une balle de plomb, ou un projectile de même nature.
Il faut élargir la plaie ; puis à l’aide des pinces, retirer le corps étranger par le chemin qu’il s’est ouvert. Mais l’extraction devient plus difficile , quand le projectile s’est logé dans un os, ou dans une articulation, entre deux os.
Si le corps est engagé dans l’os, il faut chercher à le mouvoir jusqu’à ce qu’il soit ébranlé et essayer ensuite de l’enlever avec les doigts ou avec des pinces, comme quand on arrache une dent. La plupart du temps, on amène ainsi le projectile au dehors ; si pourtant il résiste, on pourra lui donner de nouvelles secousses avec un instrument, et, en cas d’insuccès, on devra, comme ressource dernière, perforer l’os auprès de la blessure au moyen de la tarière. A partir de cette perforation, on excisera l’os en forme de V, de telle sorte que les deux lignes que forme cette lettre viennent aboutir au corps étranger ; cela fait, on ne peut manquer de l’ébranler ; et il est facile ensuite de l’extraire...
Il est à remarquer que le compilateur latin ne fait aucune allusion à un anesthésique ; « nulle part, il ne parle d’endormir ou d’insensibiliser le patient ; il recommande seulement de le tenir fortement pour qu’il ne bouge pas et de le laisser crier2, ce qui est un soulagement dans la douleur, et facilite même certaines
1 Celse, traduction Vedrennes; Paris, 1 8^5 ; liv. VII, ch. V, § 3.
2 « Déterminé à guérir celui qui se confie à ses soins, écrit Celse, le chirurgien ne doit pas se laisser émouvoir par ses cris, au point de se hâter plus que le cas ne l’exige, ni couper moins qu’il ne faut, mais accomplir toutes choses comme s’il n’était nullement affecté des plaintes du patient. » De Medicina , 1 II.
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opérations1. Il faut arriver à Dioscoride (sous Néron) et à Pline (mort en l’an 79), pour trouver mention d’une plante narcotique, la mandragore, dont on a cessé de faire usage; encore ces moyens d’adoucir la douleur ne paraissent-ils pas avoir été d’un emploi général.
Pour en revenir aux médecins militaires , Galien , qui écrivait sous Marc- Aurèle, tout en rendant hommage à l’un d'eux, Antigonos, qu’il nous présente comme un praticien de mérite 2 3, parle avec mépris des médecins employés dans les guerres qui eurent lieu de 167 à 175; il leur reproche « de ne pas avoir disséqué le corps des barbares, et d’être revenus sans en savoir plus sur cette matière que des cuisiniers 3 » ; à un autre endroit, il dit qu’ils savaient tout juste autant d’anatomie que des bouchers 4 .
A mesure que nous avançons, les textes deviennent plus explicites. Une ordonnance d’Antonin le Pieux vise « le médecin de la 2e légion », exempté de toute charge civile, pendant tout le temps qu’il servira l’Etat5.
Veut-on plus de précision, il suffira de lire ce qui suit: le jurisconsulte Herennius Modestinus, qui fut consul en 228, mentionne, parmi les citoyens jouissant d’immunités, les médecins militaires, medici militum. Il les assimile aux soldats et aux officiers que leur service force à quitter Rome, et pour qui cette absence ne doit pas tourner à détriment 6.
Que conclure de tous ces textes, sinon qu’î7 y avait déjà, tout au début de 1ère chrétienne , des médecins dans les armées romaines ?
Ceux-ci n’avaient le droit d’exiger aucun salaire des soldats7; ce qui implique évidemment qu’ils étaient payés, plus ou moins mal, par le Trésor.
Ils étaient placés sous la surveillance d’un « préfet du camp8 », dont relevaient également les officiers d’administration, les infirmiers et les malades. Disons plus : il existait, dans les camps, de véritables hôpitaux militaires, valetudinaria, sorte
1 Etudes , etc. (art. cit. de Laurand), 20 février 1917, 5oi.
- 2 Galien, édition Kùhn, t. XII, 55 g.
3 De compositione medicamentorum per généra , 1. III, ch. II.
4 Galien, loc. cit., 6o4.
5 Const. Codic., V, tit. 52, § ier: « Cum te medicum legionis secundæ adjutrîcis esse dicas , mimera civilia, guamdiù reipublicæ causa ab/ueris, suscipere non cogeris. »
G Digest., 1. IV, t. VI, § 33. (Cité par Aubertin.)
7 Flavii Vopisci Syracusii, Divus Aurelianus , in Jlistoriæ Augustæ Scriptores (1661), 839 : « A medicis milites gratis curentur. »
8 Végèce, De re militari , 1. II, ch. X et 1. III : a CEgri milites medicorum arte curentur. »
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de refuges ou d’infirmeries; de même qu’il y avait des veterinaria 1 pour les chevaux.
Le valetudinarium et le veterinarium avec son atelier de maréchalerie (, fabrica ), étaient éloignés l’un de l’autre, afin que les malades pussent être
L'Empereur Alexandre Sévère.
(Buste du Vatican.)
tranquilles et ne fussent pas incommodés par le bruit des travaux des maréchauxferrants et le voisinage des animaux.
1 Les vétérinaires étaient appelés medici veterinarii ou mulomedici ; on donnait le nom A'arjapones aux esclaves qui soignaient les chevaux, et celui de muliones à ceux qui soignaient et conduisaient les bêtes de somme. (Masquelez, Etude sur la castramétation des Romains et sur leurs institutions militaires ; in-8° de 4q5 pages; Paris, 1864.)
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Les valetudinaria ont dû commencer à être établis sous Trajan, peut-être même avant, « aux premiers temps de l’établissement du camp prétorien et des armées permanentes, c’est-à-dire sinon sous Auguste, au moins très peu de temps après lui ». Au valetudinarium n’étaient admis que les grands blessés, ou les malades en danger; les affections légères étaient soignées dans les tentes (per tentoria). Tacite dit que Germanicus, visitant les blessés, faisait le tour des tentes; Pline le Jeune le dit également de Trajan1.
L’empereur Alexandre Sévère ne manquait pas de rendre visite aux soldats malades dans leurs tentes, fussent-ils de la condition la plus intime. Il leur procurait des chariots suspendus (carpenta), pour suivre l’armée; les plus gravement atteints étaient convoyés, par ses ordres, dans les villes ou les campagnes, chez les particuliers, où ils étaient recueillis par les familles les plus honorables 2.
Le medicus castrensis n’était attaché spécialement à aucune cohorte, à aucune légion; il avait la direction du service médical de l’infirmerie, du camp du valetudinarium.
Les infirmiers, ou ceux qui en tenaient lieu, n’étaient pas immatriculés ( non constituti in numeris) ; ils n’étaient pas inscrits sur les rôles, ce qui les distingue, au moins sur ce point, de nos infirmiers militaires, dont ils remplissaient à peu près les fonctions. Bien qu’ils fussent choisis parmi les esclaves, ils jouissaient, pourtant, de certaines immunités, au même titre que les optiones valetudinarii, medici, veterinarii.
Les optiones valetudinarii étaient des fonctionnaires purement administratifs, des employés d’hôpital; au titre général d ’optio (signifiant aide, adjudant, auxiliaire), on joignait un autre titre, « qui particularisait la fonction, en la précisant ». Ces fonctionnaires étaient chargés de pourvoir à la nourriture, aux médicaments3, et à tous les autres besoins de leurs hôtes : notre service d’intendance rappelle assez cette antique institution.
1 Quid quum solatium fessis , œgris opem ferres ? non tibi moris tua inire tentoria , nisi commilitonum ante lustrasses? « Qui apporte plus de soin que vous à consoler les fatigués, à porter secours aux malades? Etes-vous jamais rentré dans votre tente, avant d’avoir visité celles de vos compagnons d’armes? » Panégyr ., cap. XIII.
2 « Œgrotantes ipse visitavit per tentoria milites, etiam ultimos, et carpentis vexit, et omnibus necessariis adjuvit. Et, si forte gravius laborassent, per civitales et agros, patribus familiâs honestioribus divisit... » Lamprid., Alex. Sever., ch. XLVII.
3 Les pourvoyeurs aux médicaments ( curatores operis armarii ) correspondent à nos pharmaciens militaires.
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Les employés d’administration, désignés sous le nom d ’optiones, pouvaient passer des hôpitaux à d’autres emplois, ou réciproquement des autres emplois à