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PENDANT LES CAMPAGNES DE BONAPARTE, EN ITALIE ET EN ÉGYPTE

On ne possède que peu de renseignements sur la situation sanitaire de l’armée française, au cours de la première campagne de Bonaparte en Italie. Le canonnier Bricard, qui avait pris part à l’expédition, mentionne seulement, dans son Journal1, que plusieurs hommes de sa compagnie ont été attaqués de la fièvre ; que, « tous les jours, un convoi considérable partait pour l’hôpital, et ceux qui restaient étaient jaunes comme des citrons » ; à l’époque des chaleurs, nombre de soldats tombèrent malades, mais comme les hôpitaux étaient mal tenus, la plupart préféraient (( languir sur leur botte de paille ».

A cette époque (thermidor an V), l’effectif des hôpitaux de l’armée s’élevait, d’après le canonnier improvisé historien, à 25.000 hommes. « Une aussi grande quantité de malades était attribuée aux marécages, aux fruits, au poisson, ainsi qu’aux logements ; car il était bien étonnant que, dans un pays de tant de ressources, le soldat fût si mal soigné, toujours logé dans les églises et dans des corridors, sans paille, sans couverture, ni ustensiles pour faire cuire ses aliments ; un soldat ne pouvait reprendre ses forces en sortant de l’hôpital, avec une pareille convalescence. Enfin, ce que l’on ne pourra croire, c’est qu’à 1 hôpital de Bazzolo, le portier fut obligé d’avancer un écu de trois francs, pour faire une soupe à

1 Publié en 1891, par ses petits-fils, Alfred et Jules Bricard.

CHIRURGIENS ET BLESSES A TRAVERS l’iIISTOIRE

l'oignon à tous les malades ; ils ri auraient rien mangé sans l’avance du brave portier. »

C’était surtout le paludisme qui sévissait, et qui faisait d’autant plus de ravages que les conditions d’hygiène étaient plus défectueuses. « Beaucoup de bourgeois et de militaires avaient les lièvres; le pays est extrêmement malsain », déclare le militaire dont la relation nous sert de guide. Grâce à lui, nous apprenons que « ce pays est extrêmement pernicieux pour les étrangers ; que la quantité de Français morts en Italie est innombrable. Les habitants faits au climat ont presque tous les ans une petite maladie et plusieurs ont des fièvres incurables, principalement dans Mantoue ».

Cette situation n’avait pas été sans préoccuper le service de santé des armées qui, dès le 6 prairial an IV, envoyait aux médecins une Instruction des plus détaillées, « sur les moyens de conserver ou de rétablir la santé des troupes à l’armée d’Italie 1 ».

Après un coup d’œil rapide sur « les productions et la température de cette partie du monde, devenue le théâtre de la gloire de nos armes», les inspecteurs généraux, qui avaient rédigé Y Avis officiel , rappelaient « les précautions consacrées par l’expérience, pour préserver les troupes des influences qui pourraient déranger leur santé, dans la saison et le climat où elles se trouvent». Ils mettaient en garde les soldats du corps expéditionnaire contre les excès de toute nature, « soit en alimens âcres ou épicés, soit en liqueurs fortes, soit relativement aux plaisirs de l’amour ».

Cette dernière recommandation était loin d’être superflue. Le canonnier, dont nous avons consulté le journal, constate que les femmes, en Italie, sont « très aimables, très complaisantes... enfin, de charmantes femmes, à la chambre et non au ménage ». Le nom de « mal de Naples » ne fut jamais mieux justifié. Desaix, qui avait été « échaudé » et s’en ressentait encore, note que les Italiennes ont parfois ce qu’il nomme le « venin de l’amour » ; et un chef de brigade, vers la même époque, écrit que, « lorsqu’elles vous font un cadeau, on s’en souvient longtemps ». Paul-Louis Courier, dans une lettre de Rome, datée de 1799, constate que les Français qui, sans précaution, usèrent des femmes, coulèrent des jours fort désagréables ; le frère du général en chef, Louis Bonaparte, en savait quelque

1 A Paris; de l’Imprimerie de la République, prairial an IV.

chose1 ; il ne fut pas le seul, car les victimes de Vénus encombrèrent les

hôpitaux.

Outre les affections vénériennes, les officiers de santé eurent à soigner des maladies épidémiques, entre autres la dysenterie et le typhus.

Bonaparte avait conçu, un moment, le projet d’occuper les iles Ioniennes, pour le compte de Venise; il avait fait venir de Toulon, à ce dessein, l’escadre de l’amiral Brueys dans l’Adriatique, et désigné Corfou comme base des opérations de la flotte. Une épidémie s’étant déclarée parmi les équipages, Larrey fut chargé d’inspecter les bâtiments, de rechercher les causes du mal et d’indiquer les

moyens de le faire disparaître. 11 n’eut pas de peine à reconnaître les symptômes du typhus : « l’absence de propreté, le manque d’aération, la négligence des

équipages, l’insouciance des officiers avaient fait, de chacun d’entre eux, des

foyers pestilentiels, d’où se propageaient à chaque instant de redoutables épidémies2 ».

Larrey donna des ordres pour que les bâtiments contaminés fussent désinfectés, puis goudronnés, repeints, fumigés au soufre, et l’escadre purifiée put remettre à la voile pour Corfou. Il procéda de la même façon, c’est-à-dire par des mesures d’assainissement, pour faire cesser une épidémie de typhus, qui avait éclaté parmi les troupes cantonnées dans le Frioul ; il dut, dans cette circonstance, s’improviser vétérinaire et combattre une épizootie qui désolait les campagnes de cette région. C’est alors que l’ordonnateur en chef, qui avait vu Larrey à l’œuvre et avait apprécié ses talents d’administrateur et d’hygiénistq, prêta une oreille plus attentive à son projet d' ambulances volantes, et aux dispositions qu’il avait arrêtées au sujet de l’organisation des hôpitaux militaires.

Il fallut toute l’énergie du chirurgien, secondé par le commissaire des guerres, pour mettre un terme au désordre et à la gabegie qui furent la plaie des armées du Directoire3. « Avant mon arrivée, écrivait Larrey à sa femme, le mot humanité était proscrit. Les blessés et les malades étaient relégués dans des coins affreux, privés de toute espèce de secours... Ces braves gens sont bien maintenant: l’ordre et la discipline sont rétablis ; les fripons n’ont plus beau jeu depuis notre arrivée... 4 »

1 Journal de voyage du général Desaix (Suisse et Italie ; 1797); publié avec Introduction et notes, par Arthur Chuquet. Paris, Plon, 1907.

2 P. Triaire, Dominique Larrey (Tours, 1902), 97.

3 Cf. Journal de voyage du général Desaix , 25o.

4 Correspondance privée : lettre du 28 thermidor an V (Triaire, op. cit.).

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