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LE STOÏCISME DES BLESSES

Soldat panse sur le champ de bataille et désespéré de ne pouvoir suivre ses camarades montant à l’assaut.

( Collection de l’auteur.)

sensibilité était émoussée1? D’ailleurs, sur des sujets de même race, la sensibilité à la douleur ne diffère- 1- elle pas presque autant, pourrait-on dire, qu’il y a d’individus?

Dans son histoire de la campagne de 1812, M. de Ségur rapporte, en évoquant le souvenir du combat de Borodino, que les Russes parurent plus fermes contre la douleur que les Français. « Ce n’est pas, ajoute-t-il, qu’ils souffrissent plus courageusement, mais ils souffraient moins ; car ils sont moins sensibles de corps comme d’esprit, ce qui lient aune civilisation moins avancée et à des organes endurcis par le climat. »

Cette influence du climat n’est pas, en effet, négligeable. Percy, qui avait eu occasion de beaucoup observer, dans le cours des campagnes auxquelles il avait pris part, avait remarqué que les hommes du Nord étaient moins sensibles que ceux du Midi; et que c’était peut-être chez les Orientaux, et spécialement chez les Egyptiens et chez les Arabes qu’on notait la plus complète insensibilité 2. Ces remarques de Percy ont été confirmées, depuis, par d’autres observateurs. « Le 5 pluviôse, rapporte Berthier, à la page 64 de son Registre, un boulet partit de la place do Mantoue et vint au poste avancé occupé par les grenadiers. Il coupa la jambe droite à Jean Royer, grenadier du 2e bataillon; et le bas de la jambe et le pied tenaient encore par un nerf et de la peau. Royer, sans être ému de la perte de sa jambe, dit à un de ses camarades, avec la tranquillité d’un soldat : « Coupe-moi avec ton couteau ce qui attache encore ma jambe cassée. » Le camarade, affecté, lui répond : « Je n’en ai pas la force. » Royer riposte : « Donne-moi ton couteau; et, avec le sang-froid et le courage le plus héroïques, il coupa lui-même le nerf et la peau qui restaient , et jeta de côté son pied et sa jambe cassés 3. »

1 Le 28 novembre 1812, conte M. de Fezensac, dans son Journal de la campagne de Russie, on apprenait la mort de M. de Noailles, aide-de-campdu prince de Neufchâtel, qui avait été tué la veille auprès du duc de Reggio. Le maréchal Ney, quand on lui en apporta la nouvelle, se contenta de répondre : « que c’était assurément son tour, et qu’enfin il valait mieux que nous le regrettions que s’il nous regrettait». Dans de pareilles occasions, le maréchal témoignait toujours de la même insensibilité : « Que veux-tu que j’y fasse, dit-il à un blessé, qui lui demandait de le faire emporter; tu es une victime de la guerre. » Et il passa son chemin.

- Le mameluck Roustam « se brûlait la main au bain de l’Empereur: il jje craignait pas l'eau bouillante ». Souvenirs et Anecdotes du domestique du grand Napoléon, consignés par moi, Billion, d'Arras, ex-artilleur de la Vieille-Garde, etc. (Ces souvenirs ont été publiés par Hector Fleisciimann, dans son ouvrage sur « Roustam, mameluck de Napoléon », 329).

3 Citron. Mèdic., 1 9 1 /J , 343.

SE

A Wagram, un officier a un bras emporté par un boulet; son unique préoccupation est de retrouver la main qui vient de lui être enlevée, pour en retirer une bague a laquelle il altachait un grand prix. Quand il l’eut retrouvée, il rejeta le membre ensanglanté, disant à ses hommes : « Je vous donne cela, mes amis; faites-en ce que vous voudrez1! »

Un épisode de la guerre d'Espagne : Bataille de la Corogne (1809).

(Musée de Versailles).

N’allez pas criera l’invraisemblance, à l’exception; car voici d’autres anecdotes de même nature; celle-ci est relatée par le grenadier Coignet 2.

Un boulet emporte la jambe de son fourrier; celui-ci coupe un peu de chair qui restait, et dit à ses camarades : « J’ai trois paires de bottes à Courbevoie;

1 Elzéar Blaze, op. cit.

2 Goignet, i 4i .

CHIRURGIENS ET BLESSES A TRAVERS l’üISTOIRE

j’en ai pour longtemps ; » puis, il prend deux fusils, s’en sert comme de béquilles et se rend à l’ambulance, sans vouloir que personne le soutienne.

Pendant la campagne de Russie, parmi ceux qui faisaient partie de l’escorte de l’Empereur, se trouvait un jeune officier du 7e hussards, qui avait eu la cuisse coupée au cours d’un combat. Transporté dans un petit chariot russe, le glorieux mutilé était parvenu, malgré la difficulté du passage, à franchir la Bérézina et à gagner Wilna. Au départ de cette ville, sur une colline recouverte de glace, le chariot versa; il n’était pas encore relevé, que des dragons ennemis arrivaient et sabraient impitoyablement le blessé, puis le dépouillaient de ses vêtements. Celui-ci, criblé de blessures, entièrement nu sur la neige, eut encore l’incroyable énergie de se traîner sur ses trois membres jusqu’à l’hôpital de la ville voisine, où il fut immédiatement admis ; il réchappait de l’aventure, et rentrait en France quelques mois plus tard i.

Encore un fait qu’on aurait peine à croire, s’il n’était attesté par un témoin véridique.

Dans la vallée de Roncal, le 23 mai 1809, soixante hommes de la garde nationale (légion d’élite des 10e et 11e divisions), sont surpris par une troupe de plusieurs milliers d’Espagnols. Les gardes nationaux se défendent jusqu’au dernier ; tous sont tués, sauf le commandant de Puisalis, laissé pour mort sur le champ de bataille, et qui revint à la vie, comme par miracle : c’est lui qui devait rendre témoignage à ses supérieurs de ce qui s’était passé sous ses yeux. « Au plus chaud de l’affaire, déposa-t-il, un garde national eut le ventre ouvert d’un coup de mitraille. Comme tous ses intestins s’échappaient par cette horrible blessure, il me demanda ma ceinture, pour refermer la plaie et maintenir les parties internes de son corps, qui menaçaient de tomber à terre. A peine eut-il fini le pansement qu’il continua, appuyé sur un arbre, à faire le coup de feu aussi tranquillement qu’auparavant. Mais bientôt, une balle reçue en pleine poitrine l’étendit raide mort».

A ceux qui nieraient encore l’influence du moral sur le physique, de méditer l’histoire suivante, dont le général de Brack se porte garant : près de Tilsitt, un des hussards de la compagnie, qui relevait de son commandement, reçut vingtdeux coups de lance; un mois après, il était à cheval! Il ri avait pas douté un seul instant de sa guérison. Plus extraordinaire est le cas de cet officier,

1 Catalogue de V Exposition historique et militaire de la Révolution et de ï pjmpire] Préface de Germain Bapst (Paris, i8g5).

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un aide-de-camp du maréchal Davoust, nommé Baratinski, dont l’histoire tient du roman, et d’un roman tel que l’imagination la plus dévergondée n’en saurait inventer de plus fabuleux.

Blessé par un boulet, qui lui avait emporté la jambe et la cuisse, ne lui laissant à peu près intact que le bassin, l’officier fut présenté dans cet état aux chirurgiens, qui déclarèrent que l’amputation était impossible, et qu’un miracle seul pouvait le sauver. Le maréchal résolut alors, pour ne pas le laisser aux mains de l’ennemi, de le faire emporter. Il ordonna au capitaine d’une compagnie d’infanterie de veiller sur lui; il dispensa cette compagnie de toute espèce de service et lui recommanda seulement le dépôt qu’il lui confiait : ses ordres furent exécutés; les soldats portaient alternativement le blessé, et quand il fallait faire le coup de fusil, ils le déposaient un moment et le reprenaient ensuite.

Cependant, l’excessive rigueur du froid fit succomber, le premier jour, quatre soldats de la compagnie ; le lendemain, il en mourut trois ; les jours suivants virent tomber de nouvelles victimes; enfin, il ne restait plus que deux hommes le jour où le malheureux aide-de-camp arriva à Wilna. Il fut déposé chez un Juif, qui fit rafraîchir les porteurs : l’un d’eux mourut après avoir bu un verre d’eau-de-vie ; le survivant dit au blessé que son devoir était de rester avec lui pour exécuter les ordres de son maréchal, mais le malade lui répondit noblement qu’il avait déjà assez de remerciements à lui faire de son dévouement, qu’il ne voulait pas lui en demander une nouvelle preuve ; il lui donna sa montre, un peu d’argent et ils se séparèrent.

Les Busses arrivèrent bientôt à Wilna; le Juif crut alors pouvoir se débarrasser d’un hôte aussi incommode, et le fit jeter rudement d’une fenêtre du rez-dechaussée dans la rue. Un lieutenant de cosaques, qui passait à ce moment, se fit raconter ce qui était arrivé ; indigné d’un pareil trait de cruauté, il monta chez le Juif et, après en avoir fait constater l’identité, il lui brûla la cervelle.

On prodigua les soins les plus assidus à l’infortuné Baratinski ; et, ajoute celui dont nous avons emprunté la narration, en 4821 il vivait encore : il était alors maître de poste en Pologne1. Doutera -t- on, après ce récit, que vraiment les hommes de ce temps étaient d’une trempe particulière, et qu’un idéal, l’amour de la gloire, ou de leur Empereur qui l’incarnait à leurs yeux, les soutenait dans leurs plus dures épreuves ?

1 Mémoires d’Alissan de Cliazet , t. III, 96-7.

A ceux dont le moral fléchissait, il suffisait d’une bonne parole dite à propos, d’un mot de « leur Empereur », pour leur rendre tout leur courage.

Un matin, en 1810, Napoléon visitait l’hôpital du Gros-Caillou; le bruit d’une vive discussion l’attire au chevet d’un sapeur de la Garde.

— Que signifie, dit l’Empereur, en fronçant le sourcil?

— Sire, c’est le gros major — et il désignait Larrey — qui veut me couper la jambe, et moi je ne veux pas.

— J’ai donc des grenadiers qui ont peur?

— Peur? mon Empereur veut rire? mais si je troque ma quille de chair pour une quille de bois, adieu le service! alors j’aime autant descendre la garde tout d’une pièce que de me faire enterrer en détail.

— Es-tu décoré?

— Non, Sire !

— A ton âge! pourquoi?

— Parce que, Sire, parce que, quand vous faisiez les distributions, j’étais toujours dans quelque f . ichue ambulance.

— Et si je te décorais, te laisserais-tu couper la jambe?

— Ab! Sire, la jambe et tout ce que vous voudrez. Seulement, dommage de ne plus servir !

Le lendemain, le grenadier se faisait couper la jambe, en fumant sa pipe, et, quand il fut guéri, Napoléon le nomma gardien d’une grille à Rambouillet.

Môme crâneric, même stoïcisme chez les officiers que chez les soldats. On a cilé 1 ce capitaine Francœur qui, tandis qu’on lui coupe le bras, ne cesse de ((blaguer » le chirurgien, lui disant: «N’avoir qu’un bras n’est pas un si grand malheur ! quand je ferai la cour à une femme, j’aurai l’air, avec mon moignon, d’un pigeon qui bat de l’aile ».

Chacun réagit selon son tempérament. Le général Thiébault, d’humeur peu endurante, invective le chirurgien qui le panse. Pendant un pansement, celui-ci déclare au blessé qu’il va falloir lui donner un coup de bistouri, pour ouvrir un abcès qui s’est formé dans la poitrine : il désigne l’endroit ; ce ne sera qu’une incision de quelques lignes. Le général exige que le praticien en trace la longueur au charbon; et, à l’aide d’un petit miroir, qu’il tient de la main gauche, il

1 La Médecine dans l'Art , V Histoire et V Archéologie, revue mensuelle, nouvelle série, n° 12 (septembre 1909). Lyon, Jacquemaire.

suit les . phases de l’opération. Voilà qu’au lieu d’enfoncer l’instrument au lieu désigné, le chirurgien le plonge beaucoup plus bas : brusquement il reçoit un coup de poing sur le nez; son bistouri vole en l’air. « Je pouvais vous tuer, dit l’opérateur, bougonnant et encore mal remis de la tape qu’il avait reçue, et il faut pourtant que l’opération se fasse ». Une vive discussion s’engage, où le patient n’est pas celui qui crie le moins. — Il y a un autre moyen, finit par dire le chirurgien : c’est la pierre infernale . — Il n'y a rien d'infernal que je ne préfère à vous, réplique Thiébault aigrement. — Fort bien, mais vous souffrirez dix fois plus que pour l’opération. — Que vous importe? — Et il fait l’application du caustique. Une demi-heure après, il retourne auprès du malade, il lui demande ce qu’il sent. — Rien! 11 parait surpris; au bout d’une nouvelle demi-heure, il se présente à son chevet. Quoique les douleurs qu’il éprouvait fussent fort vives — « si des chiens, relate Thiébault, m'avaient mâché les chairs, ou si j’avais été en contact avec un fer rouge, je n’aurais pas souffert davantage », — le blessé répond encore un non impavide. Troisième visite, question renouvelée pour la troisième fois: meme réponse. « C’est trop fort», s’écrie le médicastre ; et pour juger par lui-mème, il lève l’appareil : sur la grandeur d’une pièce de trois sols, la chair gangrenée chut avec l’emplâtre, l’abcès se vida et l’Esculape répétait, avec un rire sarcastique : « Je suis bien aise de savoir que vous ne sentez rien » ; pendant qu’en ricanant, pour ne pas crier, sa victime s’écriait avec assurance: « Non, je ne sentais rien. »

On a souvent conté dans quelles circonstances le général Moreau trouva la mort1 : ce fut un canonnier français qui, sur l’ordre de Napoléon en personne,

1 Le témoignage du général Stewart est décisif; son récit se trouve confirmé par un habitant du village de Iloecknitz, témoin oculaire de l’événement. Voici ce que raconte cet homme.

Moreau se trouvait, le jour pluvieux de la bataille , à cheval, à côté de l’empereur de Russie, sur une hauteur, immédiatement derrière le village de Roecknitz, non loin de la maison du témoin, lorqu’il fut atteint d’un boulet, parti vraisemblablement d’une batterie de campagne. Le chirurgien de l’empereur Alexandre, à ce que je sais de bonne part, a indiqué aussi le 27 comme le jour où il donna des secours î\ l’infortuné général. On sait, par d’autres relations, que l’amputation fut faite le jour même de la blessure. Les jambes coupées avaient été enterrées dans le jardin de la terre de Noethnitz; mais en 1 8 1 4, on les exhuma, on les plaça dans une urne, et le 4 novembre, on les déposa solennellement dans le monument que l’on a élevé à Moreau, sur la place même où il fut blessé. On trouve une description de la cérémonie qui eut lieu à celle occasion, avec un portrait historique de 1 illustre général, et des détails,

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pointa les (leux coups de la pièce, dirigés contre l’état-major, au milieu, duquel se trouvait le transfuge. Le boulet ne manquait pas le but : il fracassait la jambe droite de Moreau et, traversant le cheval qu’il montait, il emportait le mollet de l’autre jambe. Le général perdit connaissance. Aussitôt revenu à lui, il se faisait donner « une cigare* 1 * » !

Dès qu’il se sentit mieux, on le porta, dit une relation contemporaine-, que nous avons eue sous les yeux, « sur des piques de Cosaques, mises en travers, dans une chaumière voisine; mais il y était tellement exposé au feu ennemi, qu’après avoir été légèrement pansé, il fallut le transporter plus loin au quartier général de l’Empereur, où on lui lit l’amputation d'une jambe3, pendant qu’il continuait tranquillement de fumer. »

D’après un de ses panégyristes, Moreau aurait dit à son fidèle ami, Rapatel i, qui l’assistait à ses derniers moments : « Je suis perdu, mais il est glorieux de mourir pour une si belle cause ». Et à l’empereur de Russie : « 11 ne vous reste que le tronc, mais le cœur y est et la tète est à vous ».

Durant le long trajet que suivit la sorte de litière découverte, qui transportait le blessé à travers les défilés de la Bohême, « sous des manteaux qui protégaient mal contre la pluie son corps tremblant de fièvre », des Russes, des Croates, des Prussiens se relayaient autour de lui. Pendant cinq jours, son agonie se prolongea.

Jusqu’à ce qu’il perdit entièrement connaissance, il ne voulut convenir du rôle

puisés dans des sources authentiques, sur les dernières années de sa vie, dans une brochure intitulée : F. Thr. A. Masse , Johann-Victor Moreau , und seine todtenfeier. Dresden inder Arnoldischen buckhandlung ; 1816, in-8°. Pour les jeunes militaires et les amateurs de l’histoire, Jean-Victor Moreau , et la cérémonie funèbre qui fut célébrée en son honneur , par F. Chr. IJasse, à Dresde, dans la librairie d’Arnold, 1816, in-8°. ( Relation circonstanciée de la campagne de 18 13 en Saxe , par M. le baron d’ODELEBEN, traduite de l’allemand, tome II, note des pages 307-8).

1 Le mot cigare était alors du genre féminin; il n’était pas encore « masculinisé » en 1824.

I)e la cigare enfin esquissons les vertus,

lisons-nous dans un poème didactique sur Le Tabac , par P. F. (Forget); Rochelort, 1824, 25 et 39.

- Détails sur les derniers moments du général Moreau, avec le portrait de Moreau fait après sa mort ; Paris, chez F. Schœll; 1 8 1 4 -

3 En réalité, Moreau fut amputé des deux jambes.

* Le « fidèle Rapatel », devenu aide de camp du tsar, alla périr d’une balle française à La Fère-Champenoise, en sommant de se rendre un carré, oh combattait son frère, officier d’artillerie. (Cf. Les Français en Russie et les Russes en France , par L. Pingaud, 388.)

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odieux qu’il avait joué. Ce renégat affecta jusqu’au bout cette criminelle attitude. Pas un instant il ne connut ni le remords ni la défaillance ! Quelques heures avant de mourir, il écrivait à sa femme une lettre, contenant ce dernier trait à l’adresse de l’Empereur: « ce coquin de Bonaparte est toujours heureux... » 11 dicta ensuite ces lignes, à l’adresse de son nouveau maître: « Je descends au tombeau avec les sentiments de respect, d’admiration et de dévouement que j’ai éprouvés pour

Moreau sur son lit de mort.

Votre] Majesté dès la première minute de notre entrevue. » Puis il ferma les yeux et parut expirer sans souffrance1. »

Cette maîtrise de soi, cet apprivoisement de la douleur, il est certain que nos pères l’ont pratiqué plus que nous : que d’exemples, d’exemples historiques, pourrions-nous citer, de généraux en chef domptant leur mal à force d’énergie! 11 nous suffira d’évoquer le maréchal de Saxe, gagnant la bataille de Lawfeld, torturé par la goutte ; le maréchal de Villars, blessé, parcourant le champ de bataille et donnant ses ordres dans sa chaise de poste; le maréchal de St-Arnaud, au combat de

i Pingaud, loc. cil.

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l’Alma; Napoléon III, le jour de Sedan... Mais tenons-nous à la période du premier empire, celle qui présentement nous occupe.

Au combat de Pultusk, Lannes, bien que souffrant, n'abandonne pas un instant le champ de l’action, et ce n’est que quand un coup de feu l’atteint, qu’il doit céder le commandement. Le général russe Benningsen souffrait de la pierre à Eylau1.

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Dernière lettre écrite par Moreau a sa femme

L’avant-veille de cette bataille, le général comte Lepic, alors colonel des grenadiers à cheval de la garde impériale, qui se montra ce jour-là d’une bravoure allant jusqu’à la témérité, fut pris d’un accès de rhumatisme goutteux aux articulations des genoux. Larrey le trouve cloué au lit, incapable d’accomplir un seul mouvement et désespéré de ne pouvoir prendre part à la bataille du lendemain. Il supplie le chirurgien, qui est accouru à son appel, de le mettre, par n’importe quel moyen, en état de monter à cheval. Cédant à ses instances, Larrey imagine ün traitement qui produit le plus heureux effet : il prescrit une application de ventouses scarifiées sur la région douloureuse et met par-dessus un appareil de compression, dont les pièces sont imprégnées de vin chaud camphré ;

1 Causeries militaires, par le général Thoumas, 3e série, ai y.

A la bataille de Wagram, Masséna, blessé, parcourt le champ de bataille et donne ses ordres, assis dans sa calèche.

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grâce à cette médication, après tout raisonnable, le brave général Lepic pouvait le lendemain se montrer à la tête de ses troupes et conduire l’héroïque charge où il se signala si brillamment. « Ce succès inattendu et vraiment remarquable, écrira plus tard Larrey l, fut d’autant plus heureux pour Lepic, qu’il assura presque à lui seul la victoire de la célèbre bataille d’Eylau. C’est au moment fatal où l’aile droite de l’armée russe nous avait débordés... et allait s’emparer de notre chemin de retraite, que le général Lepic, en vertu des ordres de Napoléon, se lança à la tête de sa cavalerie sur cette colonne ennemie et la coupa en deux. »

Se souvenant de la médication qui lui avait si bien réussi, le chirurgien en chef de la Garde la mettait de nouveau en pratique, lorsqu’arriva à Masséna le stupide accident qui faillit compromettre le succès de la bataille de Wagram.

Le maréchal parcourait, avec Napoléon, l’ile de Lobau2, quand, par suite d’un écart de sa monture, il fut désarçonné et se fit à la jambe une contusion, légère, mais dont les suites pouvaient être plus sérieuses qu’il ne paraissait. Larrey ordonna de tenir en permanence des compresses résolutives, renouvelées d’heure en heure et conseilla au maréchal de se rendre sur Je terrain dans une calèche qui le transporterait sur tous les points où sa présence serait reconnue nécessaire; mais, comme la voiture pouvait ne point passer partout, l’Empereur, par précaution, avait placé auprès de Masséna le général Reille, chargé de le suppléer en cas de besoin; de plus, un médecin, assis aux côtés de l’illustre blessé, était chargé de veiller aux pansements. Ce chirurgien ne le quitta pas pendant toute la durée du combat. L’histoire, du moins l’histoire locale, a conservé son nom : la petite ville d’Hirson (Aisne) se flatte de posséder l’hôpital Brisset, ainsi appelé en mémoire de son fondateur.

Brisset avait fait la connaissance de Masséna, lorsque lui était arrivé l’accident de chasse qui faillit lui coûter la vie. Le chirurgien Boyer n’ayant pu, en raison de ses multiples occupations, continuer ses soins à l’illustre guerrier, s’était fait

1 Larrey, Relation médicale de Campagnes et Voyages, de 1 8 1 5 à i84o. Paris, 1 84 1 -

2 Le tableau de Meynier, que nous avons reproduit, représente Masséna marchant aux côtés de Napoléon. On reconnaît également, parmi les chirurgiens qui donnent leurs soins aux blessés, le célèbre Larrey. Dans une lettre que le peintre adressait, le 2Ô septembre i83i, à « Monsieur de Cailleux, Secrétaire Général des Musées royaux», l’artiste confirme que le « baron Laray (sic) figure dans le grand tableau représentant Napoléon, traversant l’île de Lobau, au moment du pansement des soldats blessés. Ce tableau, commandé par le Sénat, Monsieur le Maréchal Serrurier, alors Référendaire, en a orné plusieurs années une grande salle du Luxembourg avec ceux de MM. Prudhon, Régnault et Gros ». ( Lettre inédite.)

CHIRURGIENS ET BLESSES A TRAVERS l’iIISTOIRE

remplacer par un jeune étudiant, qui put, grâce à l’influence de Masséna, passer rapidement ses examens d’aide-major et ne quitta plus, dès ce jour, son puissant protecteur.

Brisset servit maintes fois d’aide-de-camp au maréchal, et ces fonctions d’aidede-camp étaient parfois périlleuses. Un chirurgien -major d’ambulance, appartenant au corps d’armée du maréchal Lefebvre, fut, au cours d’une mission analogue, blessé par un boulet, qui lui fractura la jambe, et on dut l’amputer immédiatement. Sans doute était-il libre de refuser; mais, en de pareilles circonstances, l’honneur, l’intérêt, quel que soit le mobile qui vous guide, on ne discute pas l’ordre donné, on marche. Quoi qu’il en soit, le médecin de Masséna remplit ce jour-là un double office : en même temps qu’aide-de-camp, il n’oublia pas qu’il était officier de santé et, en cette qualité, il resta aux côtés du maréchal, tout le temps que sa présence fut jugée nécessaire.

Deux autres serviteurs du maréchal avaient tenu à ne point quitter leur maître : son cocher et son postillon n’avaient voulu laisser à aucun autre le soin de le conduire. Quand sa calèche fut amenée sur le terrain, par deux soldats du train des équipages, ils demandèrent à les remplacer, ce qui leur fut facilement accordé: le cocher eut sa redingote traversée d’une balle: le postillon eut son cheval tué sous lui. Ces deux héros obscurs, « l’orgueil de la domesticité », comme l’a fort bien dit Legouvé *, reçurent les félicitations de l’Empereur, pour s’être exposés au danger, alors qu’il n’y avait pour eux aucune obligation à l’affronter. Quant au chirurgien du maréchal, devenu momentanément son aide-de-camp, il se multiplia dans cette journée et reçut la croix pour son admirable conduite. Napoléon, qui l’avait remarqué, tint à le lui annoncer sur le champ de bataille même, en présence de son état-major.

C’était surtout le sang-froid et le mépris du danger qu’il avait entendu récompenser. Sous ce rapport, l’Empereur était le premier à donner l’exemple.

A Ratisbonne, une balle ennemie vint le frapper à la cheville du pied droit. La douleur fut d’abord si vive que, malgré toute son. énergie, Napoléon se vit obligé de s’appuyer sur le maréchal Lannes, qui se tenait à ses côtés. Une toile, un peu théâtrale, de (iautherot, élève et ami de David, a popularisé l’épisode: elle représente l’Empereur, le visage impassible, ayant un de ses pieds encore à l’étrier, tandis que le chirurgien Yvan (et non Larrey, comme on l’imprime

1 Epis et bleuets : Etudes et Souvenirs, ~i/j8. Paris, Iletzel, s. d.

communément), à genoux sur le sol, panse lu talon de l’auguste blessé, impatient de remonter en selle.

Dur pour lui -même, il avait d’autant plus le droit de l’être pour autrui. Lorsqu’un de ses lieutenants, souffrant un jour de bataille, s’obstinait à prendre part à l’action, l’Empereur ne le félicitait de son zèle qu’à la condition que le résultat fût bon : c’est ainsi qu’en 1807, quatre jours après Eylau, où le 7e corps d’armée, commandé par Augereau, avait été presque totalement anéanti, Napoléon écrivait au maréchal Lannes, qui, malade à Varsovie, se désolait de ne pouvoir prendre sa part des périls de la journée :

Nous avons eu une affaire très chaude... Augereau était malade à ne pas pouvoir monter à cheval | il a voulu s’y trouver par zèle, mais à la guerre, il faut de la santé puisqu il faut rester une partie de la nuit à cheval; pensez donc à vous guérir, pour reprendre votre commandement1...

On a souvent cité cette phrase de Guizot : « la guerre est un jeu de la force

et du hasard ». Incontestablement, il existe ce que l’on peut appeler la chance

des combats : tandis que l’un est frappé, l’autre, placé à deux pas,* échappe au coup qui lui était destiné. Des exemples nombreux pourraient être relevés dans nos annales. Rappelons -en seulement un qui est resté mémorable : le lieutenant général Ghastenet de Puységur, père du maréchal, mourut en 1682, après avoir servi quarante-deux ans. Il avait pris part à trente combats ou batailles et à cent vingt sièges2; or, dans une carrière aussi bien remplie, il ne fut jamais blessé!

Masséna, dirigeant la retraite de l’armée le soir d’Essling, voit tomber autour

de lui officiers et soldats et regagne, sain et sauf, le refuge de l’ile Lobau ; Lannes,

moins heureux, est atteint par un boulet, qui lui brise la rotule d’une jambe et déchire le jarret de l’autre. À la Moskowa, Murat et Ney, toujours au premier rang, ne furent pas touchés, alors que la plupart des généraux et colonels sous leurs ordres étaient tués ou blessés. « Ce sont toujours les mêmes qui se font luer, » énonce un dicton populaire: on pourrait dire aussi : ce sont toujours les mêmes qui sont blessés 3.

Le général Rapp était à l’ambulance, où le pansait Larrey, lorsque Napoléon vint lui rendre visite. « Eh bien, Rapp, toujours blessé et toujours au mauvais

1 Thoumas, op. cit ., 2 1 6.

- Dr Foissac, La Chance ou la Destinée , 38o.

3 Parmi les « maléficiés du sort », il convient de mettre hors pair le célèbre maréchal de

bras, » lui dit-il en l’apercevant: c’était, en effet, la neuvième blessure que Kapp recevait au bras droit.

Au dire de l’intéressé lui-même* 1, il avait été blessé douze fois : quatre fois, dans ses premières campagnes, aux armées du Rhin, sous Custine, Pichegru, Moreau, Desaix; deux fois, sous les ruines de Memphis ; dans la Haute-Egypte, sous les murs de Thèbes; à la bataille d’Austerlitz, à Golymin, etc. De Golymin il avait été transporté à Varsovie, où Napoléon lui rendit visite et prononça les paroles que nous venons de rapporter. Ilapp lui aurait répondu : « Ce n’est pas étonnant, Sire; toujours des batailles! » A quoi l’Empereur répliquait: «Nous finirons, quand nous aurons 80 ans. »

Boyer et Y van 2 pansèrent le général en présence de Napoléon, qui leur dit, en voyant l’étendue de la fracture : « Il faut lui couper le bras ; il est déjà trop malade, il pourrait en mourir. » A quoi Boyer ripostait en riant : « Votre Majesté veut aller trop vite en besogne ; le général est jeune, il est vigoureux, nous le guérirons. »

Rapp, que sa bonne humeur n’avait pas abandonné, dit au chirurgien: « J’es-

Rantzau, qui perdit un œil au siège de Dole, une jambe et une main au siège d’Arras, et qui reçut des blessures sur la plupart des champs de bataille où il parut : on n’en comptait pas moins de soixante !

Il mourut en i65o d’une hydropisie, qu’il avait contractée à la Bastille ; on lui fit cette épitaphe :

Du corps du grand Rantzau, tu nas qu’une des parts,

L'autre moitié resta dans les plaines de Mars ;

Il dispersa partout ses membres et sa gloire;

Tout abattu qu’il fût, il demeura vainqueur ;

Son sang fut en cent lieux le prix de sa victoire ,

FA Mars ne lui laissa rien d’entier que le cœur.

1 Mémoires de Rapp , 128, 189, 206, etc.

2 C’est à Yvan que Rapp écrivait la lettre suivante, inédite, datée de Thorn, le 3o mars 1807: « J’ai reçu votre lettre, mon cher Yvan, j'ai de suite fait donner l’ordre à votre domestique d’aller vous rejoindre. Mon bras est bien guéri, mais il me reste de fortes douleurs dans l’épaule et du côté opposé où j’ai reçu le coup, c’est surtout le soir que je souffre le plus, j’attribue cela à la fatigue du jour et j’ai peut-être trop tôt quitté l’écharpe; je sens aussi des élancements dans la blessure et j’y éprouve une grande faiblesse, mais surtout au changement de temps. Je ne serai bien que lorsque Sa Majesté m’aura rappelé à l’Armée, je suis sûr que l’activité fera plus à mon bras que les eaux.

« Adieu, mon cher Yvan, croyez à tout mon attachement. Je vous embrasse.

« Rapp ».

CHIRURGIENS ET RLESSÉS AU TEMPS DE L’ÉPOPÉE

père bien que ce n’est pas la dernière fois que vous me martyriserez. » Il ne croyait pas être si bon prophète : à Wagram, il eut une épaule démise et trois côtes lracassées. A la Moskova, il lut touché quatre fois dans l’intervalle d’une heure, d’abord de deux coups de feu assez légèrement, ensuite d’un boulet au bras gauche, qui lui enleva le drap de la manche de son habit et la chemise jusqu’à la chair; un peu plus tard, un biscaïen le frappait à la hanche gauche et le jetait à bas de son cheval. Il fut pansé par le chirurgien de Napoléon.

Ce dernier, apprenant que Rapp avait été mis hors de combat, accourut à son chevet : « C’est donc toujours ton tour, lui dit-il encore cette fois. Comment vont les affaires? » — « Sire, je crois que vous serez obligé de faire donner votre Garde. » — « Je m’en garderai bien, je ne veux pas la faire démolir. Je suis sûr de gagner la bataille sans qu’elle y prenne part. »

Comme Rapp, le général Trézel, à chaque rencontre, recevait une balle.

Le maréchal Oudinot comptait autant de blessures que de combats : Oudinot n’avait pas moins de trente cicatrices sur le corps. Le maréchal Canrobert, qui s’était rencontré avec lui aux eaux de Salies-de-Béarn, où lui-même se faisait soigner de sa première blessure, reçue à Constantine, disait qu’Oudinot était criblé de trous « comme une passoire ». Il suffit, du reste, de parcourir ses états de service; dans son laconisme, la pièce administrative parle plus éloquemment que tous les commentaires dont nous pourrions l’accompagner.

Une balle à la tête à Buxvillers , le 6 f rimaire an II, en commandant le 2e de ligne ; la jambe fracassée dans une charge de cavalerie, à la prise de Trêves ; cinq coups de sabre à la tête et au corps et une balle dans le corps à Neckrau, le 16 vendémiaire an IV ; une balle dans la cuisse à lngolstadt ; trois coups de sabre sur le bras et deux au col , à Gampsheim; une balle dans la poitrine , près de Zurich; une balle dans V omoplate à Schwitz, à la tête d'une charge de dragons; une balle en pleine poitrine, à Zurich ; une balle traversant la cuisse , à Hollabrunn, à la tête des grenadiers réunis ; la jambe brisée et un cheval tué sous lui, à Dantzig ; des contusions et un cheval tué sous lui, à Friedland ; un coup de sabre au bras, à Vile Lobau; une balle à l'oreille, à Wagram; un biscaïen à l’épaule, à Polotsk; une balle dans le côté, à la Bérézina; un éclat de bois, à Pletchitzoïe ; une contusion et un cheval tué sous lui , à Leipzig; les deux cuisses éraflées par un boulet, à Brienne ; une balle en pleine poitrine, à Arcis-sur-Aube ; une balle à la tête, à Bar-sur- Ornain, le 28 mars 1814.

Et malgré toutes ces blessures, le maréchal ne mourut qu’en 1846!

Ce qui est plus surprenant encore que tout ce que nous venons de rapporter, c’est la quantité de blessures que peut recevoir le même individu, dans la même journée, sans y succomber.

Un fait entre cent !

Ceci se passait sous la première République. Pendant la campagne de l’Ouest, Jordy s’en va reprendre Noirmoutiers ; il saute dans une barque, et, en abordant, reçoit un coup de feu qui lui brise la cuisse; il se fait porter par des grenadiers : dix-huit autres balles l’atteignent; sept d’entre elles lui cassent un os; un chouan lui fend la langue d’un coup de baïonnette, il a un œil sorti de l’orbite ; et, pour le tirer d’affaire, le chirurgien lui applique le trépan 1 !

Le général Lejeune relate, dans ses Mémoires 2, le cas de ce sergent auquel l’Empereur demande, au cours d’une revue, combien il a de blessures. — « Trente, répond l’interpellé. — Je ne te demande pas ton âge, réplique l’Empereur avec bonté, je te demande combien tu as reçu de blessures. » Levant la voix, le sergent répète son monosyllabe. S’adressant alors au colonel, Napoléon lui dit : « Cet homme se trompe, il pense que je lui demande son âge. — Sire, il a bien compris, réplique l’officier supérieur; il a bien été blessé trente fois. — Comment! dit l’Empereur avec surprise, tu as été blessé si souvent et tu n’as pas la croix ! »

Le sergent, alors, découvrant sa poitrine, montre l’étoile des braves, que dissimulait le baudrier de sa giberne ; et, s’enhardissant, il dit à l’Empereur, en élevant la voix : « J’en ai bien une, mais j’en ai f... bien mérité une douzaine! » L’Empereur, heureux quand il rencontrait de tels hommes, dit à celui-ci, en lui tirant fortement la moustache, la formule sacramentelle : « Je te fais officier ! — Et bien! mon Empereur, vous ne pouviez pas mieux faire », répartit le nouveau sous-lieutenant, en relevant fièrement la tête.

A la bataille de Jemappes, un lieutenant de gendarmerie avait reçu 41 coups de sabre, en essayant de dégager son général des mains des Autrichiens. Et cependant, ce lieutenant ne détient pas le record des blessures multiples : un chef d’escadron du 4e cuirassiers en reçut cinquante-six — le chiffre est officiel et dûment constaté — à la bataille d’IIeilsberg, en 1807. 11 n’abandonna le champ de bataille que, lorsqu’ affaibli par le sang qui s’écoulait de ses plaies, il fut dans l’impossibilité de se tenir plus longtemps à cheval; il mourut de maladie deux ans plus tard.

Plus favorisé du sort fut un maréchal des logis de l’escadron des mameluks de la garde, qui, au combat d’Héliopolis, pendant la campagne d’Egypte, ne reçut pas moins de 35 blessures; plus tard, il était encore blessé à Austerlitz,

1 H. Bouchot , Epopée du costume militaire français, i3p,

2 De Valmy à Wagram , 293-4,

Croquis a la plume, fait par .un blessé, à l’appui d'une demande de réintégration dans les cadres.

(Collection de l’auteur.)

à Eylau, à Madrid — et il mourait tranquillement dans son lit, à l’âge de soixante-deux ans.

Parfois, on ne sait par quel hasard providentiel le blessé échappe à la mort.

A la bataille d’Eckmühl, le lieutenant Dequevauvillers du 10e cuirassiers, est blessé au cours d’une charge, d’un coup de sabre à la tête, et reçoit une contusion à la cuisse gauche; il continue, néanmoins, à charger. Dans son ardeur, il se trouve tout d’un coup isolé du reste de ses troupes, avec un cuirassier, au milieu de cavaliers autrichiens. Il se précipite alors avec une telle impétuosité, qu’il s’empare d’un étendard. Déjà il rapportait le glorieux emblème à son régiment, lorsqu’il se voit entouré par une vingtaine de cuirassiers ennemis : il se bat au sabre contre eux, mais il reçoit à la tête et ailleurs plus de dix blessures ; à bout de forces, il abandonne son trophée, mais est assez heureux pour échapper à l’ennemi et rejoindre son corps1.

Dans ses états de service, Marbot mentionne onze blessures; une fois, « la balle s’était incrustée dans les os, au point où le haut du bras se joint à la clavicule. Il fallut, pour l’extraire, élargir la plaie2 ». La blessure eût été mortelle, si les grosses torsades de l’épaulette, que la balle avait dû traverser avant d’atteindre le membre, n’avaient changé la direction du projectile et beaucoup amorti la force du coup.

Marbot est blessé partout et toujours il s’en tire sain et sauf; sa vigoureuse constitution hâte sa convalescence et lui permet de se rétablir promptement.

A Eylau, monté sur sa jument favorite, Lisette, « qui ne perdait jamais

l’occasion d’arracher avec ses dents la figure à un Russe, ou d’étriper un Autri¬

chien », Marbot est frappé d’un coup de baïonnette: il tombe de cheval et perd connaissance. Revenu à lui après un assez long temps, il se voit complètement nu, n’ayant plus que son chapeau et une de ses bottes, qu’un pillard s’efforce à lui arracher. Quand il se retrouve à l’ambulance, il constate que son pied est gelé et que la gangrène commence à s’y montrer. Le chirurgien dut creuser jusqu’à l’os pour enlever les chairs mortes, « absolument comme on creuse dans une pomme gâtée », dit en propres termes Marbot, qui ajoute placidement : « Je souffris beaucoup, cependant sans me plaindre ; il n’en fut pas de même quand

le docteur, montant sur une chaise, trempa une éponge dans du vin chaud

1 Exposition historique et militaire de la Révolution et de l' Empire, par G. Bapst ; Paris, i895; 17.

2 Mémoires du général baron de Marbot , t. III, 86. Paris, Plon, 1892.

Soldats, blessés et malades, transportés sur des charrettes, traînées par des mulets.

(Lithographie de Marlet.)

sucré, qu’il fit tomber goutte à goutte dans la plaie ; la douleur devint intolérable. Je dus, néanmoins, pendant huit jours, subir, matin et soir, cet affreux supplice, mais ma jambe fut sauvée. »

C’est au cours de la guerre d’Espagne, à l’échauffourée de Santa-Engracia, que le brave général fut le plus grièvement blessé. Tout d’abord, il n’avait éprouvé aucune douleur et pensait que l’adjudant, placé à ses côtés, l’avait poussé par inadvertance; mais, voyant le sang sortir à gros bouillons, il se rendit compte que cela était plus sérieux qu’il n’y avait apparence. Il était prêt à s’évanouir et pas de brancard pour le transporter ! A la guerre comme à la guerre : les soldats lui passent un fusil sons les deux bras, un autre sous les jarrets, et l’emportent ainsi. En attendant le médecin qu’il a fait demander, le blessé comprime lui-même avec son mouchoir l’orifice de la plaie. Comme il n’existe plus aucun meuble dans la chambre, pavée de briques, où on l’a transporté, on forme une pile de manteaux, sur laquelle on le couche.

Voici qu’accourt enfin le docteur, tout affairé; après un examen rapide, il reconnaît que la balle a passé entre deux côtes, sans les briser; ce doit être une balle plate , présume- t-il.

Pour trouver le projectile — nous empruntons, pour plus d’exactitude, le récit du patient — Assalagny enfonce une sonde dans la plaie... il ne trouve rien ! Sa figure devient soucieuse, et voyant que je me plains d’éprouver les plus vives douleurs dans les reins, il me place sur le ventre et visite mon dos... Mais à peine a-t-il touché le point où les côles aboutissent à l’épine dorsale que je ne pus retenir un cri : le projectile était là! Assalagny, s’armant alors d’un bistouri, fait une grande incision, aperçoit un corps métallique se présentant entre deux côtes et veut l’extraire avec des pinces. Mais ne pouvant y parvenir, malgré de violents efforts... il fait asseoir un de mes camarades sur mes épaules, un autre sur mes jarrets et réussit enfin à arracher une balle de plomb du plus fort calibre, à laquelle les fanatiques Espagnols avaient donné la forme d’un petit écu, en V aplatissant à coups de marteau. Une croix avait été gravée sur chaque face; enfin, des entailles pratiquées tout autour faisaient ressembler cette balle à la roue d'une montre. C’étaient ces espèces de dents qui, s’étant prises entre les muscles, avaient rendu l’extraction si difficile. La balle ainsi écrasée, présentant trop de surface pour entrer dans un fusil, avait dû être lancée par un tromblon; se présentant de biais, elle avait agi comme un instrument tranchant, passé entre deux côtes, contourné l’intérieur du corps pour sortir de la même façon qu’elle était entrée, en conservant heureusement assez de force pour traverser les muscles et les chairs du dos

C’était comme une sorte de balle dum-dum ; et le cas était si anormal, que

1 Marbot, t. II, io4-5.

le projectile lut envoyé' à Napoléon, pour lui faire connaître avec quel fanatique acharnement les habitants de Saragosse se défendaient .

Cette campagne d Espagne lut une des plus meurtrières du premier Empire. « Nous avons laissé en Espagne, dit un historien de la guerre de la Péninsule1 *, près de deux cent mille hommes » ; à ceux qui ont été tués dans les combats ou dans les embuscades, il convient d’ajouter ceux qui sont morts dans les prisons de l’ennemi ou sur les pontons; égorgés par la populace ou emportés par les épidémies, typhus ou fièvre jaune, qui anéantirent des armées entières.

La santé des troupes s’était tout d’abord ressentie d’un climat auquel celles-ci n’étaient pas habituées-. Ces brusques variations de température, surtout la nuit, provoquèrent de nombreuses maladies ; c’est pour s’en préserver, que Napoléon ordonna de s’emparer de toutes les pièces de drap brun existant dans les couvents, pour les robes des religieux, afin d’en confectionner des capotes pour nos soldats, dont l’état s’améliora aussitôt3.

On eut plus de peine à lutter contre une sorte d’entérite, alors connue sous le nom de colique de Madrid. Le mal survenait surtout chez ceux qui avaient fait abus de vin d’Espagne. On crut que les Espagnols avaient préparé ces vins, dans l’intention de se défaire des Français. Une autre opinion fut que nos ennemis laissaient circuler à dessein, parmi les Français, des proslituées infectées pour les contaminer. La vérité est que la colique de Madrid a existé de tout temps, et qu’elle frappe aussi bien, quoique dans une moindre proportion, les indigènes que les étrangers ; mais il est probable, toutefois, que les ingrédients que les Espagnols mélangeaient à leurs vins, pour les empêcher de se corrompre, ne furent pas sans influence sur les progrès de l’épidémie.

En raison de la configuration du pays, les ambulances volantes de Larrey ne pouvant être utilisées pour les malades et les blessés, force fut de recourir à des véhicules pouvant passer partout et gravir les défilés et montagnes inaccessibles à tout autre mode de transport. On acheta donc un nombre suffisant de mulets,

1 Séb. Blaze, Mémoires d'un aide-major sous le Premier Empire ; nouvelle édition; préface,

par Napoléon Ney, yi.

- 11 y eut un grand nombre de cas d’asphyxie, déterminée pard’usage inintelligent des braseros. Les dangers de ce mode de chauffage fit 1 objet de deux notes, remises au major général, par le chirurgien en chef Percy. (/ou mal des campagnes du baron Percj , Introduction,

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