‹ Chirurgiens et blessésChapitre 74 sur 122 · LXV · texte numérisé non relu

LXV

:i Blaze, op. cit., 7 .

garnis de bâts, pour porter les caisses d’appareils à pansements, d’instruments de chirurgie et de me'dicaments ; ils furent attelés à ces petits chars en usage dans la Biscaye qui, dans la circonstance, rendirent de notables services.

Mais si les chirurgiens arrivaient à remplir leur office, dans les limites compatibles avec les difficultés d’une expédition mal préparée, les médecins éprouvèrent des obstacles presque insurmontables, de la part d’une administration qui ne veillait ni à l’alimentation des troupes, ni à la bonne tenue des hôpitaux.

Ces établissements constituaient de véritables cloaques, dans lesquels n’existaient ni hygiène, ni propreté, ni literie, ni distributions fixes. Les blessés français s’y trouvaient confondus avec les prisonniers espagnols et anglais. Les maladies n’étaient pas mieux classées que les malades : les fiévreux, les contagieux et les blessés croupissaient ensemble. Les chirurgiens, animés de la meilleure volonté, s’agitaient, réclamaient, se désespéraient, mais leur patriotisme et leur bonne volonté se brisaient contre la force d’inertie administrative L

On s’explique, d’après ce tableau tracé sans passion, par un témoin des faits qu’il rapporte, comment nos soldats payèrent à la maladie un tribut plus élevé qu’aux armes de l’ennemi. Il y eut cependant des batailles fort meurtrières, comme celle de Burgos, dont Napoléon s’empara, après une offensive des plus vigoureuses.

C’est quelques jours avant cet événement, que Lannes, qui suivait l’Empereur à franc étrier, fut renversé avec son cheval sur le Mont- Dragon, pic très escarpé et couvert de neige presque en tout temps. Le cheval, ayant essayé de se relever, était retombé sur la poitrine du maréchal, qui fut ramassé dans le plus piteux état : il était couvert d’ecchymoses et présentait les signes d’une inflammation péritonéale des plus alarmantes. C’est alors que Larrey imagina une médication qui, toute bizarre qu’elle fût, ne laissa pas de produire rapidement le plus heureux eiïet.

Ce chirurgien se souvenait d’avoir vu, au cours de sa campagne de Terre- Neuve, les Esquimaux, pour ranimer les naufragés jetés à demi morts sur leurs côtes, recourir à un procédé qui l’avait frappé par son originalité ; c’est ce procédé qu’il décida d’appliquer à l’auguste blessé confié à ses soins.

Un énorme mouton, étourdi par un coup de massue, fut écorché tout vivant. Pendant qu’on dépouillait l’animal, on prépara une embrocation, très chaude, d’huile de camomille fortement camphrée. Immédiatement après, la peau, toute fumante, qui laissait transsuder de sa

1 Correspondance officielle de Larrey ( Larrey , par Triaire, 467)*

mm

^èmfm^mâ&mmpMmf' t +

£ % / / > -k 'J" ÜÉÉ f I ,

s*r y... .-r . .T . ..^-..jiS } ...

af.ÿ

IS

tmmm

Effig

gw?

Mort i>e Lannes, a Essling.

(Collection de l'auteur.)

CHIRURGIENS ET BLESSES A TRAVERS L’niSTOIRE

4/iS

surface écorchée une rosée sanguinolente assez copieuse, fut appliquée sur la peau de Son Excellence. On la croisa exactement et on en cousit les bords. Des flanelles chaudes furent appliquées sur les jambes et sur les bras du maréchal, qui absorba en même temps quelques tasses de thé léger avec un peu de jus de citron et du sucre.

Sous l’influence de ce singulier remède, le maréchal éprouva. un mieux sensible; surtout quand, après lui avoir retiré la peau de mouton, on lui eut fait de vigoureuses frictions avec l’embrocation dont il vient d’être- question, et qu’on lui eût administré des lavements émollients et camphrés. Des ventouses scarifiées, des frictions aromatiques et des bains chauds achevèrent de mener à bien cette cure, qui fit grand bruit, et qui, à tout prend e, était parfaitement rationnelle: n'était-ce pas, en effet, réaliser une indication urgente, que de ramener, le plus promptement qu’il se pouvait, la chaleur et le mouvement circulatoire, chez un blessé de l’abdomen? Et si, aujourd’hui, nous avons des moyens plus simples de l’obtenir, tels que des feuilles de ouate ou des cataplasmes sinapisés, nous ne saurions qu’applaudir à l’ingéniosité du chirurgien qui n’hésita pas à recourir à une thérapeutique d’un autre âge, estimant judicieusement que les médications empiriques, toujours ou presque toujours, sont le fruit de l’observation et de l’expérience.

Lanues en réchappa cette fois; mais le destin lui réservait une fin prochaine: l’année suivante, le maréchal duc de Montebello était frappé à mort, à la bataille d’Essling. Nous avons fait ailleurs1 le récit de cette fin tragique, nous ne la rééditerons pas à cette place. Nous rappellerons seulement que ce dénouement fut dû [tour le moins autant qu’à l’état du blessé, au défaut d’entente des chirurgiens.

Peut-être ceux-ci eussent-ils été mieux inspirés de ne point pratiquer l'amputation- sur un sujet considérablement affaibli, sans lui laisser le temps, ni lui

1 Cf. Napoléon jugé par un Anglais , 189 et passim; Paris, Émile-Paul, 1908.

2 On a beaucoup discuté pour savoir lequel des deux membres, droit ou gauche, avait subi l’amputation ; il n’y a pas de doute que c’est la cuisse gauche , ainsi qu’en témoigne Larrey lui-même qui avait pratiqué l’opération sanglante (Cf. Intermédiaire , 19 avril 1911, col. 4â2)* Nous avons dit, à une autre place ( Napoléon jugé , etc., 196, note), que Lannes avait commis, au dire de Napoléon, une grande imprudence, dans la nuit qui précéda la bataille où il fut blessé; sans préciser davantage, il nous suffira, pour nous faire comprendre, de reproduire ces lignes, extraites d’un ouvrage de chirurgie, de l’avant-dernier siècle, Clinique chirurgicale des plaies par armes à feu, par A.-C. Lombard, 308-9: <c La prostration des forces, l’abattement général qui suit l’acte vénérien, même dans l’état de santé, doit faire pressentir combien il est dangereux pour un blessé, de succomber aux désirs libidineux... »

donner les moyens de réagir contre le schok opératoire1. Le maréchal avait perdu beaucoup de sang a’sant 1 opération 5 il avait éprouvé une violente commotion; il eût été prudent de différer l’intervention. Sans doute, aussi, eut-on le tort de placer le blessé dans les conditions d’hygiène les plus défectueuses : un entresol

Dernière entrevue de ' Napoléon avec Cannes mourant.

(Cliché de V Intermédiaire des Chercheurs.)

au-dessus d’une écurie; mais avait-on le choix du local ? Au surplus, 11e sommesnous pas mal avisé, dans nos critiques rétrospectives, de discuter l’opportunité de mesures que les circonstances durent probablement imposer?

1 L' Intermédiaire des Chercheurs , du 10 avril 1911, a reproduit le tableau de Boutigny, représentant la mort du maréchal Lannes; nous donnons la reproduction ci-dessus, d après cette revue.

Page 1