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CHAPITRE XXVI II

LE SERVICE DE SANTÉ A LA GRANDE ARMÉE

A lire les relations des personnalités éminentes du corps de santé qui ont joué un rôle actif dans la période des guerres impériales, on se prend d’admiration pour les résultats qu’elles ont obtenus, avec les moyens imparfaits dont elles ont disposé.

C’est qu’aux qualités d’habileté et de technique professionnelles, des hommes comme Percy et Larrey joignaient celle d’administrateurs, sachant organiser rapidement le service et, livrés à leurs seules ressources, n’éprouvant jamais le moindre embarras. Larrey faisait tuer ses propres chevaux pour nourrir ses blessés, déchirait son linge pour les panser, improvisait en l’absence de matériel régulier les moyens indispensables : à Smolensk, fabriquant des attelles et des draps fanons avec des parchemins, des compresses avec les feuilles des registres qu’il avait découvertes dans les archives de la ville; substituant à la charpie, qui lui faisait défaut, le chanvre et l'étoupe, qui remplirent le môme office.

A Leipzig, le matériel des ambulances avait été capturé; plus de charpie, plus

de linge à pansement : qu’imagine Larrey pour y suppléer? Il fait découper quelques

morceaux d’habits de soldats, étendus morts sur le terrain; et, comme ils ne

suffisent pas, il se sert « de sa chemise, de sa cravate et de son mouchoir de

poche 1 », pour la confection des appareils que nécessitaient les nombreux blessés qui réclamaient ses soins.

Obligé de faire parcourir de longues distances aux blessés, à travers les déserts de l’Egypte, Larrey immobilisait leurs membres dans des appareils inamovibles, faits de papiers et de blancs d’œufs.

Jamais services d’évacuation ne furent mieux compris que ceux qu’il organisa: il n’y avait guère que Percy capable de rivaliser, sous ce rapport, avec le chirurgien de la Garde Impériale.

1 Relation médicale de Campagnes et Voyages , de i8i5 à i84o, 385.

Percy n’était pas moins adroit que Larrey à tirer parti des circonstances ; il n'hésitait pas à faire couper les arbres dans une forêt, pour en construire des bois de lit, des baraques en planches, « telles que jamais nos faiseurs hospitaliers n’en eussent construit une ». Dans un de ses ouvrages, il rapporte un expédient assez ingénieux, qui lui avait réussi <( dans quelques cas de fracture non compliquée, oii le malade devait être transporté au loin, presque immédiatement après la déligation » : il avait eu l’idée d’arroser le bandage avec de la colle forle liquide, « qui, en se desséchant, en faisait une espèce de moule, dans lequel le membre était maintenu avec beaucoup de fermeté ».

D’une manière générale, Percy était partisan des méthodes les plus simples. Il avait coutume de répéter qu’il aurait abandonné la chirurgie des armées, si on lui eût interdit l’usage de l’eau. Les eaux de la Moselle, du Rhin, du Danube, de l’Elbe, de la Vistule, du Tage ou du Nil, ont souvent, et fort heureusement, fait seules les frais des pansements de nos blessés.

A ce propos, il convient de rétablir la vérité sur un point d’histoire médicale encore imparfaitement élucidé. Percy se fait généralement honneur de l’emploi systématique de l’eau dans le traitement des plaies. Or, c’est à un chirurgien de Dole, Lombard, qu’en revient incontestablement le mérite. Percy, écrivant en 1814 après la mort de Lombard, qui par suite ne pouvait le contredire, a donné une version de cette découverte où la fantaisie entre pour une bonne part. Le 4 juin 1785, à. Strasbourg, comme on essayait des pièces d’artillerie, plusieurs canonniers furent blessés et, parmi eux, Pichegru, alors simple soldat, en qui on avait déjà reconnu le germe des plus grands talents.

On les conduit à l’hôpital militaire. Lombard applique le premier appareil... mais un meunier alsacien, ayant eu vent de l’événement, vient trouver l’intendant de la province, lui persuade qu’il sait communiquer à l’eau commune des propriétés miraculeuses et obtient que tous les blessés lui soient livrés. Notre meunier s’empare donc des blessés, écarte les chirurgiens, de peur qu'ils ne rompent le charme , en sorte qu’ils ne peuvent assister au pansement que le douzième, le vingtième et le trente et unième jour; les plaies étaient tout simplement recouvertes de linge et de charpie, et arrosées d’eau de rivière trois fois par jour, sans préjudice des signes et paroles secrètes; en trente-six jours, elles furent toutes cicatrisées.

Mais la leçon ne fut pas perdue : les chirurgiens, ayant bien réfléchi, déclarèrent qu’ils en feraient tout autant avec de l’eau simple, sans signes ni paroles.

LE SERVICE DE SANIE V LA GRANDE ARMEE

De nouvelles épreuves d artillerie amènent, les deux mois suivants, 34 nouveaux blessés : on les panse à 1 eau tiède et à l’eau froide, on les guérit, on envoie le meunier a son moulin. Percy décide Lombard à écrire son Précis sur les propriétés de 1 eau simple, employée comme topique dans la cure des maladies chirurgicales . I el est le récit de Percy; mais alors comment expliquer que Lombard, dans le mémoire qu il présentait, peu de temps après les événements qu’il y relatait, à la Société royale de médecine, n’ait fait allusion ni au meunier, ni à l’eau enchantée, ni à Percy lui-même ? Tout ce qu’il dit, c’est qu’on lui a apporté à l’hôpital sept canonniers blessés, qu’il les a traités en personne, d’abord par l’eau tiède, puis par 1 eau froide, entin avec de la charpie sèche L II rapporte, en outre, le cas d’un fusilier au régiment d’Alsace, blessé d’un violent coup de couteau, le 9 février 1783, et qu’il avait traité par des affusions continues d’eau froide. Le fusilier sortit guéri, deux mois et demi avant la date indiquée par Percy pour l’intervention du meunier!

Dans la Préface de son ouvrage, Lombard articule, d’ailleurs, avec netteté, qu’il connaissait depuis longtemps la vertu curative de l’eau, et qu’il l’avait employée bien avant l’affaire de Strasbourg : « Les propriétés topiques de ce liquide, dit-il en propres termes, m’en étaient déjà connues depuis plusieurs années. J’en avais fait les premiers essais à Dole, ma patrie, sur d’anciens ulcères qui avaient résisté à une foule d’onguents et d’emplâtres. » Lombard signale

encore les avantages de l’eau froide dans les entorses, les hémorragies, les

fractures compliquées. 11 traitait également, par le même agent, l’asphyxie par le charbon, les brûlures, les congélations, etc. Mais il a soin de faire observer qu’il n’est pas un partisan aveugle de l’eau, que cette médication a, elle aussi, ses contre-indications, et doit n’être parfois employée qu’à titre d’auxiliaire 1 2.

Les indications de l’eau, Percy les a plus particulièrement spécifiées dans le passage que nous citons ci-après :

C’est principalement dans les plaies avec déchirement des membranes, écrit Percy, des aponévroses, des tendons, etc., que l’eau a le plus d efficacité. Avec elle j’ai sauvé, dans une foule de circonstances, où aussi bien je n’avais pas d’autres secours à ma portée, des membres et surtout des mains et des pieds, qui étaient à tel point dilacérés et maltraités qu’il paraissait imprudent d’en différer l’amputation. De longues immersions dans l’eau froide ou dégourdie,

1 Richet, De l’emploi du froid et de la chaleur dans le traitement des affections chirurgicales

(1847); thèse d’agrégation.

- Delmas. Emploi de l’eau en médecine ; thèse de doctorat, 1 13 et. s.

selon la saison et l'opportunité des lieux; l’application d’éponges ou de linges épais, imbibés d’eau; l’eau, enfin, sous toutes les formes, prévenait ou modérait les accidents, contenait dans de justes bornes l’irritation et l’inflammation, amenait une suppuration aussi bonne que le comportait la nature des parties, et j’obtenais une guérison que nul autre moyen ne pouvait disputer à l’eau, puisque je n’avais eu recours qu’à elle. Il ne serait pas difficile de démontrer qu’en sachant varier la nature et la température de l’eau, prenant tantôt celle d’un puits et tantôt celle de source ; l’appliquant tantôt froide et tantôt chaude ; en y ajoutant quelque substance médicamenteuse ou l’employant toute pure, on pourrait satisfaire à toutes les indications et pourvoir à tous les besoins... Il en est de l’eau comme du feu ou cautère actuel: jadis on abusa de l’un et de l’autre, et à présent on en fait trop peu d’usage. Je ne prétends pas, avec quelques-uns des partisans outrés de l’eau, qu elle doive être regardée comme une panacée chirurgicale, mais je suis persuadé qu’on a tort de l’employer en si peu d’occasions L

Content des résultats obtenus par Percy, Napoléon, en 1807, lui en fit témoigner sa satisfaction; le chargeant, en outre, de dire à ses collaborateurs, qu’il avait trouvé en eux. courage, bravoure, zèle, dévouement et, par-dessus tout, patience et résignation : qu’il pensait, plus sérieusement que jamais, à avoir une chirurgie organisée dans ses armées, et qu’il était disposé à accueillir tous les plans qu’on pourrait lui soumettre à ce sujet. C’est alors que Percy put présenter à l’Empereur son projet de Chirurgie des batailles , qui contenait nombre d’innovations, dont la plupart ne devaient être adoptées que sous la pression des événements et des circonstances.

Ce corps permanent, dans l’esprit de son fondateur, devait être divisé en plusieurs centuries, distinguées par autant de numéros; à la tète de chaque centurie, se trouvait un chirurgien-major centurion, un chef de centurie, et un gérant-comptable pour la partie administrative.

La centurie était divisée en dix décuries, et chaque décurie composée d’un chirurgien-major décurion, de deux aides-majors, sept sous-aides, un adjudantgérant, un sergent-écrivain, un sergent de police, un caporal-dépensier, un caporal de police et vingt-cinq servants ou soldats-hospitaliers-inlirmiers.

Chaque décurie était pourvue de deux voitures légères, chargées de moyens de secours de toute espèce; deux chevaux de bât, pour porter rapidement ces secours sur le champ de bataille: et quinze chariots du pays, pour ramener les blessés du champ de bataille au premier hospice et les transporter successivement plus loin.

1 Histoire delà vie et des ouvrages de P. /. Percy , par C. Laurent, 289 et s,

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