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I-E SERVICE DE SANTÉ

RA GRANDE \RMKE

tous côtés, que des cris dont les SouA^enirs ont

de blessés réclamant des soins. Un musicien d’état-major, (de publiés il y a quelques années1, raconte qu’il dut

Comment étaient transportés les blessés, pendant les uuekres du Premier Empire

(D'après un dessin de Géricault.)

s’improviser infirmier, pour leur venir en aide. 11 y avait là un capitaine de grenadiers, qui avait eu l’épaule emportée par un boulet; le musicien-infirmier dépouilla de leur chemise plusieurs morts mêlés aux blessés, pour en faire des

1 Revue vétrospective, n" 129 (1890), 19.3 et s

CHIRURGIENS ET BLESSES A TRAVERS, l’iIISTOIRE

bandes ; puis , ayant rempli d’eau sa gamelle de fer-blanc, il lava la plaie de l’officier et la banda du mieux qu’il put. Aidé de quelques-uns de ses camarades, il pansa ainsi une vingtaine de blessés; mais « notre plus grand ouvrage, dit-il, fut de donner à boire à ces pauvres malheureux, à qui la soif faisait sortir la langue de la bouche ». Ils ne s’arrêtaient pas de remplir leur gamelle, qui servait alternativement à laver les plaies et à donner à boire aux blessés de l’eau toute boueuse. Ce ne fut que lorsqu’un convoi de prisonniers autrichiens fut arrivé, qu’on obligea ceux-ci à remplir leurs bidons, pour donner à boire à nos blessés, en même temps qu’aux leurs.

La crue du Danube ayant augmenté, un certain nombre de ces derniers furent entraînés par le courant, parmi ceux qui, ayant une jambe ou un bras cassé, ne pouvaient faire un mouvement; bien peu furent sauvés, aussi bien des ennemis que des nôtres.

A Wagram, le nombre des blessés était si considérable, que beaucoup de ces infortunés, perdus dans les blés, exposés à l’ardeur du soleil, ne furent retrouvés vivants qu’au bout de cinq jours d’atroces souffrances. Quelques-uns étaient à moitié bridés par le feu qui avait pris aux moissons pendant la bataille ; d’autres, qui n’avaient pas eu la force de s’éloigner des cadavres en décomposition des hommes tués à côté d’eux, étaient altérés par une fièvre ardente et, pour apaiser la soif qui les dévorait, certains en furent réduits à boire leur propre urine! Ils appelaient, on les appelait aussi; mais, dans ces vastes plaines, le son de la voix se perdait, et les épis de blé étaient déjà si abondants et montaient si haut qu’ils dissimulaient, à la vue de ceux qui les recherchaient, les malheureux qiii y étaient entassés. '

Ceux qui le pouvaient mettaient leur mouchoir au bout de leur fusil et, dès qu’on apercevait ce signe de détresse, on accourait à l’endroit où il s’était montré. Napoléon lui-même, visitant le champ de bataille, mettait pied à terre, quand il voyait un de ces signaux et, après avoir adressé quelques paroles d’encouragement au blessé, ordonnait son transport immédiat.

Après chaque combat, il s’informait du nombre de blessés; il entendait le rapport des Percy, des Larrey, des Heurteloup, sur les dispositions qui avaient été prises pour les secourir, s’informait si les ambulances s’étaient trouvées pourvues de tout le nécessaire. « A Eylau, disait Percy à un de ses collaborateurs, un mot de ma part eût fait porter aux ambulances jusqu’à sa moindre cantine et même ses vêtements, tout enfin. » Un général, qui n’est pas suspect d’adulation pour

LE SERVICE DE SANTÉ A LA GRANDE ARMEE

Napoléon, atteste que « 1 Empereur s elforçait de réparer par des soins individuels une faible portion des maux résultant de ses combinaisons. Après une bataille, il visitait les hôpitaux en personne, ou bien il y envoyait ses principaux officiers1 * ».

11 s enquérait des généraux qui avaient été frappés, les recommandait aux soins attentifs des chirurgiens. Non seulement il se renseignait sur la manière dont ils étaient traités, sur le mode d évacuation employé -, sur les maladies qui sévissaient aux armées; mais il tenait à savoir si les instruments étaient de bonne qualité3; si les praticiens anglais ou prussiens usaient de meilleures méthodes de traitement que les nôtres.

Était-ce curiosité vaine, comme Y a prétendu Marmont, qui met en doute la sensibilité de l’Empereur, à l’occasion d’une visite de Napoléon au champ de bataille de Wagram? « Je n’ai jamais compris, écrit ce maréchal, l’espèce de curiosité qu’il éprouvait à voir les morts et les mourants couvrant ainsi la terre. » Cette curiosité s’explique, cependant, par la sollicitude que Napoléon a constamment témoignée pour les blessés, sollicitude où n’entrait pas que de l’intérêt. Il tenait à voir par lui-même si des blessés n’avaient pas été oubliés; il accomplissait ce pénible devoir après chaque bataille importante.

Les soins à donner aux blessés ont été, on peut le dire, la préoccupation cons-' tante de Napoléon1. «De tous les généraux anciens et modernes, écrit le général

1 Histoire de la guerre de la Péninsule , par le général Foy, t. I, i45 (cité par Gama).

- Notamment, les évacuations fluviales, qui furent, à maintes reprises, pratiquées (Percy, op. cil., 369 etpassim).

3 Journal de Percy ,333.

1 Sans doute, pourrait-on nous opposer le sentiment de Chateaubriand qui, dans son célèbre pamphlet, De Buonaparte et des Bourbons, a dressé un si violent réquisitoire contre Napoléon : « .... Un homme blessé devient pour Bonaparte un fardeau : tant mieux s’il meurt, on en est débarrassé. Des monceaux de soldats mutilés, jetés pêle-mêle dans un coin, lestent quelquefois des jours et des semaines sans être pansés ; il n’y a plus d'hôpitaux assez vastes pour contenir les malades d’une armée de sept ou huit cent mille hommes, plus assez de chirurgiens pour les soigner. Nulle précaution prise pour eux par le bourreau des Français; souvent point de pharmaciens, point d’ambulances, quelquefois même pas d’instruments pour couper les membres fracassés, etc. ». Mais c’était la retraite, c’était le désastre; et que peut un homme, voire un surhomme, contre tous les éléments déchaînés? Chateaubriand nourrissait une haine trop violente contre Bonaparte, pour garder la sérénité de jugement qui s’impose à l’historien.

(Jllllil KG1EXS ET BLESSÉS A TRAVERS L’HISTOIRE

Gourgaud *, Napoléon est celui qui a porté l’intérêt le plus tendre, le plus sincère aux blessés...; jamais l’ivresse de la victoire ne les lui a fait oublier...; sa première pensée, après chaque bataille, a toujours été pour eux. Si ses soldats ont quelquefois manqué de vivres, de lits, de médicaments, d’objets nécessaires au pansement, c’était la faute de l’intendant général de l’armée. Les blessés furent abandonnés souvent faute de moyens de transport : vainqueurs ou vaincus, nous avons perdu quatre fois plus de monde par le désordre inséparable de notre système de guerre que par le fer ou le feu de l’ennemi »

Déjà, en 1796, Bonaparte avait prescrit au commissaire ordonnateur, en même temps qu’il établirait un hôpital de cent lits à Millesimo, de « faire suivre d’une ambulance chacune des divisions des généraux Masséna, Laharpe et Augereau1 2 3».

A la tin de septembre 1805, vers le Rhin ou au delà de ce fleuve, les maréchaux se plaignent que « le service des ambulances est dans un entier dénuement » ; qu’ils sont « sans moyens pour les premiers secours à donner aux blessés 4 »; la Garde seule possède le service d’ambulance volante, récemment créé par Larrey, et ce service réclame bien des perfectionnements, avant d’entrer définitivement dans la pratique.

La même année, à Gunzbourg, les blessés n’ont presque point de paille, point d’infirmiers, peu de vivres; ils gisent dans une excessive malpropreté.

Des plaintes s’élèvent: Davout convient que « le service de santé n’est nullement organisé ». A son corps d’armée, les moyens d’ambulance « sont nuis»; le commissaire -ordonnateur proteste qu’il « n’a aucun argent pour faire des établissements, même temporaires ». La division d’avant- garde n’a pas de caisses à amputations et « il n’y a nulle part de pharmacie5 ».

A Austerlitz, si les blessés de la Garde sont presque tous pansés sur le terrain, ceux des autres corps sont accumulés dans les maisons, ou gisent sur le sol.

Napoléon visite le champ de bataille vers le soir et fait boire un verre d’eaude-vie de la cantine qui le suit toujours à ceux qui n’ont pas encore été relevés.

1 Napoléon et la Grande Année en Russie , ou Examen critique de l'ouvrage de M. le comte Ph. de Ségur, parle général Gourgaud; troisième édition; Paris, 1826, 181-2.

2 Général Foy, Histoire de la guerre de la Péninsule , loc. cit.

;i 1 4 avril 1796 (nü 162 de la Correspondance de Napoléon P' ; édition Plon).

h Le soldat impérial , par Jean Morvan, ch. V.

5 Correspondance de Davout , 17 octobre i8o5.

Lli SERVICE DE SANTÉ A LA GRANDE ARMEE

/.(il

Le lendemain, tandis que les blessés de la Garde sont évacués vers l’hôpital voisin, on distingue, aux cris, les maisons occupées par les Français; les Lusses restent silencieux : une preuve de plus que, chez les deux peuples, la sensibilité est différente.

Durant la campagne d’Allemagne, sauf dans la Garde, qui est un corps privilégié, aucun service médical n’existe, en dehors du service sanitaire de bataillon. Les officiers de santé étant plus que jamais nécessaires à l’avant, il est impossible de les fixer à l’arrière. Les blessés, tardivement pansés, « sont charroyés pêle-mêle avec les blessés. russes, sur des voitures de paysans, sont enfournés dans des hôpitaux primitifs, sont opérés par des chirurgiens qui n’appartiennent pas à leur corps d’armée et souvent pas à l’armée, c’est-à-dire qui sont irresponsables et parfois hostiles1 2 ». Encore quand ils ne sont pas soignés par des habitants improvisés garde-malades; ou par des soldats qui se vantent d’avoir des secrets à eux, tels que des suceurs de plaies ou des rebouteux, ignares ou malpropres, lorsqu’ils ne réunissent pas les deux qualités.

La succion des plaies a longtemps été en usage dans nos armées; elle fut longtemps en vogue, principalement pour les plaies pénétrantes de la poitrine-. « Il est évident, écrivait Percy en 1821, que, dans toutes les plaies pénétrantes de la poitrine, avec lésion d’un vaisseau considérable, et, à plus forte raison, avec une atteinte quelconque au cœur, la succion est une pratique meurtrière, puisqu’elle peut s’opposer à la formation d’un caillot salutaire, ou l’attirer au dehors, s’il était déjà formé. Il n’y aurait que l’enthousiasme du dévouement, du zèle, de l’attachement, vertus si précieuses et si respectables, qui pussent faire excuser, dans un chirurgien du xixe siècle, un procédé et une manœuvre qui appartiennent notoirement à ce que Peyrilhe appelait les vieilleries de l’art3. »

Il n’était pas de régiment, sous l’Empire, qui n’eût son opérateur attitré : les soldats le désignaient sous le sobriquet caractéristique de trompe-la-mort K Ce troupier, approvisionné de remèdes pillés sans doute dans les almanachs ou dans

1 J. Morvan, loc. cit.

2 En Russie (1812), les vieilles commères y avaient recours, même pour les plaies de tête ( Mémoires du sergent Bourgogne , édition Gottin; Paris, 1898, 1*86).

3 Laurent, Hist. de la vie et des ouvrages de Bercy , 010-éi 1.

* Ailleurs, on l’appelait, nous ne savons pourquoi, « le docteur en soupe salée ». (Gf. La Vie militaire sous le Premier Empire , par Glzéar Blaze, édit. Garnier, 280).

a magie blanche, tenait séance à la cantine; il était porteur d’une trousse contenant rasoir, canif, ciseaux, amadou, tournevis, etc. 11 pratiquait la saignée, posait une ventouse et envoyait ad 'patres , en sautant à pieds joints par-dessus l’hôpital. Puis, il faut en convenir, le langage, mélangé d’aphorismes, de l’artiste, était si persuasif, si consolant! La tisane est la mort de l'estomac; le bon vin est l’ami de l'homme; la diète fait mourir de faim , etc., etc.

Mais voyons-le dans l’exercice de ses fonctions, tel qu’il nous est dépeint par un officier qui l’a vu à l’œuvre.

« Allons, troubadour, avance à l’ordre! Il retourne du cœur... connu, mon fils! As-tu vingt sous?... Tu les as, suffit. La mère Radis! Dix-neuf sous de vin et un sou de pain. » Gela fait, il relevait ses moustaches, se versait une rasade à pleins bords et au patient seulemenl la hauteur de trois doigts environ, sur lesquels il étendait la poudre d’une cartouche de guerre1, une grande cuillerée (?) d’extrait de coloquinte, quelques prises de cendre de tabac provenant de sa pipe : il remuait cet affreux breuvage avec une épinglette; après quoi, saisissant son verre, il s’écriait d’une voix de stentor: « Attention!... une!... deux!... » On trinquait une dernière fois, le coude à la hauteur du menton, et liop! les deux verres étaient vidés. « C’était l’enfer que le crédule conscrit s’était mis dans l’estomac, ajoute le narrateur. Le lendemain il était guéri, ou chevauchait vers l’autre monde, en croupe sur une colique de miserere; tandis que, de son côté, l’Esculape, riant dans sa barbe, se rendait au lieu ordinaire de ses séances, pour y attendre une nouvelle pratique 2. »

Ces médicastres d’occasion ne devaient pas chômer, car on manquait à peu près partout d’officiers de santé.

Au moment où commence la campagne contre la Prusse, en septembre 1806, médecins et chirurgiens sont réclamés de tous les côtés. A Wurtzbourg, Percy passe ses journées à expédier des lettres aux médecins, militaires ou civils, des places de l’Est. Aux divisions, aux corps d’armée, le service demeure à l’état embryonnaire : il n’y a d’ambulance volante qu’à la Garde. Le 8 octobre, il n’est encore arrivé, à Bamberg, ni linge, ni charpie, ni instruments.

1 La poudre à canon entrait fréquemment dans la composition de ces remèdes d’occasion (Elzéar Blaze, op. cil., 3oo).

2 Mémoires d’Adolphe d'HouDETOT (Presse médicale , septembre iqiô : les Rebouteux à l’Armée, par le Dl Rivier, aide-major de réserve).

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Une ambulance régimentaire doit comprendre 54 kilog. de linge à pansement, 12 kg-. 5 de charpie, une paillasse et une caisse à amputation complète : or, la plupart des régiments en sont dépourvus, ou si des instruments arrivent enfin à destination, ils sont avariés ou rouillés et ne peuvent plus servir. Percy en est réduit à acheter une scie chez un quincaillier!

Le soir d Iéna, toute la campagne est couverte de blessés ; dans la nuit, on doit faire du feu pour réchaulfer ceux qu’on n’a pu relever ; les plus favorisés sont ceux qu on a transportés dans les maisons, où on les a couchés presque sans paille, sans eau ni vivres. Les blessures les plus graves ne peuvent être pansées que quelque temps après la bataille, soit parce que les divisions d’ambulance sont éloignées, soit parce que les militaires blessés légèrement et en état de marcher ont occupé les chirurgiens pendant le premier jour. Deux cent soixantedix blessés sont oubliés dans un village; le surlendemain, on les retrouve dans leurs ordures, mourants !

L’Empereur réclame en vain des médecins ; il en distrait des corps qui n’en ont cependant pas trop, pour les donner à ceux qui n’en ont point.

D’ici trois ou quatre jours, écrit-il de Varsovie, le 21 décembre (1806), nous aurons une grande bataille... II est donc bien important de prendre toutes les mesures relatives aux ambulances. Où sont-elles? dans quel état se trouvent-elles et où sont les chirurgiens ? II est unobjet bien importantet qui n’a jamaisétéassezprévu dans nosbatailles, c’est d’avoir, indépendamment des ambulances, quelques brigades de voitures du pays avec de la paille, confiées à plusieurs agents, pour, aussitôt après l’action, parcourir le champ de bataille, et y ramasser les blessés. Il serait utile d’avoir dix de ces brigades à dix voitures chacune, ce qui ferait cent voitures. Gela doit être indépendamment des ambulances et de tout ce qui y est attaché ; c’est un moyen de plus et qui est bien nécessaire ; mais, pour que cela puisse être réellement utiles il faut que ces voitures se trouvent sur le champ de bataille au moment où le combat finit, de manière qu’avant la nuit, tous les blessés soient enlevés. Mais, je vous le répète, il faut que cela soit indépendamment des ambulances ordinaires et de tout autre moyen d’évacuer des blessés b

Le 27 décembre au soir, à Golymin, « une grande partie des blessés n’a

1 Correspondance générale de Napoléon 7cr, Plon édit., n° ii5o^. Désormais, nous n’accompagnerons les extraits de cette correspondance que de la mention abrégée G. N. et du n° de classement de la lettre reproduite. Celle qu’on vient de lire a été donnée dans l’ouvrage précité de M. Jean Morvan, mais fragmentairement ; et aussi, moins la phrase terminale, dans le journal Le Caducée , n° du 4 décembre 1909 : dans ce dernier recueil, elle est publiée, comme inédite, par M. R.AVENAZ,et c’est à tort, puisqu’elle figure dans 1 édition de la Correspondance, d’où nous l’avons tirée.

pas encore reçu de secours ». On les transporte à Pultusk; ils n’y arrivent que le 30. Heureusement, le lendemain il gèle: les voitures roulent assez facilement.

Le 3 janvier (1807) on atteint Varsovie : là, malgré les ordres, il ne se trouvait, à la mi-décembre, aucun hospice pour recevoir les blessés. La municipalité avait réquisitionné lits, matelas, draps, linge; les hôpitaux étaient prêts; il ne manquait que des chirurgiens et des infirmiers ! On finit par en recruter; mais ils parlent la langue du pays et les blessés ne peuvent décrire leurs souffrances à des praticiens qui ne comprennent pas un mot de français.

Par surcroit, pas d’instruments pour les amputations! Un grenadier demande en vain qu’on lui coupe la jambe : « la gangrène s’y met, elle est déjà toute bleue! » Et ce disant, il rejette la couverture et montre le membre hideux. « Je sais bien, murmure-t-il en grognant, qu’on ne s’inquiète plus de nous quand nous sommes blessés : nous ne servons plus à rien ; nous ne sommes plus qu’un embarras; on aime nous savoir morts. Eh! bien, qu’on nous tue, et que cela soit fini! »

A la fin de janvier 1807, Percy quitte Varsovie avec soixante chirurgiens. Le 29, à Pultusk, il voit des blessés sur des lits de cinq pieds : « Ceux qui ont une blessure à la jambe ne pourront échapper à un raccourcissement de plusieurs pouces. »

Le 5 février, près de la moitié des chirurgiens se sont dispersés; ceux qui restent se plaignent de n’avoir pas même de compresses pour panser les blessés. L’Empereur reconnaît qu’il a « perdu peut-être deux cents hommes à Eylau, faute de chirurgiens et d’employés ». Combien ce chiffre est au-dessous de la vérité!

Après Eylau, cinq mille blessés ont été évacués sur Thorn et sur les hôpitaux de la rive gauche de la Vistule, à l’aide de traîneaux. Les chirurgiens observent avec étonnement que la fatigue de cette évacuation n’a point nui à ceux qui ont été transportés1. Est-ce le grand air, le défaut de secousses, ou la distraction du paysage qui ont agi favorablement ? A peine est-il mort un blessé sur onze, et les officiers de santé se félicitent à bon droit de ce résultat.

Mais, arrivés au lieu de leur destination, les infortunés ne sont pas au bout de leurs peines. A Thorn, un sous-lieutenant blessé est logé dans «. un bouge étroit, qui a servi d’écurie : on l’y dépose sur un lit de fumier, qu’une cantinière, traînant avec elle un tas de sales enfants, vient encore, pendant la nuit, partager

1 64e Bulletin de la Grande Armée.

LE SERVICE DE SANTE A LA GRANDE ARMEE

avec lui ». Il demande à changer de logement, on le met dans un petit château, où il n’y a « qu’une femme, qui est folle » !

Un chirurgien, que nous avons eu souvent l’occasion de citer, Gama, rapporte que, comme chef de service, on lui confia près de huit cents blessés, qu’il trouva « dans une grande maison, couchés plutôt sur du fumier que sur de la paille, serrés les uns contre les autres, jetant des cris perçants, se plaignant avec d’abondantes larmes de l’abandon où on les laissait, demandant la mort... » Avec la collaboration de deux ou trois sous-aides, il était parvenu, en quelques jours, « à rendre ce lieu d un aspect un peu moins dégoûtant, «à procurer quelque adoucissement à tant de souffrances, à faire respirer dans l’intérieur un air moins corrompu que celui qu’altéraient les émanations qui s’élevaient partout de la matière des plaies et des ordures dans lesquelles croupissaient ceux de ces pauvres soldats qui ne pouvaient bouger de place ». On était cependant dans une ville qui n’était pas dépourvue de ressources ; mais l’administration avait, comme ailleurs, montré son insuffisance.

Il n’y avait ni commissaire des guerres pour organiser les secours, ni économe ; « presque point d’infirmiers, deux ou trois, encore fort peu au fait de leur service; point d’endroit propre à faire du bouillon pour plus de vingt-cinq malades, et on n’avait pas de marmites à faire bouillir en plein air; point de vases pour donner de l’eau à titre de tisane à des hommes tourmentés par une soif inextinguible, due à la fièvre ardente que provoquaient leurs blessures. Manquant d’assistance, de moyens..., obligé de faire des pansements avec de mauvais restants de caissons d’ambulance..., cinq mille blessés étaient répartis de la même manière, dans plusieurs maisons qu’on appelait hôpitaux; ils recevaient des soins à peu près semblables, et l’abandon ne pouvait différer que du plus au moins 1 ».

Ce qui est plus inconcevable, c’est que les chirurgiens reçurent l'ordre de partir toute affaire cessant, appelés au quartier général de l’Empereur ; il ne resta auprès des blessés que « le quart de ceux qu’il eût fallu pour le service, en les supposant même occupés du matin au soir ».

Et, pendant toute cette campagne, mêmes errements, même incurie, imputables à la défectuosité, à l’incoordination des services administratifs !

Le 9 juin (1807), les trois cents blessés de Saalfeld sont « peu secourus » ; ceux de Friedland (14 juin) restent la nuit sur le terrain : on ne les soigne que le

Esquisse historique , etc., par Gama, 434 et s.

lendemain, plutôt mal, car on manque une fois encore d’instruments : un chirurgienmajor doit « se servir d’un couteau ordinaire et d’une scie d’artisan. 11 n’y a ni employés, ni infirmiers, et le premier caisson de pansements n’arrive qu’à neuf heures du soir 4 ».

On annonce la venue prochaine de chirurgiens : mais ce sont « des enfants de dix-neuf ans, qui n’ont d’autre vocation, selon l’expression de Percy, que de se dérobera la conscription. La plupart sont... des jeunes gens sans fortune, fils d’artisans et devant l’être eux-mêmes ». Dans une autre circonstance, Percy déclare qu’ils ne sont pas instruits et qu’il 11e les croit pas très désireux de s’instruire 1 2.

Outre que le savoir pratique de ces néophytes est insuffisant, leur nombre reste encore au-dessous de celui qui serait nécessaire aux besoins de l’armée.

L’impatience de l’Empereur a beau se manifester, les chirurgiens qu’il réclame sont à quinze ou vingt journées de marche ; il faut, de plus, cinq jours pour les prévenir : comment arriveraient-ils en temps utile ? Force fut de se contenter de médecins polonais ou allemands, qui ne devinaient le mal qu’à la contraction des traits du visage ou à la puanteur des plaies, et ne pratiquaient que l’empirisme le plus grossier.

Le système suivi par Napoléon n’était pas étranger à la difficulté de recrutement de bons chirurgiens. « Après avoir essuyé de grandes fatigues et de fréquents dangers », les chirurgiens n’avaient, en effet, d’autfe perspective que de « trouver, à la paix, au lieu d’une existence honorable, un licenciement désespérant pour eux, et funeste aux intérêts des armées ». Certains d’entre eux, « étant devenus hors d’état de continuer le service, par l’effet de leurs blessures ou de maladies contagieuses qu’ils avaient contractées », avaient été, par le fait de la conscription,

« incorporés dans un régiment ou réformés comme soldats ». En ne maintenant pas aux officiers de santé les garanties et prérogatives que leur avait accordées la Convention, Napoléon avait détruit l’homogénéité de ce corps et l’avait amené à un état regrettable d’appauvrissement et de médiocrité 3. A part un nombre relativement restreint d’hommes instruits et de praticiens habiles, qui avaient survécu au licenciement et surmonté les dégoûts dont les abreuvaient les fonctionnaires de l’administration de la Grande Armée, on ne comptait guère que des jeunes gens, aussi dépourvus de science que d’expérience.

1 J. Morvan, 32 i.

- Journal de Percy, 208, 35 1.

3 G. Lechartier, Les services de l’arrière à la Grande Armée : 4806-7 (Paris, 1910).

LE SERVICE DE SANTE A T, A GRANDE ARMEE

Et cependant, la Grande Armée était citée comme un modèle, sous le rapport de 1 organisation et des compétences. Les chirurgiens les plus distingués en taisaient partie ; ce n est que lorsque leurs rangs s’éclairciront, par suite de décès ou de maladies, que l’on se verra contraint de recourir à ces chirurgiens sousaides, qui acquéraient leur brevet « après trois mois d’Ecole de médecine », et cherchaient à esquiver le service en exerçant leur art à l’armée.

A la Grande Armée, trois officiers de santé étaient attachés au Grand Quartier Général : c’étaient, en 1806, Goste, comme médecin; Percy, comme chirurgien ; Bruloy, comme pharmacien. Ils discutaient en commun les questions intéressant toutes les parties de l’art de guérir, et proposaient à l’ordonnateur en chef des hôpitaux les ordres et affectations concernant le personnel médical de l’armée.

A la Grande Armée, il y avait quatre sortes d’ambulances : V ambulance régimentaire, la plus utile aux yeux de l’Empereur, « parce que l’esprit de corps portait les chirurgiens à s’attacher aux hommes, et leur acquérait l’estime des officiers 1 » ; V ambulance divisionnaire ; V ambulance de corps d'armée, ou ambulance légère, parce que le personnel devait, autant que possible, être monté ; enfin, la réserve d'ambulance du grand Quartier général, qui comprenait une cinquantaine de chirurgiens, les uns montés, les autres transportés sur des voitures. Un noyau d’une dizaine d’entre eux accompagnait partout le chirurgien en chef; les autres étaient expédiés, à mesure des besoins, sur les points où leur présence était réclamée 2.

Dix compagnies d’infirmiers militaires furent créées, par décret du 13 avril 1809; mais, mal recrutées, elles rendirent peu de services.

L’hospitalisation était assurée, en première ligne, par les ambulances de premier secours ; puis, par les hôpitaux, temporaires ; enfin, par les hôpitaux sédentaires et permanents.

Les hôpitaux temporaires, comparables à nos hôpitaux de campagne actuels, se divisaient eux-mêmes en deux catégories: les hôpitaux de ligne, qui recueillaient les évacuations des ambulances ; et les hôpitaux spéciaux, destinés à recevoir les galeux et les vénériens. Les dépôts de convalescents recevaient les hommes sortis des hôpitaux temporaires, et encore incapables de reprendre leur place dans le

2 Journal de Percy , 84, 92.

CHIRURGIENS ET BLESSES A TRAVERS l’iIISTOIRE

rang; quand la distance le permettait, les blessés des hôpitaux temporaire'; pouvaient être évacués sur les hôpitaux permanents de l’intérieur.

On a très justement fait ressortir les nombreuses analogies qui existent entre cette organisation et notre Règlement, du 31 octobre 1892, sur le service de santé en campagne ; mais il est faux de prétendre que nous nous sommes inspirés d’une réglementation allemande, puisque les grandes lignes de cette organisation étaient déjà réglementaires, il y a plus d’un siècle, dans les armées françaises h

Malheureusement, les règlements ne valent que par la manière dont ils sont appliqués et, en dépit du zèle et de l’activité dont firent preuve les chirurgiens, ceux-ci étaient trop peu nombreux, la plupart trop inexpérimentés; les services administratifs laissaient si fort à désirer, que les résultats obtenus furent plus que médiocres.

1 Cf. Le servicede Santé de la Grande Armée, par le Dr Romary, médecin-inajor de 2P classe

(Le Caducée , G août i <j i o).

Le Transport des blessés, par les a.yi balances de la Grande Armée.

(D'après un croquis de l’époque.)

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