‹ Chirurgiens et blessésChapitre 78 sur 122 · CAMPAGNE D’ESPAGNE · texte numérisé non relu

CAMPAGNE D’ESPAGNE

Lorsque l’armée de Junot entra en Espagne (1808), elle ne possédait qu’un service médical assez rudimentaire, et les blessés étaient soignés dans les hôpitaux de la Péninsule, notamment à Salamanque, par des barbiers castillans! Après la bataille de Vimeiro, ou nous perdîmes 1.800 hommes en deux heures et demie de combat, ce furent les Anglais qui soignèrent la plupart de nos blessés.

Le matériel des ambulances n’existait pour ainsi dire pas, quand Larrey dut en organiser à Vittoria; il acheta un certain nombre de mulets de bât, pour porter les caissons d’objets de pansement et d’instruments, des petits chars de Biscaye et des brouettes basques, pour le transport des blessés 1 , et il évacua ceux qui pouvaient être évacués, les uns jusqu’à Carcassonne, les autres jusqu’à La Rochelle ; mais les villes regorgeaient de « conscrits épuisés, anéantis », et elles se refusaient à en accepter de nouveaux.

Après avoir abandonné Girone, Duhesme sacrifia son artillerie pour ramener ses blessés; mais cela ne les sauva pas de la mort et, en sept mois, il en succomba le tiers.

Les blessés de Gamonai furent transportés à Burgo(s; même ceux des Espagnols, qu’ « on sépara d’avec les Français ». Les blessés de Somo-Sierra

1 Lorsque le maréchal Marmont fut blessé, son chirurgien avait voulu le faire transporter sur un brancard, que portaient des mules, l’une attelée devant, l’autre derrière; mais la marche inégale de ces animaux produisait des secousses et, par suite, des soullrances que le blessé ne pouvait endurer. « Aussitôt que cette circonstance fut connue de 1 escorte, relate le commandant Parquin, dans ses Souvenirs et Campagnes (Paris et Nancy, 1892), les cavaliers proposèrent spontanément. de porter la litière sur leurs épaules... vingt-quatre hommes, sur près de deux cents dont se composait l’escorte, mirent pied à terre; douze hommes portant les deux brancards de devant, et le même nombre portant les deux brancards de derrière. Ces vingt-quatre hommes étaient relevés par leurs camarades, quand ils étaient fatigués. »

CHIRURGIENS ET RLESSES A TRAVERS L’HISTOIRE

furent pansés et opérés le long du. chemin qui gravit la montagne, et qui était « jonché d’hommes et de chevaux tués » ; ceux que l’on releva le soir étaient, pour la plupart, gelés !...

A Espinoza, onze cents blessés « demeurent à terre » : le maréchal Victor n’a ni ambulance ni officier de santé avec lui. Ceux qui survivent restent cinq jours sans soins; quand ils arrivent à l’étape fixée, ils ne trouvent pas même de paille pour se coucher, mais des administrateurs étaient là, « pour les compter » !

Au corps de Moncey, il n’y a « ni ambulances, ni transports, ni chirurgien en chef; seulement quelques jeunes gens sans expérience ». A Briviesca, les blessés sont sous la garde d’un prêtre espagnol, « éclairé, charitable, philanthrope », qui veille sur eux.

A Aranda, ils sont plus favorisés : c’est un médecin, également espagnol, qui les soigne; mais, à Madrid comme à Burgos, les chirurgiens français n’ont pas le moyen de renouveler les pansements et craignent de manquer bientôt de tout; seuls, les blessés de la Garde sont choyés; les autres vont mourir au seuil des hôpitaux réservés à ces privilégiés.

Après le départ de l’Empereur, la situation empire encore.

Soult doit abandonner ses blessés dans « des masures inhabitées et nues ». Les Anglais en soignent quelques-uns, les habitants massacrent les autres.

Une partie des 7.000 blessés de Talavera est abandonnée aux Anglais, qui s’en occupent peu ou prou; les Espagnols qui se sont chargés du surplus, les torturent ou les empoisonnent; on en ramène un très petit nombre à Madrid, dans le plus lamentable état.

A l’armée de Portugal, même incurie : aucun service d’ambulance n’a été organisé.

Les blessés de Busaco sont transportés sur des brancards improvisés, ou sur des ânes. « Ceux dont on a amputé les jambes, ou qui sont grièvement atteints au corps, sont laissés gisants sur les bruyères; en route, pour ceux qui meurent, on creuse des tombeaux avec les baïonnettes1. »

Masséna reconnaît qu’il n’a plus de médicaments, ni de linge à pansements ;

1 Tous ces détails nous sont fournis par le très attachant ouvrage de M. Jean Morvan, qui a condensé en quelques pages les nombreux Mémoires qu’il a consultés ; nous avons dû nousmême (( ramasser » sa relation, ayant suivi un plan différent du sien.

Un épisode de la uuerhe d’Espagne : Bataille de So.vio-Sieora. {Musée de Versailles.)

à l’armée qu’il commande, il est mort 1.500 hommes par le feu, autant de leurs blessures, et plus de 20.000 sous le couteau des Portugais, ou faute de soins1.

A chaque combat, on abandonne les blessés qui ne peuvent être transportés, faute de moyens de transport ; seuls, échappent à la mort ceux qui ont l’énergie et la force de rester dans le rang, malgré leurs blessures : tel le colonel de Keiset, qui continue son service, après avoir eu trois dents de la mâchoire supérieure tranchées, et trois blessures sur différentes parties du corps2.

En .1812, le sort des blessés en Espagne devient tragique. « Rien n’est plus démoralisant, écrit un témoin, que de voir les victimes des combats laver euxmêmes leurs blessures avec du vin, et demeurer sur place, tandis que l’on pourrait employer à leur transport des cacolets, si l’on se souciait plus de leur bien-être. »

1 Lettre de Masséna, 3i mars 1 8 1 i.

- Souvenirs d’un adjudant {Revue rétrospective, 1 8t)3).

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