CHAPITRE XXX
CAMPAGNES D ALLEMAGNE ET DE RUSSIE
Ce qui s’esl passé dans la péninsule espagnole, on va le retrouver, à quelques modifications près, dans les campagnes d’Allemagne et de Russie.
La campagne de 1809 avait commencé avec des troupes encore plus dépourvues de médecins que les précédentes. Dans les corps d’Oudinot et de Masséna, on déplore le manque de secours médicaux; il n’y a guère que dans le corps de Davout que chaque compagnie du train des équipages convoie avec elle quatre ambulances.
Daru réclame 25 médecins, 69 chirurgiens et 70 pharmaciens. A Essling, presque personne pour opérer ou soigner les blessés; à Lobau, les chirurgiens doivent marquer à leurs aides, à la craie, la place des amputations. L’Empereur eut beau faire visiter les hôpitaux par des officiers en grande tenue, accompagnés de médecins et d’administrateurs, suivis par quatre valets de la livrée impériale, portant des corbeilles pleines d’argent, dont on distribuait 60 francs à chaque soldat, il n’en reste pas moins qu’à Essling, le service de santé fut notoirement insuffisant.
A Wagram, 7 à 8.000 blessés de toutes nations gisaient en tas : il en résulta une mortalité effrayante. Un blessé de cette journée 1 rapporte qu’il fit de la charpie avec les draps de son lit, et qu’il se pansa lui-même, en entretenant la plus grande propreté dans les plaies, attendant qu’un infirmier-major arrivât pour lui porter secours.
Le général d’Aboville, dont un boulet avait emporté l’épaule, fut placé « sur un mauvais lit de paille ou plutôt de lumier ». On le crut mort. Sa blessure était effrayante. Larrey, qui l’examina, la jugea mortelle; cependant,
1 RoimEK, cité par J. Morvan.
comme le général était revenu à lui, et réclamait ses soins, il le pansa, afin, croyait-il, de lui laisser quelques illusions dans son agonie. Transporté à Vienne, le blessé guérit, au grand étonnement du chirurgien qui, rencontrant après la campagne, son opéré de Wagram, n’en pouvait croire ses yeux.
— Vous êtes mon sauveur, lui dit le général, mais j’attends de vous un autre service. Ce boulet m’a si mal arrangé que je ne sais plus comment m’y prendre pour porter décemment l’habit ou l’uniforme. Ne pourriez-vous, au moyen de quelque armature, me rendre par à peu près l’épaule que je n’ai plus? Ce fut alors que Larrey fit confectionner la curieuse armature d’acier, que la famille du général d’Aboville a donnée au Musée de l’Armée.
C’est à Wagram qu’on vit sur le champ de bataille même, au dire de Méneval, un des secrétaires de Napoléon, l’Empereur « essuyer avec son propre mouchoir la terre qui obstruait la bouche et les narines d’un sous-officier affreusement mutilé, pour lui rendre la faculté de respirer » ; mais voici l’autre volet du diptyque : auprès d’une ambulance, « un monceau de membres, bras et jambes » empoisonnait l’air, tuant tous ceux qui avaient réussi à échapper à la mitraille !
Ce n’était cependant pas faute d’instructions de la part du grand Chef, qui appliquait, là comme ailleurs, sa prodigieuse intelligence, mais hélas ! aussi son esprit de système, auquel il resta toujours convaincu que tout devait se plier.
L’armée d’Allemagne étant composée de cinq divisions, ou cent bataillons, et de dix régiments de cavalerie, régler le nombre d’ambulances d’après ces chiiïres 1 : c’était comme une équation, qui devait, d’après l’Empereur, se résoudre selon une formule mathématique. Il édictait encore : quatre compagnies d’infirmiers peuvent servir dix à quinze mille malades ; en Allemagne même, on n’a besoin d’infirmiers que sur la première ligne 2.
Au point de vue des évacuations , trois catégories sont à envisager : ceux qui peuvent marcher ou qui, blessés légèrement, peuvent guérir en quinze jours; ceux qui ne seront guéris que dans deux ou trois mois; ceux qui sont amputés et hors d’état de servir; enfin, ceux qui mourront de leurs blessures. Les officiers seront, les premiers, évacués 3.
* C. N., 6 avril 1 8 1 1, n° 17.578.
CAMPAGNES D’ALLEMAGNE ET DE RUSSIE
En 1813, 1 Empereur laisait demander, à l’inspection générale du service de santé des armées, un aperçu de ce qu’il fallait de linge et de charpie pour une armée de cent mille hommes, pendant une campagne de six mois. Voici, d’après Percv, la réponse qui lui fut faite : 1° chaque pansement de blessé nécessitait,
La cuirasse du Général d’Aboville.
(Musée de l'Armée.)
l’un dans l’autre, quatre onces pesant de linge et une de charpie; 2° on devait compter, pour chaque blessé (même compensation ayant lieu), trente pansements, depuis le commencement du traitement jusqu’à sa terminaison ; 3° la quotité des blessés ne pourrait être calculée moins d’un sur dix combattants;
4° il résultait de ces évaluations que, pour dix mille blessés et, par conséquent,
pour les besoins d’une armée de la force susdite, il fallait dix-huit mille sept cent cinquante livres de linge et cent cinq mille livres de charpie.
On savait que lui répondre avec cette assurance, c’était flatter sa manie de l’exactitude, son amour de la précision jusqu’à la minutie.
C’est dans le même esprit que l’Empereur entrant, à son habitude, dans les moindres détails, demande à Daru, s’il voit un inconvénient à prescrire, par décret,
« que le caisson d’ambulance des régiments portera deux matelas assemblés au caisson avec leurs couvertures; quatre demi-fournitures, ce qui donnera de quoi coucher à douze hommes; douze brancards-sangles; une caisse à amputation; 500 kilogrammes de charpie; 125 grammes de linge de pansement; une boite de médicaments pesant au moins 5 kilogs ».
Quelques jours après, Napoléon, à la veille de pénétrer en Russie, écrivait à Larrey : « Je me trouve dans la situation de craindre de n’avoir aucune ambulance pour les premières affaires, qui sont toujours très sanglantes. » Larrey répondait, en se mettant promptement à la besogne.
Par ses soins, six divisions d’ambulances volantes sont organisées, comprenant chacune huit officiers de santé, que chaque chirurgien- major exerce journellement à la pratique des opérations; tandis « que, dans tous les salons, les dames sont occupées à faire de la charpie, à préparer des bandes de diverses formes, afin qu’il 11’y ait pas un Polonais qui n’ait dans son sac le petit attirail qui peut, sur le champ de bataille même, suffire au pansement d’une blessure ».
A Witepsk, Larrey établit quatre hôpitaux, pour y recueillir les nombreux * blessés, Français et Russes, provenant des combats qui se sont livrés autour de celte ville; mais il a beaucoup de peine à assurer les pansements; il lui faut se servir du linge des soldats, employer jusqu’aux chemises des chirurgiens.
A Smolensk, il doit recourir aux moyens de fortune que nous avons signalés : les parchemins découverts dans les archives servent d’attelles et de draps fanons; l’étoupe et le coton de bouleau remplacent la charpie : « le papier servit avantageusement à coucher les malades1 ». C’est de Smolensk que Larrey écrivait à sa femme :
... Jamais je n’avais autant souffert. Les campagnes d’Egypte et d’Espagne n’ont rien été en comparaison de celle-ci, et encore nous ne sommes pas, il s’en faut, au terme de nos maux. J'étais fort mal en arrivant ici, mais a4 heures de repos m’ont suffi pour me remettre dans l’état où j’étais à peu près en partant de Moscou, et je puis dire encore bien me porter. Aussi, tranquillise-toi ; mais, comme mes camarades, j’ai à peu près tout perdu et nous n’avons aucune
1 Le fait est confirmé par un autre chirurgien, qui avait pris part à la campagne, le D1 J. -J. E. Roy, dont la relation, « les Français en Russie, souvenirs de la campagne de 1812 et de deux ans de captivité en Russie », est du plus haut intérêt. (Tours, Marne, MDCCCLV.)
CAMPAGNES D’ALLEMAGNE ET DE RUSSIE
espèce de récompense... Souvent nous avons été trop heureux de saisir quelques lambeaux de chair de chevaux morts que nous trouvions sur notre route. On les faisait cuiresur les charbons des bivouacs et voilà toute notre nourriture1...
Les chirurgiens sont, en maintes circonstances, obligés de laver eux-mêmes ou de taire laver le linge qui avait servi aux pansements, afin de le renouveler.
Un capitaine blessé, qui s’en va vers Moscou, voit un soldat russe dont « la jambe lracturée est attachée avec des chiffons ; la moitié de son corps est dans le ventre d’un cheval, dont il dévore la chair comme un chien2».
Un adjudant remarque deux soldats convalescents qui jouaient au piquet : ils
avaient pris pour table de jeu le dos glacé d’un de leurs camarades, mort gelé ;
ils appelaient ce dos leur table de marbre 3.
Un chirurgien prussien conte « avoir assisté à la mort effroyable d’un colonel
du génie, français, qui eut la tête emportée par un boulet, et dont le corps resta,
quelques instants encore, droit, tandis que le sang jaillissait très haut, comme chez un décapité ! »
A Mojaïsk, où se trouvent un grand nombre de blessés français, « gisent des membres, amputés avec une telle hâte, qu’on n’en a pas ôté les chaussures ». Entre Mojaïsk et Moscou, « les malheureux blessés restent abandonnés sur la terre, exposés à l’influence d’une température extrêmement rigoureuse, privés de
1 A. Chuquet, Lettres de 1842, in‘ série, i45.
- Morvan, op. cit., 352. Le fait est également rapporté par le sergent Bourgogne, dans ses curieux Mémoires: « Le bruit courut qu’un grenadier français avait été trouvé sur le champ de bataille, vivant encore : il avait les deux jambes coupées et, pour abri, la carcasse d'un cheval, dont il s’était nourri de la chair, et, pour boisson, l’eau d'un ruisseau rempli de cadavres. L’on a dit qu’il fut sauvé. » D’après une autre version, c’est une femme, une cantinière, qui aurait été surprise dans cette situation singulière. « Dans le milieu d’une des rues de Smolensk, au moment où M. L. se retirait à huit heures du soir, il crut apercevoir du mouvement à côté d’un cadavre de cheval qui était étendu devant lui. Il s'approcha et, à la pâle lueur de la lune réfractée par les neiges, il aperçut une femme vêtue d’un mantelet couleur de rose doublé en cigne (sic), laquelle était enfoncée dans la cavité du ventre de ce cheval : il s’arrêta pour l’examiner et vit bientôt que son intention était d’enlever le foie de l’animal: mais comme elle n'avait à sa disposition aucun instrument tranchant, elle avait pris le parti de l arracher avec ses dents et elle y était occupée. M. L. lui demanda ce qu elle faisait : elle sortit à l’instant tout ensanglantée du corps du cheval, et, lui montrant sa proie avec un sourire forcé, elle s’esquiva sans dire un seul mot. M. L. la reconnut pour une cantinière. » Tableau de lu campagne de Moscou , par R. Bourgeois, témoin oculaire, i8y, note 6.
3 Mémoires de Langeron, n° i de la p. ioo.
tout aliment et dp toute consolation, et sans avoir même une goutte d’eau pour étancher leur soif... Il n’y avait point de matériel d’ambulance, point de pharmacie où l’on pût puiser des moyens de préparer les blessés aux opérations et d’en assurer la réussite. A peine pouvait-on, en ramassant les dépouilles des morts, éparses sur le champ de bataille, et à l’aide des vêtements du blessé lui-même, appliquer sur sa plaie le premier appareil ; il restait ensuite confondu et entassé avec plusieurs milliers d’autres blessés, sur la place qu’il avait arrosée de son sang1 ».
On employa huit jours à panser les blessés tant Français que Russes, et à les recueillir dans des hangars, dans des granges, sur de la paille. Les plus favorisés furent transportés dans les bâtiments d’une vaste abbaye, et dans le village au milieu duquel elle était bâtie.
Un médecin de la Grande Armée rapporte qu’entre l’abbaye de Kolotskoï et le camp, il y avait, à gauche de la route, un fossé rempli de jambes, de bras et aussi de cadavres. « Nous en conclûmes, ajoute-t-il, que Larrey et ses collègues avaient opéré en cet endroit la veille 2. »
Non seulement la plupart des blessés n’étaient pas secourus, mais on insultait à la douleur de ceux qui imploraient de l’aide. Un officier, gisant à terre demimort, invoquait à grands cris la commisération de ceux qui passaient. « Camarades, disait-il, portez-moi secours ; je suis capitaine du génie, ayez pitié de ma déplorable situation. » Un grenadier se retourna, s’arrêta un instant et s’écria, d’un ton moitié sérieux, moitié goguenard : « Comment, tu es capitaine du génie! — Oui, camarade, » répond avec empressement l’officier. — « Eh bien! tire ton plan », répliqua le grenadier en tournant le dos, et accompagnant sa cruelle riposte d’un sourire ironique.
Dans les environs de Mojaïsk, où chaque maison était transformée en hôpital, se trouvait un petit village, qui avait été rempli de blessés russes. « Le feu y avait pris et plusieurs maisons étaient réduites en cendres. » On voyait encore « les squelettes et les membres calcinés des malheureuses victimes qui, blessées à Borodino, avaient été transportées là, au prix d’horribles souffrances, pour y devenir la proie des flammes3 ».
1 R. Bourgeois, Relation de la campagne de Moscou en 1812, passîm.
2 Heinrich Roos, Souvenirs d'un médecin de la Grande Armée , traduit de l’allemand, par Mme Lamotte ; Paris, 1 y 1 3 .
3 H. Roos, 77.
CAMPAGNES D’ALLEMAGNE ET DE RUSSIE
Lorsque Napoléon fit son entrée dans Moscou, un dé ses premiers soins fut de visiter les hôpitaux, dont une grande partie avait été préservée de l’incendie
Napoléon 1er, pendant la campagne de Russie
allumé par Rostopchine L «Quel fut son étonnement, lorsqu’on lui rapporta que ces maisons se trouvaient dans le plus grand dénûment des secours nécessaires,
1 Sur les détails de l’incendie, cf. Français el Russes , par Alfred Rambaud (Paris, 1877), 34 et s.
sans médecins, sans remèdes, sans surveillans: qu’on avait trouvé une quantité de morts; que, sur plus de dix mille blessés (il y en avait, en réalité, plus de 25.000, dont près de 13.000 périrent dans les flammes1 2), arrivés récemment de l'armée, la moitié avait péri faute de secours... On donna ordre aussitôt à tous les chirurgiens de l’armée française d’établir une administration de secours pour tous
les genres de maladies, en distribuant les malades dans les lieux convenables, et
de faire des rapports exacts de l’état de ces malheureux-. L’Empereur s’étant fait rendre compte du nombre d’officiers généraux et de colonels blessés, susceptibles d’être transportés, en fit mettre une partie en route, sous le commandement du général Nansouty, blessé lui-même. Certains, comme le général de division Pajol, quoique dangereusement blessés, résistèrent à toutes les instances, ne voulant pas s’éloigner de l’armée. Napoléon avait demandé à l’intendant général en combien
de jours il pourrait effectuer l’évacuation des blessés : sur la réponse qu’il faudrait 50 jours, l’Empereur, mécontent, chargea directement l’intendant de visiter tous les hôpitaux de Moscou et de lui présenter l’état numérique, par régiment ou par corps d’armée, des soldats et des officiers blessés et, de plus, d’apprécier le nombre de ceux en état d’être transportés. Le nombre des malades et blessés dépassait 12.000; bien peu d’entre eux auraient pu supporter les fatigues de la route 3 4. »
Les soldats qui avaient eu la chance de rester valides trouvèrent, à Moscou, après l’incendie, des ressources de toute sorte : « de la farine, du vin, du poisson salé et beaucoup d’autres denrées1 ». Dans les décombres fumants, on découvrit une telle quantité d’objets de luxe, de modes, et d’autres superfluités, que les
1 (( Après leur désastre du 7 (octobre), les Russes avaient rempli de leurs blessés les hôpitaux de Moscou. Dans sa patriotique fureur, M. Rostopchin n'a pas daigné s'occuper de l’affreuse destinée qu'il préparait à des milliers de soldats mutilés. Qui peut penser sans horreur aux angoisses de ces infortunés, quand le feu s’est approché du lit de douleur sur lequel ils étaient forcément immobiles ? » Journal du général Faritin des Odoards (i8oo-i83o); Paris, i8g5, 338. Dans la relation du chirurgien R. Rourgeois, il est dit qu’un des hôpitaux de Moscou servit d’asile à 20.000 blessés russes, qui se traînèrent, en poussant des hurlements, vers les issues, ou se précipitèrent par les fenêtres ; ils périssaient un peu plus loin, ou atteints par les flammes, ou écrasés par les poutres embrasées qui se détachaient des bâtiments incendiés.
2 Récit de l’abbé Surrugues, dans Gourgaud, op. cil. , 2<)3.
3 Itinéraire de l'empereur Napoléon pendant la campagne de 1H12. par le baron Denniée. Paris, 1842.
4 Lettre écrite par un soldat du camp de Moscou, le 8 octobre 1812.
CAMPAGNES D’ALLEMAGNE ET DE RUSSIE
rues étaient jonchées de leurs débris. Il en résulta les scènes les plus burlesques, dont un témoin oculaire 1 nous a conservé le souvenir. « Dans un char doré, traîné par des rosses mourant de faim, se pavanent des soldats gorgés d’eau-de-vie; deux paysans se battent pour s’arracher quelques nippes... : survient un Français qui met fin à la querelle, en leur enlevant la pomme de discorde, qu’il va jeter
dans la boue, à quelques pas de là, pour se charger d’une autre proie. On emporte de la farine dans une tenture de damas, des liquides dans de grands
vases que je ne nomme pas, des pains de sucre dans une robe de bal. On
voit des goujats affublés de l’habit des popes, des cantinières crottées, couvertes de cachemires... »
Une troupe française a eu tous ses costumes, tout son mobilier brûlé : elle envoie, vers le grand-maréchal du palais, « une députation suppliante et larmoyante », dans laquelle figurent « deux actrices et une danseuse fort jolies ». L’Empereur ordonne qu’on leur ouvre un autre théâtre, afin qu’elles puissent reprendre leurs représentations interrompues; et c’est ainsi que nos soldats purent jouir de spectacles variés : comédie, ballet, opéra-comique.
Gela ne fut pas sans ajouter une note piquante à l’étrange, à la tragique situation dans laquelle se trouvait notre armée. Le pillage avait heureusement pourvu à ses besoins : des coussins de canapé, des soutanes, des nappes d’autel tenaient lieu de lits2; le linge de table, les ustensiles de ménage étaient en abondance; les troupeaux de bêtes à corne qui avaient rejoint l’armée, fournissaient la viande nécessaire ; les boulangers faisaient du pain avec la farine trouvée sous les cendres. On avait emmagasiné dans le palais du Kremlin pour près de
1 Pantin des Odoards, Journal , 33^ et s.
2 Cette relation est de tous points confirmée par cet autre témoignage de visu : « Toute cette masse d’hommes désorganisés, dont le nombre s’accroissait journellement, s’étaient, surchargés des vêtemens les plus bizarres et les plus disparates; ils étaient enveloppés de fourrures de toute espèce, de peaux de différens animaux, de jupons de femmes de toutes couleurs, de grand schalls, de lambeaux de draps ou d’étoffes, de mantelets, de couvertures de cheval fendues dans le milieu, et dont les extrémités pendaient de chaque côté en forme de chasubles. Pour suppléer aux chaussures, dont la plupart manquaient, ils s entouraient les pieds de chiffons, de morceaux de feutre ou de peaux de moutons, qu’ils assujettissaient avec des liens de paille. Cet assemblage singulier des costumes les plus grotesques présentait un tableau dont il est difficile de donner une idée. » Tableau de la campagne de Moscou en 1812, par René Bourgeois, docteur en médecine, chirurgien-major, etc., témoin oculaire (Paris,
J.-G. Dentu, 1 8 1 4)? io3-4*
six mois de vivres : vins, rhum, café, sucre, chocolat, thé, jusqu’à de la confiture de feuilles de roses ! Le vin chaud et le punch coulaient à (lots dans des coupes d’argent et de porcelaine.
Mais, pendant que les bien portants se roulaient dans l’orgie, que devenaient les malades, les blessés?
Quand, le 23 octobre (1812), le général russe llowaiki entra à son tour dans Moscou, il trouva, dans les hôpitaux encore existants, environ 1.400 malades ou blessés russes et 650 malades ou blessés français, trop faibles pour avoir pu être transportés avec leurs camarades. Une partie de ces derniers fut cependant jetée sur des chariots, pour être traînés à Twer; mais ils périrent tous de froid et de misère, tués par les cosaques, qui surgissaient le plus souvent à l’improviste J, ou assassinés par les paysans chargés de les conduire, qui les égorgeaient pour prendre leurs habits. Le reste fut laissé dans les hôpitaux avec les chirurgiens français qui étaient restés pour les soigner, mais on ne leur donna ni vivres, ni médicaments
Afin d’évacuer les blessés qui avaient été, pour la plupart, abandonnés sans soins dans les hôpitaux de Moscou, Napoléon décida que tous les carrosses et voitures, sans distinction, les siennes comprises, seraient employés pour transporter ceux qui pourraient supporter le voyage3 4; chaque voiturier était tenu d’en prendre un ou deux: ceux des véhicules qui seraient trouvés sans blessés devaient être brûlés.
A peine hors de la ville, quelques cantiniers jetèrent dans les fossés i 2, sans se soucier de leurs protestations et de leurs gémissements, ceux qu’on leur avait confiés.
Mais le crime fut aussitôt réprimé que commis, et des menaces sévères empêchèrent cette infamie de se renouveler 5 : la plupart des blessés qui, d’après
1 C'est ainsi que le maréchal Üudinot. grièvement blessé à faîne, étendu sur un grabat sans pouvoir faire un mouvement, fut attaqué par des Cosaques, auxquels il réussit à tenir tête, en attendant que le général Pino, ayant lui-même le bras en écharpe, vint à son secours et mit en fuite les agresseurs. (Sur cet épisode, cf. Y 1 linèraire de l’empereur Napoléon pendant la campagne de 4812, par le baron Denni^e, i 64 et s.)
2 Général Guillaume de Yaudoncourt, Mémoires pour servir à l’histoire de la guerre entre la France et la Russie en 4842 (cité par Gourgaud, 324-5).
3 C. N., 19.308 (octobre 1812).
4 Mémoires du sergent Bourgogne, 61.
5 Gourgaud, op. cit ., 356-^.
Attaque d’un convoi de blessés par les Cosaques; (composition d'Hippolyte Lecomte et Horace Vernet (1817).
( Collection de l’auteur.)
les ordres de Napoléon, avaient été reçus sur ses voitures et sur celles de l’armée furent sauvés.
A côté d’actes infâmes, il y eut quelques traits d’humanité, qu’il serait injuste de passer sous silence.
Deux officiers d’état-major, blessés tous les deux, portaient, l’un le bras gauche, l’autre le bras droit en écharpe ; en plein air, par le froid, la neige, la tempête et quelquefois au milieu de la nuit, ils venaient se faire panser. Ils étaient frères d’armes et amis depuis longtemps. « C’était touchant, relate le médecin qui 'procédait à ces pansements1, de les voir s’entr’aider pendant les marches qui étaient alors si pénibles, chacun ne disposant que d’un bras, et tous deux n’ayant personne pour les servir. »
Beaucoup de soldats furent atteints d’ophtalmie, au cours de cette désastreuse retraite. On en voyait mener leurs camarades, munis d’un bâton comme des mendiants. Cette ophtalmie avait pour cause principale la fumée des feux de bivouac: « car, pour se réchauffer le mieux possible, on se mettait, pendant la nuit, la tète et les mains au-dessus du feu » ; d’autre part, les grandes étendues de neige que l’on traversait avaient un effet pernicieux sur la vue; joint à cela l’affaiblissement dans lequel se trouvaient la plupart de ces infortunés.
Les bêtes partageaient le sort des hommes. Les chevaux eux -mêmes étaient atteints; beaucoup devinrent aveugles.
On vit des soldats porter, durant plusieurs jours, sur leurs épaules, qui1 leur officier blessé, qui leur chien ; d’autres, en plus grand nombre, prenaient les armes et les sacs des mains de leurs camarades, qui ressemblaient à des automates, « marchant quand on les conduisait, s’arrêtant aussitôt qu’on les laissait ».
Indépendamment des forces et de la raison qu’ils avaient perdues, à bon nombre manquaient des doigts de pied ou de main, que la gangrène, consécutive au froid, leur avait enlevés.
Heureux quand ils n’étaient frappés que de gangrène, « dans les points où le froid avait anéanti les propriétés vitales ». Sur certains, « la peau et les muscles s’exfoliaient, comme dans leâ statues de cire; les os restaient à nu ».
Chez quelques-uns, « le nez s’enlevait comme un faux nez de carton»; les mains, putréfiées, tombaient comme des fruits gâtés. Le sergent Bourgogne
1 H. Koos, op. cit., 126.
Hataille de la Moskowa.
(Musée de Versailles.)
CHIRURGIENS ET BEESSES A TRAVERS I/HISTOIRE
raconte qu’il vit un jour venir à lui un malheureux presque nu: « il n’avait sur son corps qu’une capote en grande partie brûlée; sur sa tête, un mauvais bonnet de police ; ses pieds étaient enveloppés de morceaux de chiffons et attachés avec des cordons, au-dessus d’un mauvais pantalon de gros drap troué. Il avait le nez gelé et presque tombé; ses oreilles étaient tout en plaies. A la main droite, il ne lui restait que le pouce, tous les autres doigts étaient tombés jusqu’à la dernière phalange. » C’était un des soldats que les Russes avaient abandonnés; il fut impossible de se faire comprendre de lui; à peine put-il ouvrir un peu la bouche pour avaler un peu de genièvre, dont plus de la moitié fut perdue.
Un autre jour, sur les bords du Niémen, Bourgogne, tombé dans un fossé couvert de glace, implora vainement les soldats qui passaient. Seul, un vieux grenadier s’approcha de lui et lui montra ses moignons, pour lui expliquer pourquoi il n’avait plus une main à offrir : tous les doigts lui étaient tombés, les uns après les autres. Notre sergent dut lui rendre le service de lui déboutonner ses culottes, pour satisfaire à un besoin pressant; mais, quand il fallut le reboutonner, il avait lui-même les doigts si engourdis, que force lui fut de réclamer l’aide d’un camarade.
Il y avait des villes dont les rues étaient encombrées de soldats en état d’ivresse, et chez lesquels ne restait qu'une étincelle de vie; ceux que les Russes ne jetaient point par les fenêtres, pour loger leurs propres malades, étaient impitoyablement massacrés par les Juifs. Le froid, la faim achevaient l’œuvre de destruction. On a été jusqu’à prétendre que le supplice de la faim en poussa quelques-uns à se nourrir de chair humaine (J.-J.-E. Roy, Bourgogne, Ségur, Heinrich Roos, etc.).
Ce nous est une occasion de citer la page fameuse de Chateaubriand1, que les amateurs du beau style ne se lassent pas de relire :
Dans la campagne de Moscou, faute de charpie, on pansait les blessés avec du foin ; le foin manqua, ils moururent. On vit errer cinq cent mille guerriers, vainqueurs de l’Europe, la gloire de la France ; on les vit errer parmi les neiges et les déserts, s’appuyant sur des branches de pin, car ils n’avaient plus la force de porter leurs armes, et couverts, pour tout vêtement, de la peau sanglante des chevaux qui avaient servi à leur dernier repas. De vieux capitaines, les cheveux et la barbe hérissés de glaçons, s’abaissaient jusqu’à caresser le soldat à qui il était
1 De Buonaparte et des Bourbons ( Mélanges politiques et littéraires , par M. le vicomte de Ghatkaubkiand, 184-0 ; Paris, 1868),
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resté quelque nourriture, pour en obtenir une chétive partie : tant ils éprouvaient les tourments de la faim ! Des escadrons entiers, hommes et chevaux, étaient gelés pendant la nuit ; et le matin, on voyait encore ces fantômes, debout au milieu des frimas. Les seuls témoins des souffrances de nos soldats dans ces solitudes, étaient des bandes de corbeaux et des meutes de lévriers blancs demi-sauvages, qui suivaient notre armée pour en dévorer les débris...
Lus assertions de Chateaubriand ont trouvé un contradicteur en la personne de René Bourgeois, qui avait assisté à la retraite de Russie, et qui conteste que les soldats se soient couverts de peaux, récemment écorchées, des chevaux morts.
« Il eût fallu, en effet, beaucoup de tems et des instrumens appropriés pour disséquer la peau d’un cheval, de manière à la retirer dans toute son intégrité. » Y serait-on, d’ailleurs, arrivé, que « cette peau humide se serait gelée sur-le-champ et que tous les sucs qu’elle contenait s’étant glacés, elle se serait raidie et raccourcie de manière à ne pouvoir être appliquée sur le corps ». Le même témoin assure n’avoir jamais rencontré aucun des lévriers blancs, faisant partie des meutes dont parle Chateaubriand, et qui suivaient l’armée pour dévorer les cadavres. Mais l’auteur d ’Atala n’en était pas à une image près, pour corser sa description.
La vérité est que des quantités de cadavres jalonnaient les routes : 011 ne prenait plus la peine de les relever; morts et moribonds se trouvaient mêlés et, parfois, ceux qui prirent part à cette désastreuse retraite assistèrent à des scènes, comme celle que rapporte un de ceux qui en eurent le spectacle sous les yeux 1 : « On vit un jeune Russe se relever d’entre les morts, se frotter les yeux, regarder autour de lui avec ahurissement et se mettre lentement debout, comme si les rayons du soleil et le va-et-vient l’eussent réveillé. Puis, il s’en alla dans une direction où il lui sembla devoir rencontrer peu de monde, sans que personne songeât à l’en empêcher. 11 est probable, et ce fut l’avis unanime, que ce jeune homme avait eu, la veille au soir, un évanouissement, dû soit à un coup de canon tiré tout près de lui, soit à un obus qui avait labouré la terre en la soulevant à ses côtés, et qu’il avait passé la nuit parmi les morts. »
A Eylau, on avait vu la femme d’un colonel français chercher, sur ce grand charnier, le corps de celui qu’elle avait aimé et, l’ayant retrouvé défiguré, reconnaissable seulement à une ancienne cicatrice, elle l’avait trainé jusqu à la ville voisine, pour l’embaumer ensuite et l'ensevelir auprès des siens 2, Ce trait de
1 H. Roos, op. cit., ?3-4-
2 Ernouf, Les Français en Prusse, 206-7.
dévouement conjugal trouva son pendant, cinq ans plus tard, aux portes de Moscou.
La veuve du général Toutchkov s’en vint, elle aussi, après la grande bataille, la nuit, « dans cette plaine qu’empestaient trente ou quarante mille cadavres, et où l'on voyait flamber les bûchers sur lesquels on s’était décidé à brûler les morts, faute de pouvoir les ensevelir ». Elle la parcourut, seulement accompagnée d’un moine qui, d’une main, aspergeait les morts d’eau bénite, de l’autre, promenait sa lanterne sur leurs visages décomposés. La recherche fut infructueuse : MmeToutchkov ne voulut plus désormais quitter cette terre; la retraite qu’elle s’était créée se transforma en monastère; elle en devint abbesse, et sa communauté compta bientôt près de deux cents personnes. Mais rien ne la pouvait distraire de ses lugubres pensées: elle revoyait son mari, son enfant défunts et restait inconsolable. Une chapelle funéraire, ou l’on prie pour toutes les victimes, orthodoxes ou non, de la guerre, atteste, aujourd’hui encore, la fidélité d’un amour conjugal qui, jusqu’à la mort, ne trahit pas une défaillance1.
« Lien n’est comparable à l’aspect que présentaient nos débris dans les derniers jours de la retraite, conte un autre témoin2. Ce qui restait de cette armée, auparavant si brillante et si uniformément vêtue, n’était plus qu’une hideuse mascarade. Ceux dont la chaussure était usée, y avaient suppléé par des lambeaux de havresac ou de feutre. Pour garantir du froid sa tête et son buste, chacun avait pris ce qui était tombé sous sa main, comme fourrures, couvertures, vieux sacs, pièces d’étoffe de toute couleur et jusqu’à des nattes de paille. Qui avait endossé l’habit d’un pope, qui la robe d’une femme. On arrachait aux morts et même aux mourants leurs vêtements, et on les entassait sur soi comme au hasard. Outre ces déguisements, auxquels nous participions tous plus ou moins, notre barbe longue d’un pouce, nos yeux hagards et nos visages noirs de crasse et de fumée et amaigris, nous rendaient si différents de nous-mêmes que les meilleurs amis avaient peine à se reconnaître. Mais les cœurs étaient encore bien plus changés que les figures. »
En 1813, la situation ne s’était guère améliorée, bien que Napoléon eût multiplié les instructions, afin d’éviter le retour de ce qui s’était vu dans la précédente campagne. « Chaque division des corps d’observation, édicte-t-il, aura six caissons
1 Cf. Kamuaud, Français et /lusses : la veuve de Borodino, ia3 et s.
- Journal du général Fantin des Odoards (i8oo-i83o), 36a.
CAMPAGNES D’ALLEMAGNE ET DE HUSSIE
d ambulance, portant de la charpie et des bandages, au moins pour panser 3.000 blessures1. » Cinq ambulances suffiront pour panser 5.000 blessés2.
L’Empereur projette de lormer un bataillon d’équipages militaires d’ambulances, composé de douze compagnies: chaque compagnie, de 50 voitures, et une forge.
Chaque voiture sera organisée comme les ambulances de la Garde, à savoir : un homme, deux chevaux, une voiture. Ces véhicules sont destinés principalement à retirer les blessés du champ de bataille.
Il y aura, sur chacun d’eux, un petit coffret contenant du linge à pansement, un peu de charpie, un choix d’instruments, un peu d’eau-de-vie; au résumé, l’équivalent de l’ambulance à dos de mulet, accordée à chaque bataillon. Chacune de ces voitures pouvant porter quatre hommes, il a été calculé qu’elles serviraient au transport de 24.000 blessés.
Ce bataillon spécial était placé sous les ordres des chirurgiens de l’armée, eux-mêmes secondés par des infirmiers à pied en nombre suffisant.
Dans les marches, les voitures que l’Empereur propose de mettre en service, pourront aider à transporter les éclopés et les fatigués, que l’on conduira aux dépôts où il y aura de la place pour les recueillir 3 4.
Un peu plus tard, il est question d’employer des cabriolets, pour enlever les blessés du champ de bataille: on parle aussi d’armer les compagnies d’infirmiers, non point de fusils, comme on l’a fait jusqu’alors, mais «. de piques, dont ils se serviront comme de brancards pour transporter les blessés1 ».
En 1807, pendant la campagne de Pologne, Percy avait, un moment, songé à utiliser les mutilés comme infirmiers : « Nous avons à l’armée, écrivait-il au maréchal Duroc, plus de 500 soldats qui ont perdu ou se sont coupé un doigt5; dernièrement, il y en avait 102 ainsi mutilés dans les hôpitaux dePosen; il faudrait mettre ces gens-là à notre disposition, pour en faire des servants de
1 C. N., 19.591 (février i8i3).
- Id. , 19.695.
3 0. N. (Napoléon à Daru), 2o.o5o (26 mai 18 1 3).
4 Id., 20.976.
5 A toutes les époques, il y a eu des soldats qui, pour se rendre impropres au service militaire, se sont coupé ou fait couper un doigt, ou ont pratiqué des mutilations les rendant incapables de servir ( Etudes sur V administration municipale de Bretagne au xvmu siècle , 247-8 ; Souvenirs d’un médecin aide-major sous le Premier Empire , par Séb. Blaze; article Simulation du Dict. de méd. en 60 vol.; Union médicale , 1868, 5 1 3 , 54q, 693; Citron, méd., 1908, 298).
/igO CHIRURGIENS ET BLESSES A TRAVERS L’HISTOIRE
chirurgie. » Sans doute, le maréchal n’accueillit pas la proposition, car le premier chirurgien insistait à nouveau auprès de lui, sans plus de résultat, semble-t-il. Il lui exposait de quelle manière il s’assurait qu’ils s’étaient volontairement privés d’un doigt: « Quand nous les pansons, dit-il, nous leur proposons une légère opération, qui a le merveilleux avantage de faire repousser le doigt perdu ; ils s’y refusent, se cachent, se sauvent : d’où nous concluons que ces drôles-là se sont mis hors d’état de servir. »
Pendant la campagne d’Espagne, Percy entonne la même antienne : « Il est temps qu’on mette à notre disposition 400 de ces soldats mutilés volontairement; » mais le major général, auquel cette requête s’adressait, continuait à faire la sourde oreille .
Dans les dernières années de l’Empire, le nombre des mutilés s’accroissait d’une façon tout à fait anormale : au 1er septembre 1812, on ne comptait pas moins de 250.000 réfractaires ! Outre la section des doigts, les conscrits pratiquaient une autre mutilation : en se faisant extraire les dents les plus antérieures, ils espéraient ainsi se rendre inaptes à déchirer la cartouche, et obtenir, grâce à ce moyen, leur réforme
Sur ces entrefaites, survenait l’épisode bien connu des mutilés de Bautzen : sur 8.000 soldats, blessés au cours de cette bataille, 3.000 étaient atteints à la main.
Arrêtés et enfermés dans un camp retranché, un ordre du jour de flétrissure les signala comme s’étant mutilés volontairement. L’Empereur, instruit de l’incident, réunit un conseil de médecins, pour avoir leur avis : tandis qu’Yvan et Desgenettes soutenaient que les blessures avaient été provoquées volontairement, Larrey défendit l’opinion contraire. Un jury fut constitué, que Larrey présida, et qui comprenait quatre autres chirurgiens. 2.632 blessés furent examinés, et l’enquête démontra que les mutilations pouvaient avoir pour cause l’inexpérience des conscrits
dans le maniement des armes. « Dans les charges d’infanterie, les soldats couraient
à l’ennemi, qui occupait les hauteurs, le fusil haut ; les mains se trouvant, dans cette position de l’arme, également élevées, étaient plus particulièrement atteintes par les coups de feu. » Napoléon voulut bien se contenter de cette explication, et mit fin à l’incident1 2.
1 Les mutilations volontaires dans l’armée française , par le Dr Fr. Georges. (Th. de Lyon, 1910.)
2 Pour les détails, v. l’étude du Dr Max-BiLLARD, parue dans la Chron. Méd., du 1er octobre 1907, complétée par les observations du Dr Ravarit, même revue, i5 nov. 1907.
Le roi de Prusse, Frédéric-Iîuillaume III, visitant un hopitxl de blessés, après la bataille de Bautzex
CHIRURGIENS ET BLESSES A TRAVERS I.’lIISTOIRE
Après la sanglante affaire de Bautzen, où s’étaient passés les faits que nous venons de conter, les habitants transportèrent à Dresde, distante de quinze lieues, les deux tiers des blessés, en employant une espèce de brouette fort commode, en usage dans le pays. L’épuisement complet des contrées occupées par l’une et l'autre armée, ne permettant pas de se procurer le nombre suffisant de voitures pour le service, et les chevaux dont on disposait étant réservés aux bataillons du train, on n’avait pas d’autre ressource que de recourir au mode de transport qu’offrait la région où l’on se trouvait ; « aussi voyait-on tous les jours plus de mille brouettes, régulièrement rangées en files, et escortées par la gendarmerie saxonne, s’acheminer vers Dresde, chargées de blessés1. »
Plusieurs édifices publics furent convertis en hôpitaux ; la ville entière offrait l’aspect d’un vaste hôpital. « On voyait dans les rues, encombrées d’ordures, de longues files de blessés, couchés par terre et poussant des cris lamentables; on faisait des amputations dans les places publiques. Tous les jours, de malheureux soldats se traînaient en foule des maisons particulières dans les hôpitaux, où la précipitation des chirurgiens en mutilait des centaines sans nécessité. Devant quelques hôpitaux, on voyait des tas de doigls ou d’autres membres, qui servaient à l’insouciante jeunesse pour ses jeux 2. »
Après les combats si meurtriers qui avaient eu lieu dans la Lusace, les hôpitaux de Dresde furent de nouveau encombrés; mais, grâce à quelques mesures intelligentes, on évita un foyer de contagion, qui menaçait de s’étendre avec rapidité.
On fit descendre l’Elbe en bateau à un grand nombre de blessés; on en évacua; en voiture, sur les frontières de la Franconie; on transporta, dans un camp établi devant les portes de la Ville vieille, ceux qui avaient été logés dans la Ville neuve ; le mois suivant, il partit encore un grand nombre de bateaux, chargés de Français plus ou moins grièvement blessés. Mais hélas ! ces évacuations tîuviales n’étaient pas dépourvues de risques; parfois, des bateaux échouaient, et la mort, une mort qu’on avait espérée plus utile à la patrie, mettait un terme prématuré aux tourments de ceux dont le gouffre glacé anéantissait à jamais les rêves glorieux.
1 Helatioh circonstanciée de la campagne de 1813 en Saxe, par M. le baron d’ODELEBE.v, l'un des olliciers généraux de l’armée ; traduit de l’allemand sur la seconde édition, par M. Acbkht de Vitu Y ; Paris, 1817, t. 1,96-7.
- Odeleben, II, 1 35—6 .