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ET DANS LES ARMÉES IMPÉRIALES

Geoffroy-Saint-Hilaire, qui avait accompagné Bonaparte en Égypte, a rapporté que celui-ci montrait, pour les sciences naturelles, un véritable penchant: ce n’était point la curiosité banale d’un esprit encyclopédique, mais un goût ferme et décidé pour tout ce qui touchait au domaine scientifique. C’est principalement au cours de l’expédition d’Égypte, que le général en chef rechercha la société des savants, dont il avait su déjà s'entourer lors de la première campagne d’Italie : Monge et Berthollet, qui l’accompagnèrent en Orient, étaient à ses côtés sur les glacis de Mantoue assiégée1.

Plusieurs fois, conte Larrey, « le général Bonaparte m’interrogea, spécialement en Égypte, sur la peste ou autres maladies endémiques, telles que l’ophtalmie, et il en parlait comme un médecin: aussi, poursuit l’illustre chirurgien, quand je lui donnai la véritable cause de cette dernière maladie, qui esL la suppression subite de la perspiration cutanée, accueilli l-il avec empressement la proposition que je lui fis de changer l’habillement actuel de l’armée, consistant en toile de colon, et de lui donner des vêtements, pantalons et capotes, en bon drap de laine - ».

Pour résister à la chaleur de midi (35° à l’ombre), les soldats furent autorisés à se vêtir de toile de coton blanc et à porter un casque de maroquin noir: mais, pour éviter les effets de la fraîcheur des nuits et des matinées, ils eurent un burnous de tricot, auquel ils finirent, non sans peine, par s’habituer. Non sans peine, disonsnous, cnr on voit, entre temps, le général en chef prescrire de « ne pas aller en

1 Cf. Napoléon a-t-il manqué sa vocation ? ( Indiscrétions de l' Histoire, a" série,

1 4y et s.)

2 Note inédite de Larrey (Thiaire, op. cit ., a33).

CHIRURGIENS ET BLESSES A TRAVERS l’hISTOIRE

chemise, et d’avoir soin de se bien couvrir : c’est le seul moyen d éviter les maux d’yeux1 ».

Soucieux d'assurer avant tout la subsistance des troupes2, et aussi de les mettre à l’abri des épidémies ou des affections endémiques dans les pays qu’elles sont destinées à parcourir, Bonaparte ordonne, dès le début de l’expédition, de réquisitionner toutes les denrées alimentaires et de faire une distribution régulière d’eau-de-vie et de vinaigre aux troupes, quand elles bivouaqueront dans une région malsaine ou marécageuse3.

Afin de parer au danger de contagion, au cas où il se déclarerait une maladie infectieuse, il donne le plan d’un lazaret, à construire sur le modèle de celui qui existait à Marseille, et qui passait pour le plus vaste et le mieux administré de l’Europe.

Le plus souvent, c’est à l'instigation de Desgenettes et de Larrey, que Bonaparte prend les mesures que lui commandent les circonstances et qui deviennent le texte de ses ordres du jour.

Un jour, Larrey l’amène au grand hôpital du Caire, pour lui faire vérifier de visu la légitimité de ses réclamations. Là, Bonaparte trouve les officiers couchés dans les mêmes salles que les soldats ; il observe le manque d’eau, l’absence de boissons hygiéniques, et l’insuffisance de médicaments qui lui ont été signalés. Il exprime son mécontentement à l’ordonnateur en chef, prescrit de placer les officiers dans des chambres séparées, et de pourvoir immédiatement aux lacunes qu’il vient de constater. Il ordonne, en outre, que « deux moines de Terre Sainte seront de planton à l’hôpital, pour servir d’interprètes, et concourir aux soins des malades 4 ». »

De nouveaux lazarets sont institués à Bosette et à Damiette ; un bureau de

1 C. N., 29 octobre 1798, n° 3.55j.

2 Lors de la première campagne d’Italie, Bonaparte avait prescrit de donner aux troupes, alternativement, de ta viande fraîche et de la viande salée (C. N., n° io5). « Le succès des armées tient à leur subsistance, » déclarait-il déjà (id., n° i4o); le pain des hôpitaux doit être plus soigné que celui des soldats valides; mais « il est défendu, sous quelque prétexte que ce soit, aux administrateurs et aux garde-magasins, de donner de ce pain ni au général en chef, ni à aucun général, ni au munitionnaire général ». (C. N., 3. 1 19.)

3 C. N., 8 juin 1796, n° 5g3 ; 2 juin 1 797, n° 1 .858.

4 Lettre de Bonaparte à l’ordonnateur en chef Sucy, du 16 thermidor an VI; et lettre au général Dupuy, commandant du Caire, datée du même jour.

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santé est établi au Caire, « pour la salubrité de la ville, afin de prévenir la peste et autres maladies épidémiques1 2 ». L’ordre avait été donné de ne pas laisser les cadavres exposés à l’air, et de les enterrer dès que possible; mais c’est surtout quand l’Institut d’Egypte eût été créé, qu’avec l’appui des savants qui en firent partie, Bonaparte donna une impulsion nouvelle à tous les travaux se rapportant à la salubrité.

Dès lors, on vit naturalistes, ingénieurs, chimistes, médecins rivaliser de zèle. Le général en chef assiste à la plupart des séances, témoignant de l’intérêt passionné qu’il porte aux discussions qui s’agitent au sein de l’assemblée dont il s’est constitué le protecteur. « Au fond, c’est lui qui propose et gouverne à son gré les ordres du jour. 11 imprime de suite à la discussion le caractère lumineux et pratique qui est la marque de toutes ses idées d’administration. Il procède par questions précises et nettes sur des sujets d’utilité publique, générale ou urbaine, sur l’hygiène, la santé, l’habillement et l’armement des troupes; sur les recherches scientifiques; il fait ensuite nommer des commissions, dont il sanctionne les conclusions, en les transformant en actes de gouvernement... Les questions qu’il posait étaient immédiatement étudiées et résolues, et on voit, dans les procès-verbaux de l’Institut, les rapporteurs se succéder la plupart du temps à la tribune, à la séance même qui a suivi la nomination des commissions, et y lire les travaux dont ils sont chargés »

1 G. N., 29 septembre 1798, n° 3.399.

2 Dominique Larrey et les. Campagnes de la Résolution et de V Empire (1768-1842), par

Paul Triaire (Tours, 1902), 189-190.

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Nous ne pouvons qu’énumérer les principales des mesures dues à l’initiative du chef de l’armée, ou inspirées par ses conseillers scientifiques. Bonaparte et l’Institut réussirent à imposer aux habitants du Caire et des autres grandes villes la propreté, que les Arabes considéraient presque à l’égal d’une profanation religieuse. Ceux-ci furent tenus de « faire écouler les eaux croupissantes, d’empêcher qu’on bouche les latrines qui s’y dégorgent et d’y jeter des immondices1 ».

Lorsque se manifestent des menaces de peste, on envoie les troupes camper sur les lieux les plus élevés. Les soldats sont envoyés à la baignade et, au sortir du bain, ils sont frottés de la tête aux pieds; leurs habits sont lavés à grande eau. « Dès l’instant que, dans une maison française, il y a la peste, que les individus campent ou se baraquent, mais qu’ils fuient cette maison avec précaution et qu’ils soient mis en réserve en plein champ. Enfin, qu’on se lave les pieds, les mains, le visage tous les jours et qu’on se tienne propre -. »

La peste est-elle déclarée, tous les hommes qui sont attaqués de la fièvre à bubons sont soumis à une quarantaine ; les morts sont jetés dans des fosses remplies de chaux vive.

Inquiet des ravages produits par le tléau, qui fait de jour en jour des progrès menaçants, Bonaparte propose de nommer une commission, chargée de recueillir tous les faits concernant la maladie, qu’on aura observés dans le cours de la campagne. Il laisse entendre aux membres de la commission, sans leur en donner toutefois l’ordre formel, qu’il attend d’eux une déclaration sur la non contagiosité de la peste. La proposition pouvait à la rigueur se soutenir, car on était assez divisé, — ne l’est -on pas encore? — sur cette question toujours controversée : les uns soutenant la doctrine de l’infection des maladies; les autres, beaucoup plus nombreux, il est vrai, y ajoutant la transmissibilité. Le but que poursuivait Bonaparte était surtout de préserver du découragement son armée, en persuadant aux soldats qu’ils n’avaient pas à redouter la contagion ; et c’est pour ce motif que le mot « peste » avait été rayé du vocabulaire des médecins et chirurgiens militaires et qu’il était interdit de le prononcer ou de l'employer dans les actes officiels.

Contrairement à toute attente, le général en chef rencontra un opposant déterminé en la personne de Desgenettes, celui-là même qui s’était, fictivement ou réellement,

1 C. N., 16 novembre 1798, n° 3.64 1.

- C. N., 28 janvier 1799, n° 3.909.

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mais en tout cas publiquement, inoculé le virus, afin de rendre la confiance aux troupes. Le médecin en chef avait-il reconnu les inconvénients qu’il y avait à abuser celles-ci ; toujours est-il qu’il combattit, avec une ardeur qui ne fut pas sans être remarquée, la proposition de Bonaparte. Etonné de trouver un contradicteur aussi décidé dans l’homme qui s’était offert comme sujet d’expérience, précisément pour démontrer l’innocuité du virus pesteux, le général s’écria dans un accès d’impatience ;

Desuenettes, s’inoculant la peste, en Égypte-

« Voilà comment vous êtes, vous tous, avec vos principes d’Ecole, médecins, chirurgiens ou pharmaciens ! Plutôt que d’en sacrifier un, vous feriez périr toute une armée ou toute la société. » On dit même qu’il alla jusqu’à traiter la chimie de cuisine de la médecine’, et la médecine, de science d’ assassins 1 .

On pouvait croire à une boutade, à une de ces saillies dont plus tard Napoléon se montra coutumier : on sait qu’il 11’accueillait guère autrement son premier médecin Corvisart qu’en lui tirant les oreilles et en le traitant d assassin ; mais Gorvisart, avec sa finesse de Champenois, se contentait de sourire, ou ripostait avec la retenue que lui imposait sa situation et le tact inhérent à son éducation et à son caractère.

Desgenettes, moins maître de lui, fit preuve, dans cette circonstance, d une

1 Thibaudeau, Hist. de Napoléon Bonaparte : Guerre d'h' jy pie, t. II, a 4; ('I riaire, loc. rit.). X. JL

indépendance rare, mais aussi d’une maladresse qui étonne chez un esprit d’ordinaire avisé. Vit-il la dignité professionnelle en jeu, ou obéit-il à un mouvement inconsidéré ? Quoi qu’il en soit, il se précipita d’un bond à la tribune et, sans se préoccuper des conséquences de son acte, il se mit à objurguer personnellement son chef, affectant de ne voir en lui qu’un collègue, comme Bonaparte lui-même avait toujours demandé qu’on le traitât aux séances de l’Institut. Après avoir déclaré que l’art des conquérants n’avait rien à envier à celui des médecins, Desgenettes fit une allusion à son entretien avec Bonaparte, au sujet des pestiférés abandonnés à Jaffa, rappelant, bien qu’à mots couverts, qu’il s’était refusé à commettre l’acte criminel qu’011 avait sollicité de sa complaisance. En vain Monge, qui présidait ce jour-là, appuyé par un nombre imposant de membres de l’Assemblée, que ces révélations avaient rendue quelque peu houleuse, essaya-t-il de mettre fin à l’incident, par des rappels à l’ordre répétés : l’orateur, de plus en plus excité, repoussait les conseils de ses amis, comme il dédaignait les interruptions de ceux qui voulaient lui couper la parole. Il aggravait plutôt qu’il n’atténuait la vivacité de son apostrophe : « Certains oublis de morale conduisent à d’autres oublis... Je sais, citoyen, je sais, général, puisque vous avez voulu être autre chose ici que membre de l’Institut et que vous voulez être le chef partout ; je sais que j’ai été entraîné à dire avec chaleur des choses qui retentiront loin d’ici; mais je 11e rétracte pas un seul mot; je 11e crains aucun ressentiment et je puis dire ce que Philippe dit à un autre homme comme vous, à Alexandre ; « Mon existence, à laquelle on a pu voir que je ne tenais pas beaucoup, ne peut être désormais compromise... et je me réfugie dans la reconnaissance de l’armée l. »

O11 a beaucoup vanté, à cette occasion, Desgenettes, pour avoir osé tenir tête à un homme aussi puissant que Bonaparte: mais, comme l’a fait remarquer notre confrère Triaire, il fut un héros à peu de frais. Bonaparte n’avait pas encore le pouvoir suprême : il affectait, à l’Institut d’Egypte, de se considérer comme un simple membre, et on pouvait, sans grand péril, diverger avec lui d’avis, surtout en matière scientifique. Il est probable, comme la suite l’a d’ailleurs montré, que si le médecin en chef de l’armée eût prévu Brumaire et l’Empire, il aurait eu une attitude plus réservée et aussi plus correcte ; car on ne saurait approuver son indiscrétion professionnelle, au cas même où 011 [tasserait condamnation sur les allusions offensantes que n’autorisaient ni le lieu, ni les circonstances.

I'iiibaudkau, oj). cit. ; lieoue rétrospective, ier juillet 1892, etc.

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Cet incident nous a un instant éloigné de notre sujet, auquel nous nous empressons de revenir, après un court détour.

Avant de quitter l’Egypte, Bonaparte, toujours préoccupé do remonter le moral de son armée, avait eu l'idée d'y faire venir une troupe de comédiens et de danseuses1, afin de distraire les soldats et les garder de la nostalgie.

Alors qu’on n’était pas encore fixé sur le but de l’expédition, qui se préparait dans le plus grand mystère, Bonaparte avait demandé à un académicien, qu’il honorait de son amitié, de lui « trouver » un poète, un compositeur de musique et... un chanteur. Le « bonhomme » Ducis, qui fut d’abord pressenti, s’excusa sur son âge; Méhul, sur les devoirs de sa charge; Lays, sur ce qu’il pouvait gagner un rhume (sic) .

— Au fait, répondit Bonaparte, quand Arnault lui rendit compte du résultat de ses démarches, Ducis est un peu vieux, il nous faut quelqu’un de jeune ; Méhul tient à son Conservatoire et, plus encore, à son théâtre sans doute; c’est tout simple: là sont ses moyens de gloire ; qu’il nous compose quelques marches militaires, son génie sera avec nous, cela nous suffira... Quant à Lays, je suis fâché qu’il ne veuille pas nous suivre, c’eût été notre Ossian, il nous en faut un, il nous faut un barde qui, dans le besoin, chante à la tête des colonnes ; sa voix eût été d’un si bon effet sur le soldat"2!... » Celui qui accepta de remplacer Lays était celui-là même qui le doublait à l’Opéra: il se nommait Villoteau.

On sait quel parti les anciens médecins ont tiré de la musique pour la cure des maladies nerveuses ou mentales ; la médecine contemporaine a peut-être un peu trop dédaigné ce moyen de thérapie physique ; Bonaparte n’a eu garde, pour

sa part, de le négliger, ainsi que l’atteste le document suivant, récemment exhumé 3 :

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