CHAPITRE XXXII
LES BLESSÉS DE WATERLOO
(18 JUIN i8i5)
Le 5 mars 1815, une nouvelle « sensationnelle » venait surprendre les Parisiens à leur réveil : l’Empereur avait débarqué au golfe Juan; il se dirigeait, a grandes étapes, vers la capitale.
Le 20 mars, Napoléon faisait son entrée aux Tuileries vers huit heures du soir, « aussi librement que s’il fût revenu d’une partie de chasse ». Un peu moins de trois mois après, nos armées se trouvaient face à face avec celles de l’ennemi : les Prussiens de Blücher étaient battus à Ligny (16 juin). Victoire, hélas! sans lendemain: le 17, une inexplicable panique se produisait parmi une partie des troupes; jusqu’à des officiers « occupant des rangs supérieurs », s’échappaient, au grand trot de leur cheval, « d’une mêlée qui n’existait pas ! »
Le chirurgien Gama, qui a conté l’épisode dont il avait été le témoin, dit que, dans un moment, l’alarme fut générale et grande la contagion. 11 venait de faire une amputation de l’avant-bras près du coude; il lui restait à lier les vaisseaux, lors-
qu’il s’aperçut qu’il était seul, avec son blessé; autour de lui, tous avaient fui précipitamment. Tout entier à sa besogne, il ne retourna pas même la tête, « de crainte qu’un intérêt de conservation ne le .troublât, dans cette fin d’opération qui demande une attention sérieuse ».
— Suivez tous ces fuyards, dit-il à son amputé; on achèvera de vous panser plus loin.
Un régiment de cuirassiers vint heureusement rétablir l’ordre ; tous ces hommes, que frôlait déjà le vent de la défaite, s’étaient laissé gagner par cette sorte de « contagion mentale » , à laquelle les plus braves n’échappent pas. Quelques heures plus tard, allait se livrer l’épique, la légendaire bataille de Waterloo.
Durant toute la nuit qui précéda ce titanesque combat, la pluie était tombée, torrentielle, ininterrompue, transperçant jusqu’aux os nos soldats, qui n’avaient pas eu le temps de préparer le moindre abri contre l’orage.
Au matin, le ciel était sombre encore, mais aux grosses averses avait succédé une bruine légère ; par intervalles, quelques rayons de soleil perçaient à travers l’épaisse atmosphère.
Les soldats dormaient, en attendant le jour qui devait être le dernier pour un si grand nombre d’entre eux. Quelques Qui vive! de loin en loin et le bruit du tonnerre qui grondait interrompaient seuls le silence. On aurait pu se parler de l’une à l’autre armée, tant elles étaient rapprochées1.
L’horloge du village de Nivelles sonnait onze heures, au moment où, du centre français, partit le premier coup de fusil, suivi immédiatement sur la gauche par un feu rapide de mousqueterie 2.
Nous passons sur les phases de la bataille, pour n’en retenir que les résultats : des 74.000 Français qui combattirent à Waterloo, on estime qu’environ 25 à 27.000 furent tués ou blessés3; 8 à 10.000 faits prisonniers; un nombre à peu près égal désertèrent.
1 L'Echo de la Presse , 3o mars 1 843 (Souvenirs de Jean-Baptiste Lacoste).
2 Alison ( Echo de la Presse , 3o juillet 1 843) . D’après G. Barral ( Itinéraire illustré de V Epopée de Waterloo ), le signal de la bataille aurait été donné à ii heures 1/2 par trois salves d’artillerie de la vieille Garde. « Immédiatement après, la bataille commence par une violente canonnade de 200 canons sur toute la ligne anglo-hollandaise, à laquelle répondent 200 canons français. Cette canonnade effroyable dura jusqu’à midi sans discontinuer. » Op. cit., 28.
3 Parmi les blessés de la journée, il convient d’honorer d’une citation particulière le prince d’Orange, qui déploya une bravoure singulière et dut son salut à l’aide de camp de Wellington;
LES BLESSÉS DE WATERLOO
Comment se déclencha ce mouvement rétrograde ? Voici l’explication qu’en a donnée Larrey.
Des torrents de pluie, précédés d un orage violent, étaient venus interrompre la manœuvre de notre artillerie, en dégradant les routes et en embourbant les chariots et les pièces de canon dans
les terres argileuses et dans les tourbières du terrain où se livrait le combat. Profitant de ce contretemps, des traîtres ou des agents soudoyés se répandaient dans les rangs, parcouraient les batteries, criant aux soldats du train : « Sauve qui peut! Coupez les traits de vos chevaux et décampez, car vous êtes coupés de tous les côtés ».
C’était une fausse alerte, mais il suffisait que le mot de trahison eût été prononcé, pour trouver un écho multiplié; répercuté de bouche en bouche, il ne tardait pas à provoquer la débandade.
Quelques chirurgiens sousaides tentèrent vainement de barrer la route aux fuyards : peine perdue, opposition aussi imprudente qu’inutile. La fuite continua, éperdue, Le Prince d'Orange-Nassau, blessé aîl’épaule a Waterloo. à travers champs et sentiers, ou
le long des haies qui dérobaient à la vue les fuyards mieux que les passages trop découverts.
Ainsi, « cent mille Français, une grande partie ayant jeté ses armes, se rendent en désordre sous les murs de la capitale... A plus de dix lieues, des frayeurs
celui-ci voyant le prince héréditaire en péril, le plaça sur son propre cheval, le conduisit hors de la mêlée, et comme les Français s’avançaient, il ôta la plume du chapeau du prince, afin qu'il ne fût pas reconnu. Le prince d’Orange avait reçu à l’épaule un coup de feu, qui l’avait obligé à quitter le champ de bataille, vers les 8 heures du soir.
CHIRURGIENS ET BLESSÉS A TRAVERS l’iIISTOIRE
ridicules, causées par l’idée de trahison, viennent encore précipiter la marche de tout ce monde, qui suivait indistinctement la même route, indifférent à se rallier, silencieux maintenant, et dont les acclamations, quelques jours auparavant, faisaient présager un triomphe ».
Un cultivateur dos environs de Waterloo qui, le jour de. la bataille, avait servi de guide à l’Empereur cl qui parcourut le champ du carnage le lendemain, rapporte que le petit château de Gomont1 2 3 ( liougoumont ) était criblé de mitraille-, et rempli de morts. Sur les débris des murs du jardin et de la cour, on voyait, en plusieurs endroits, les empreintes de mains sanglantes : c’étaient des blessés qui, avant d’expirer, étaient venus s’appuyer contre ces murs; un grand nombre furent écrasés et brûlés sous les décombres.
Tout le champ de bataille de Waterloo, trempé de pluie et de sang, pétri avec la moisson de seigle et de maïs par les pieds des chevaux, ressemblait à une espèce de pâte. 11 présentait alors à l’œil 25.000 morts et blessés au moins, et un plus grand nombre de chevaux dans le même état. La terre était jonchée d’armes, de selles, de brides, de sacs, de vêtements divers, de débris de cartouches, de livrets militaires, etc. :1
Le lendemain, on consuma sur des bûchers, dressés à la hâte, et l’on enterra dans des espèces de tranchées qui traversaient le champ de bataille, les corps qui semblaient ne plus respirer, sans s’informer bien strictement s’ils n’auraient pas pu être ramenés à la vie. Le reste fut aussi bien soigné qu’il fut possible4.
1 Le vrai nom de ce château est Gomont. Sa dénomination viendrait « de ce que la colline, oii se trouve actuellement le plantis qui l’avoisine, était garnie de gros pins, dont la résine était très recherchée. On appela ce lieu Gomont, comme qui dirait Mont de Gomme ». Ode sur la Bataille de Waterloo ou de Mont-Saint- Jean, suivie de Remarques historiques, etc., par M. Le Mayeuk ; A Bruxelles, chez P. J. de Mat, MDCGGXVI, 55.
2 « Les arbres qui entourent liougoumont sont encore mutilés par la mitraille et les boulets. De nouvelles portes ont été placées en 1829, pour remplacer les anciennes, qui étaient tellement criblées et déchiquetées par les balles, qu’elles ressemblaient à des tamis. » G. Barral, Itinéraire illustré de V Epopée de Waterloo, 96. C’est à Hougoumont que fut blessé le général Foy. Dans la cour du château, on voit les vestiges d’un grand puits, dans lequel furent jetés pêle-mêle des centaines de cadavres et de blessés évanouis ( Id ., 96).
3 Dans les premières années, en labourant la terre, on trouvait de telles quantités de tous ces objets, qu’on les vendait à la livre ! Plus tard, des habitants du pays profanèrent les tombes, pour en retirer des ossements et particulièrement des crânes, qu’on cédait, après les avoir plus ou moins soigneusement nettoyés, à des collectionneurs fanatiques ( Waterloo , par Méry et Barthélemy; Paris, 1829, Notes).
4 Récit de Lacoste, alias Decoster.
LES BLESSES DE WATERLOO
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