UN GRAND DÉBAT A L'ACADÉMIE DE MÉDECINE LES ÉMEUTES DE
Dans les derniers mois de l’année 1847, la monarchie de juillet recevait l’assaut de trois groupes d’adversaires. Les uns préconisaient une réforme électorale et réclamaient une orientation plus libérale de la politique royale ; d’autres projetaient de renverser le gouvernement existant ; restait un petit groupe d’hommes ardents et décidés, qui ne voyaient, dans l’avènement de la République, qu’un moyen de profondes transformations sociales.
Les premiers avaient commencé l’agitation par la campagne dite des banquets réformistes. Les seconds, non contents d’être arrivés à leurs fins, établirent à la fois la République et le droit de vote pour tous : le suffrage universel. Quant aux derniers, projetant de faire succéder à la révolution bourgeoise la révolution sociale, au risque de troubler profondément le pays, ils entraînèrent le peuple à descendre dans la rue : ainsi se produisirent les sanglantes journées de juin 1848.
Le 22 juin, les ouvriers de Paris élevaient des barricades ; le 24, le général Cavaignac, chef du pouvoir exécutif, massant ses forces entre le siège de l’Assemblée et l’Hôtel-de-Ville, commençait la répression et se rendait maître de l’insurrection, après quatre jours de violents combats. On a estimé à cinq mille le nombre des blessés ou de morts, tant du côté de l’ordre que du côté des insurgés.
Les circonstances transformaient une fois de plus le chirurgien civil en chirurgien militaire ; les praticiens de nos hôpitaux, qui avaient eu l’occasion d’être témoins des événements de 1815 et 1830, purent de la sorte établir, en 1848, un parallèle entre ces trois époques, tant au point de vue de la nature même des blessures, qu’à celui de l’état moral des blessés.
En 1815, le soldat, démoralisé par les revers de nos armes et parle typhus, qui décimait l’armée, voyait ses plaies se compliquer de la pourriture d’hôpital : ce qui ne s’observa ni en 1830, ni en 1848.
LES ÉMEUTES T)E l848
(( En 1830, les combattants, enivrés par l’enthousiasme de la victoire, ont, dans leurs idées et dans leurs paroles, une grande exaltation : au contraire, ceux de 1848 se montrent calmes, résignés, silencieux 1 . » Il importe d’ajouter que les blessés de nos insurrections ne se sont pas trouvés dans les mêmes conditions que les blessés du champ de bataille.
Transport des Blessés au\ ambulances provisoires. (1848)
Et d’abord, ceux-là reçurent des secours plus prompts ; ils n’eurent pas à parcourir de longues distances pour être transportés dans les hôpitaux chargés de les recueillir ; de plus, les chirurgiens ont pu les observer à des époques très rapprochées de celles où ils avaient reçu leurs blessures, les suivre pendant tout le cours du traitement, étudier les accidents, plus ou moins tardifs, qui viennent quelquefois donner une gravité menaçante à une plaie dont jusque-là on avait lieu d’espérer la terminaison régulière et favorable 2.
Il a été constaté, en outre, que, du côté des insurgés, c’est-à-dire des vaincus,
1 Communication du Dr Roux à l’Académie de Médecine, séance du ior août 1 848-
2 Roux (séance du 17 août).
la mortalité fut plus considérable que de l’autre côté de la barricade 4 : nouvelle preuve de l’influence du moral sur le physique.
Cette opinion n’a pas, il est vrai, été partagée par tous les chirurgiens.
Velpeau, par exemple, a prétendu qu’on exagérait généralement la portée de semblables influences en chirurgie. « Si l’abattement, la tristesse peuvent aggraver l’état des vaincus, l’effervescence, l’exaltation, la joie même ne sont pas toujours sans inconvénient chez les défenseurs de l’ordre. D’ailleurs, le temps ne tarde pas à éteindre ou à niveler ces deux ordres de sentiments. Voyant qu’on les soigne sans distinction, qu’on ne leur adresse aucun reproche, les insurgés reprennent bientôt confiance et cessent de s’inquiéter; en même temps que les autres, ramenés à la réalité, cessent de se réjouir et de se féliciter ». Au résumé, la proportion des morts ou des accidents, la gravité ou les conséquences des blessures n’ont point paru, à cet opérateur émérite, différer sensiblement dans les deux catégories de malades* 2.
Une remarque a été faite, qui mérite d’être relevée : des 179 blessés, reçus à l’Hôtel-Dieu dans son service, le Dr Roux a compté onze femmes. « C’est la premère fois qu’on en a tant vu. » La plupart étaient ■<( dans les dispositions morales les plus heureuses, également éloignées de l’enthousiasme du succès et de l’humiliation de la défaite3 ».
Sur la nature des projectiles, les indications les plus précises nous sont fournies par le chirurgien que nous venons de citer. Un seul de ses blessés a présenté un cas de blessure par arme blanche : il avait reçu à la tête, sur le pariétal gauche, deux coups de sabre ; un autre avait été frappé par un boulet, arrivé sans doute à la lin de sa course et renvoyé par ricochet. Presque toutes les blessures avaient été produites par des balles ou des projectiles analogues ; il n’a pas été démontré qu’on ait fait usage de balles mâchées ou déformées volontairement, encore moins de balles toxiques.
Quant au siège des blessures, il semble que, chez les insurgés, celles-ci aient été plus nombreuses à la partie supérieure du corps : de là une mortalité plus grande.
« Les insurgés, cachés derrière leurs barricades, ou tirant de fenêtres élevées, ne recevaient de blessures qu’alors qu’ils découvraient la partie supérieure du tronc ;
J Malgaigne (séance du 8 août).
- Académie de Médecine, séance du 12 septembre.
3 Séance du ier août.