Ce qui suit est chiffré
portuner, et de rinconvénient à converser avec lui sur certaines matières.
Par exemple, Monsieur, j'ai des avis certains que le Pape doit tenir ces jours-ci une congrégation avec les cardinaux moines Besozi, Tamburini et Galli sur nos affiiires de France '. J'ai lieu de soupçonner que ce sont des lettres écrites par des évêques de France à Sa Sainteté, et qui lui reprochent sa tiédeur sur nos affaires spirituelles, qui forcent le Pape à tenir cette congrégation . Je ne crois pas que cette démarche, qui n'est pas publique dans Rome, produise aucun elTet; je crois même avoir raffermi de plus en plus le Saint- Père dans la conduite sage qu'il a tenue jusqu'à présent. Mais en tout cela un vieillard de quatrevingts ans, dont le caractère est naturellement laible et léger et à qui l'on donne des scrupules, me fait trembler, surtout quand je n'ai pas auprès de lui un ministre accrédité, sur la parole duquel je puisse compter. D'ailleurs, INIonsieur, vous observerez que je ne parle au Pape de ces sortes d'affaires, que quand Sa Sainteté m'en parle la première, et que j'évite dans mes réponses d'entrer en matière, et même de dire les choses fortes qui pourraient faire impression sur l'esprit du Pape, par la raison, que vous approuvez sans doute, que je n'ai pas d'ordres de me mêler du fonds de ces affaires, et point d'instructions pour la forme. Je
1. Voir sur les cardiiuiux, Tambiirini et Galli, p. 230 et 251.
VOUS prie de juger ma position, et je me flatte que vous sentirez qu'elle est critique. Je travaille et ne songe, sans avoir l'air de m'en mêler, qu'à apaiser un feu qu'il me semble qu'on veut allumer ici.
Au reste, j'ai l'honneur de vous répéter qu'il ne faut pas vous inquiéter à un certain point de la fermentation qu'a produite la dernière poste. Je suis persuadé que cela n'aboutira à rien; mais je vous demande en grâce de parler au nonce, de lui marquer combien le Roi compte sur la modération et la prudence du Pape, et, en faisant l'éloge du Pape qu'il faut toujours faire, je crois qu'il serait il propos de faire entrevoir dans la conversation le mécontentement de Sa Majesté en cas que les bonnes dispositions du Saint-Père changeassent. Je vous demande pardon de vous donner ce conseil; je le crois utile. Je crains que M. le nonce n'écrive ici trop fortement, et ne se laisse entraîner aux impressions de c|uelques évèques de France. J'ajouterai une autre prière ; c'est que le Roi réponde le plus tôt qu'il sera possible à la lettre du Pape ; il est nécessaire que la lettre soit tendre, qu'elle flatte le Saint-Père. Ces deux objets remplis, Sa Majesté peut ne mettre que des mots sur la grande affaire; cela n'empêchera pas que Sa Sainteté ne soit contente. Le Pape m'a déjà dit deux fois qu'il attendait cette réponse du Roi ; il me paraît en être impatient. Vous verrez par ma lettre que je suis un peu tracassé des bruits
que des cardinaux zélés, excités par la France, font courir ici, mais je vous répète toujours que cela ne doit pas vous inquiéter, et je ne vous marque mes craintes et mes petites peines que pour ne vous rien laisser io^norer...
YII
A M. ROUILLÉ
A Rome, le 15 janvier 1755.
... Je crois que le présent de livres' que Sa Majesté veut bien faire au Pape fera un très bon efï'et; le Pape n'est point un prince avare ; mais il a conservé des premières situations où il s'est trouvé un goût assez vif pour les présents. Vous serez même
1. Le présent fut l'ait au pape en septembre 1755. — V. la lettre de Benoit XIV à Louis XV pour le remercier {Rome, t. DCGGXVIII, f. 147-148), en date du 17 septembre. C'était un lot de cinquantehuit volumes de l'imprimerie royale, dont dix pour le Catalogue de la bibliothèque du Roi, ti'ois pour YOriens Christianus, le ChroiiicoJi paschalc, les Sci'iptores post Tlieophanem do la Byzantine du Louvre; et, parmi les autres nioins importants, VHistoire des insectes par M. de Réaumur, le Bombardier français par Belidor, le Traité de C aurore boréale par M. de Mairan, les Éléments de botanique de M. de Tournefort, enfin les Œuvres de Crébillon. A sa mort, Benoit XIV légua sa bibliothèque privée à l'Université de Bologne.
Le présent dont parle Ghoiseul, et dont la première idée datait de l'ambassade du duc de Nivernais {Rome, t. DGGG.XIV, f. 818), est le seul que la cour de France ait fait au pape sous le pontificat de BcMuit XIV.
2G CHOISEULAUOME.
étonné quand je vous assurerai qu'il y a eu ici un ministre portugais, nommé Sampayo, mort il y a quatre ans, qui portait cinq cents écus romains au Pape tous les mois, que Sa Sainteté acceptait sous le prétexte de faire des aumônes ' ; et, moyennant cette somme d'argent donnée en espèces de la main à la main, ce Sampayo, d'ailleurs un homme de rien et très mauvais sujet, était devenu le maître de ce pays. Dans l'affaire du concordat fait en dernier lieu avec l'Espagne, il y a eu de la vaisselle d'argent donnée au Pape de la part de Sa Majesté Catholique". Je vous dis, en passant, ces anecdotes, pour que vous jugiez dans les occasions de tous les movens dont on peut se servir à la Cour de Rome ^...
Le Pape m'ayant paru désirer, Monsieur, que j'allasse de temps en temps lui faire ma cour, j'ai été hier matin à l'audience de Sa Sainteté. Le Pape me parla de la lettre du Roi qu'il avait reçue l'ordinaire dernier ; il m'en parut très content. Je lui répétai avec les expressions les plus tendres quels étaient les sentiments du Roi jDour Sa Sainteté ; il eut l'air on ne peut plus satisfait de ce que je lui disais ; il m'embrassa à plusieurs reprises.
Le Pape me parla de nos évèques qui font la
1. Yoir sur la misère dans l'État romain la lettre de Benoit XIV du 17 mai 1751 [BuUarium Bened. XIV, t. III, p. 166).