Ce paragraphe est cbifTré
2. L'assemblée du clerg-t- allail s'ouvrir : Louis XV cii avait
C H O 1 s E U L A ROME.
je la fisse passer à Sa Majesté ; que le Pape s'était déterminé à cette démarche , parce qu'il avait reçu des sollicitations très pressantes du clergé de France par la poste de lundi dernier ; que Sa Sainteté désirait que le Roi profitât de l'Assemblée du clergé pour terminer les troubles ecclésiastiques du Royaume, et que le Saint-Père me priait extrêmement de recommander sa lettre au Roi. J'ose vous demander, Monsieur, de tâcher d'engager Sa Majesté à répondre le plus tôt qu'il sera possible à la lettre du Pape ; et, s'il se pouvait <jue le Roi marquât à Sa Sainteté la même conliancc qu'elle lui a marquée dans sa dernière lettre, le Pape serait content pendant cjuelques mois...
Le Pape compte partir dimanche 25 pour sa campagne. Sa Sainteté m'a paru en assez bonne santé. Le cardinal Valenti a reçu la consultation de M. Senac, dont il m'a paru très content. Ce ministre espère toujours pouvoir aller prendre les eaux à Viterbe pendant que le Pape sera à sa campagne. Par les arrangements que l'on a pris, ces différents voyages n'apporteront aucun retardement aux affaires...
fait part à Benoit XIV. Le 21 mai, le Pape écrit au Roi pour lui demander d'accorder sa généreuse assistance aux membres de l'Assemblée, et pour le prier de lui faire connaître les résolutions que cette assemblée prendra [Rome. t. DCCC.WII, f. 440). La lettre de Benoit XIV est à dessein banali».
C II O I s E U L A f, O M E . 1,3
AU ROI
A Rome, le 2 jiiilk't 1753.
Sire,
J'ai remis hier au Pape la lettre de Votre Majesté que M. Rouillé m'avait adressée.
Le Pape l'a lue avec empressement devant moi. Il m'a chargé plusieurs lois d'avoir l'honneur de mander à Votre Majesté cpi'il était pénétré de reconnaissance des expressions dont sa lettre était remplie. Sa Sainteté l'a baisée à différentes reprises, et elle m'a fait promettre que je vous rendrais, Sire, cette démonstration de sa part.
Le Pape m'a dit qu'il espérait que les difï'érends du clergé et des Parlements s'accommoderaient pendant l'Assemblée, qu'il le désirait bien vivement pour le bien de l'Eglise et pour la tranquillité de Votre Majesté, h qui il souhaitait tous les bonheurs qu'elle mérite.
Le Saint-Père m'a parlé. Sire, avec la plus grande estime de M. le cardiual de La Rochcfoucault • ; il m'a dit en propres termes que c'était un des plus
1. Bcrnis, Mémoires, t. I, p. 325 : « L'Assemblée du cleig»'tenue à Paris au mois de mai 1755 fut remarquable ; le cardinal de La Rochefoucault, qui présidait cette assemblée, et qui fut cbargé dans la même année de la feuille des bénéfices, était ù la tète de celte fameuse Assemblée. »
54 C II O I S E U L A n O M E .
respectables prélats de l'Eglise, et qu'il joignait à cette qualité celle d'être un des meilleurs sujets de Votre Majesté.
Le Pape a loué les premières déterminations de l'Assemblée du clergé *, et a fini par m'assurer qu'il serait aux ordres de Votre Majesté si jamais elle désirait quelque chose de lui, qu'il ne pouvait trop me répéter l'amour et le respect qu'il avait pour elle.
Je n'ai eu qu'à applaudir, Sire, aux expressions tendres du Pape pour Votre Majesté; j'ai assuré Sa Sainteté que Votre Majesté y serait très sensible ; et j'ai cru devoir ajouter que la confiance que Votre Majesté marquait au Saint-Père était une
1. Les premières déterminations de l'Assemblée du clergé ont consisté à voter un don gratuit de seize millions au Roi, puis à procéder aux règlements de compte et autres matières d'ordre administratif inscrites à l'ordre du jour de toutes ces assemblées. Mais le Pape fait allusion à deux démarches plus caractéristiques. A peine, en effet, l'assemblée avait-elle été constituée, que le cardinal de La Rochefoucauld, président, avait proposé de députer au Roi trois évêques pour solliciter le retour de l'archevêque de Paris exilé; et, si cette députation n'avait pas été envoyée, ce n'avait été que sur les instances de Christophe de Beaumont lui-même. Puis, le 1" juin, dans sa harangue au Roi, le même cardinal de La Rochefoucaiild s'était exprimé avec une remarquable fermeté, rappelant à Louis XV l'obligation où il était d'employer son autorité à « faire respecter celle que Dieu a établie dans l'ordre spirituel » ; que le clergé attendait du Roi « la protection nécessaire pour ne point être troublé » dans « l'enseignement de la saine doctrine et l'exercice des fonctions sacrées ». Le cardinal avait ajouté : « Nous ne vous dissimulerons pas les maux qui affligent l'Église, nous vous exposerons nos douleurs pour le passé et nos alarmes pour l'avenir » (Picot, Mémoires, t. \\\, . 282-28 i).
preuve non seulement de son attachement à l'Église mais de son amitié sincère pour sa personne. Le Pape a été très flatté que je lui parlasse ainsi au nona de Votre Majesté; pendant une heure qu'a duré mon audience, il m'en a marqué à différentes reprises sa satisfaction.
Le Saint-Père se porte à merveille ; l'air de la campagne lui a fait beaucoup de bien. Il n'a point été fatigué d'avoir dit la grand'messe le jour de Saint Pierre; il y avait quelques années que les médecins de Sa Sainteté s'étaient opposés à l'envie qu'elle avait de faire cette cérémonie ; leur opposition a été inutile cette année, et heureusement, quoique la fonction soit fort longue, le Pape n'en a souffert aucune incommodité.
Je suis...
XYII
A M. ROUILLÉ
A Rome, le 2 juillet ITôô.
Monsieur,
J'ai été hier à l'audience du Pape pour faire au Saint-Père le compliment d'usage à l'occasion de l'anniversaire de l'exaltation de Sa Sainteté; je trouvai le Pape, qui avait eu une petite incommodité ces jours passés, en très bonne santé.
56 CHOISELL A ROME.
Je présentai au Saint-Père l'état des livres dont Sa Majesté lui fait présent; le Pape lut cet état avec empressement, il me parut satisfait de la collection, et me chargea de marquer au Roi sa reconnaissance. Sa Sainteté me demanda quand ils arriveraient. Je lui dis que vous me faisiez l'honneur. Monsieur, de me mander qu'ils étaient partis pour Marseille et que j'espérais (ju'ils seraient ici le mois prochain.
Le Pape me parla longtemps de nos différends avec l'Angleterre ^; il me marqua le désir qu'il avait que l'Italie fût préservée de la guerre. Je dis à Sa Sainteté que vous m'aviez chargé. Monsieur, de l'assurer de la part du Roi que l'intention de Sa Majesté était d'éviter autant qu'il était possible que sa querelle particulière avec l'Angleterre troublât le repos du reste de l'Europe.
Le Pape me demanda la suite des nouvelles de l'Assemblée du clergé, et me dit qu'on lui avait écrit qu'il y avait eu des avis différents parmi les évêques ". J'ai répondu au Saint-Père que j'ignorais
1. Sans déclaration de guerre préalable, une escadre anglaise sous les ordres de l'amiral Boscawen avait attaqué et capturé deux navires français, VAlcide et le Lys (Terre-Neuve, 8 juin 1755). A la suite de cette agression, le port de Dunkerque fut mis en état de défense, les troupes de terre el de marine furent augmentées, et des renforts furent envoyés au Canada.
2. Bernis, Mémcires, t. 1, p. 325 : « Les évcques furent partagés sur celte question, savoir, si le refus d'acceptation de la bulle Unigenitiis est un péché mortel, ou simplement un péché en matière grave [Ceci n'est guère exact]. Seize évêques furent du premier sentiment, et dix-sept du second : ce partage scandalisa le public el aflaiblit considérablenioiit la force du clergé.
cette particularité, et que je me flattais que les prélats qui composent l'Assemblée se réuniraient
qui consiste priiicipalciiiciil dans sim tiniun. » — Lo buri-aii tltl'Assemblée chargé do préparer un projet sur lu matière des relus de sacrements avait rédigé un projet de dix articles, dont on trouvera le texte inti'gral dans les Mémoires de Picot (t. III, p. 301-302). Le projet qualifiait la bulle Unigenitus de « jugement dogmatique et irrél'ormable de l'Eglise universelle ■•, « de jugement de l'Eglise en matière de doctrine », de « jugement auquel ou doit une soumission sincère de cœur et d'esprit », si bien que « ceux qui pèchent contre cette soumission pécbont en matière grave ». Mais le refus public des siicrements est une peine qui ne saurait être infligée qu'à ceux qui. péchant contre cette soumission formellement et opiniâtrement, le manifestent par des actes extérieurs « au point de présenter une notoriété de fait ». La notoriété de fait « doit être distinguée avec soin des conjectures, des soupçons et des rumeurs » : elle doit naître d'un fait « qui persévère au moins moralement, qui a la multitude pour témoin et qui est si évident qu'on ne peut le j-éler ni l'excuser ». Et comme une telle notoriété est délicate à établir, l'appréciation en est réservée à l'évèque. En d'autres termes, le refus public des sacrements n'était plus applicable qu'aune espèce très déterminée, et vraisemblablement fort rare. Les di.x articles avaient été inspirés par le cardinal de La Rochefoucauld de coiu-ert avec la Cour. — A ce projet, qui rallia dix-sept évoques, on opposa un contre-projet en huit articles qui rallia une minorité de seize évoques. Ce contreprojet, dont Picot [op. cit.. p. 302-303) donne le texte, qualifie la bulle Unigenitus de « jugement dogmatique et irréformable de l'Eglise universelle, auquel on ne peut sans péché mortel refuser une soumission sincère d"esj)rit et de cœur ». On doit refuser publiquement, non plus seulement le viatique, mais en terme plus général l'eucharistie ou communion « à ceux qui sont notoirement réfractaires à ce jugement solennel, comme à des pécheurs publics; » et la notoriété existe « toutes les fois que le péché est tellement certain dans le public qu'on ne peut le dissimuler par aucune tergiversation. » On conseille simplement de « consulter l'évèque dans les cas douteux ». L'archevêque de Paris adhéra aux liuit articles. — Ensemble les dix, aussi bien que les huit articles, protestaient contre lingérance des juges séculiers en ces matières spirituelles et déclaraient gravement coupables ceux qui recouraient à la j)uissaiu-e séculière poui- être admis aux sacrement>.
pour [)i-ocurer la tranquillité que Sa Sainteté désirait. Je détournai la conversation, Monsieur, de cet objet, ne pouvant répondre au Pape que des choses o'énérales.. .
A M. ROUILLÉ
A Riiiue, le 2 décembre 1755.
^lon sieur,
J'ai remis au Pape la lettre du Roi qui fait part à Sa Sainteté de la naissance de M. le comte de Provence '. Le Saint-Père a pris h cette nouvelle toute la part possible, et marque plus précisément à Sa Majesté, par la lettre ci-jointe, ses sentiments sur cet heureux événement.
Le Pape m'a mis à portée dans cette audience de remplir les ordres que vous m'avez fait l'honneur de me donner, Monsieur, par votre lettre du 11 novembre. Sa Sainteté me parla longuement de la division de notre Clergé -, et de l'attente où elle
1. La Daupliiuc Marie-Josephe de Saxe avait mis au inonde le 17 novembre, un second fils, ce comle de Provence qui devait être Louis XVI IL
2. L'Assemblée du clergé, s'étant divisée sur les points que nous venons de dire, résolut d'en référer au Saint-Siège. Le procès-verbal de l'Assemblée, séance du 22 octobre, présidence du cardinal de La Rochefoucauld, porte que « il a été délibéré tout d'une voix que l'on consulterait Notre Saint-l'ère le Pape, pour
CHOISEUL A liOME,
était de la lettie du Roi sur ce sujet, et de celle de l'Assemblée. Je dis au Pape que le Roi m'ordonnait de le prévenir confidemment que Sa Majesté avait reçu la lettre de ladite Assemblée, mais, qu'avant de l'adresser au Saint-Père, le Roi croyait, pour le bien de la chose, devoir examiner mûrement les différents articles qui devaient être présentés à Sa Sainteté pour prévoir et prévenir les inconvénients qui pourraient nnire à la Religion et à son Royaume.
Le Pape approuva, ^Monsieur, le pai'ti sage que prenait le Roi, d'autant plus qu'il est analogue au système que Sa Sainteté s'est proposé, qui est de ne rien faire dans cette affaire sans l'approbation de Sa Majesté. J'assurai le Pape que j'avais déjà prévenu le Roi des dispositions sages où était Sa Sainteté. « ^lais, lui dis-je, Saint-Père, ne serait-il pas à propos que je fisse part au Roi, de la part
recevoir ses avis et ses instructions paternelles, et qu"à cet effet les articles ci-dessus seront remis à Sa Majesté, et qu'elle serait très hunibleineiit suppliée de les faire présentera Sa Sainteté ». Dans la lettre adressée au Pape par l'Assemblée, les prélats s'exprimaient ainsi en terminant : « C'est à vous présentement, Très-Saint-Pére, à remplir <e qui appartient à votre dig'nité pour conduire à une heureuse fin une entreprise si importante. -Nous l'espérons d'autant plus que la j^iété et le respect de tout le clergé français envers la mère et la maîtresse de toutes les églises, parait avec éclat dans ce désir unanime de consulter lo siège apostolique : jaloux de conserver l'unité de l'esprit, dans le lien de paix, nous nous empressons de nous placer devant la chaire principale, d'où est sortie l'unité du sacerdoce, afin qu'instruits par les enseignements de Votre Sainteté, nous puissions plus heureusement venir au secours de l'Église » iPicot, Mémoires, t. III, p. 30't-305).
60 CHOISEULAP. OME.
de ^ otre Sainteté, de la forme quelle projette de mettre dans l'examen de cette matière? »
Le Saint-Père me dit qu'il comptait faire une congrégation \ A ce mot de congrégation dont j'étais prévenu par le cardinal Yalenti, je fis observer au Saint-Père que la congrégation avait un air d'éclat qui peut-être nuirait au bien par les intrigues que l'on est assez d'usaoe de mêler dans les délibérations d'un pareil tribunal. J'ajoutai qu'il était vrai que je n'avais nul ordre du Roi de m'opposer ii cette forme, mais que je saTais et que je pouvais assurer que la confiance de Sa Majesté était entière en Sa Sainteté , que le Roi en conséquence ne désirait que d'avoir l'avis d'un pontife aussi éclairé, et que la permission que le Roi avait donnée au clergé de recourir au Saint-Père avait pour principal motif l'estime dont Sa Majesté était pénétrée pour les connaissances, la sagesse, et les lumières distinguées de Sa Sainteté.
J'étais préparé à faire ce compliment au Pape, parce que je savais avant de monter chez lui ce qu'il me dirait. Je fus Halte des assurances réitérées que je lui donnai de l'estime du Roi et de la confiance de Sa Majesté; il me fit les protestations les plus vives de son attachement pour le Roi et pour la France. « Mais, me dit-il, je ne peux pas dans une matière aussi délicate juger seul; les con-
1. Liic tongrcyalioM extraordinaire esl, en slvle de Curie, ce qu'on pourrait appeler une commission consultative.
seils que je donnerais seraient critiqués dans ce pays; je crois que je rendrai plus de service au Roi en tenant une consultation, puisque vous ne voulez pas, dit-il, que je la nomme congrégation; ce sera toujours mon avis qui sera suivi, je serai plus en règle selon les usages du Saint- Siège, et d'ailleurs je ne choisirai pour consulteurs que ceux que vous approuverez. »
Je souhaitais que le Pape entrât en matière sur cet article, et je voulais être sûr qu'il choisît des sujets convenables. Sa Sainteté me nomma d'abord les cardinaux Tamburini et Galli, il me dit qu'il •allait qu'il prît pour conseil ces deux théologiens; je répondis que je crovais que le Roi les approuverait.
Le cardinal Tamburini, Monsieur, est excellent, il est le premier de ceux que je désirais; ce cardinal, qui est religieux, est vraiment un saint, un homme fort éclairé, fort doux, des intentions droites, et tendant au bien et à la paix.
Le cardinal Galli est un autre religieux, créature du Pape, que Sa Sainteté au bout de quinze ans, n'en ayant jamais parlé pendant tout ce tenqjs, a tiré de Bologne pour le faire cardinal, et vient de faire grand pénitencier; j'ai eu quelques petites affaires avec lui depuis qu'il a cette charge, j'en ai été très content. C'est un homme fort modeste, et qui, à ce que j'espère, se laissera conduire par ses confrères : je ne l'ai pas choisi, mais je n'ai pas cru devoir le refuser.
62 C H O I s E U L A 1? O JI E .
Le Pape nie nomma pour le troisième, le cardinal Spinelli \ Je l'avais demandé; il est ami intime du cardinal Yalenti, je puis dire aussi qu'il est des miens et que je suis de sa façon de penser. Le cardinal Spinelli est un homme vertueux, Tort attaché à ses devoirs, qui joint ;i une g-randc naissance de l'esprit et de l'étude. On a voulu faire croire en France que ce cardinal était opposé aux intérêts du Roi et de la Xation; je suis bien éloigné d'avoir de lui la même opinion. J'ai cultivé depuis que je suis à Rome le cardinal Spinelli avec attention; je lui ai trouvé de la supériorité en tous genres sur les autres cardinaux, et je prends sur moi devons assurer, Monsieur, que, dans toutes les occasions, le Roi sera content de l'envie qu'il a de marquer son respect à Sa Majesté.
Le Pape me proposa ensuite le cardinal Delci ^ que je refusai. Je dis au Saint-Père que jNL Delci ne pouvait pas conA^enir dans cette occasion, qu'outre son âge très avancé qui le rendait peu propre à examiner une afiaire, il mettait ordinairement une chaleur et un entêtement dans son avis qui seraient nuisibles. Le Pape convint que j'avais raison. Mais, me dit-il, il me faut encore deux cardinaux, car le cardinal Yalenti que l'on informera de tout ne peut pas être compté, son état ne lui permettant l)as d'assister à la eonq-réo-ation. » Alors ic suo--