Mémoires de Mme du Ilausset. Edit. Barrière, p. I'i
VI I X 1" n O D U C T ION.
Il était de taille mccliocre. Il avilit la tête petite, ronde et laide, le front large et dégarni, les cheveux tirant sur le roux, les yeux animés, mais rendus inquiétants par un peu de strabisme, le nez retrousse et de grosses lèvres joyeusement sensuelles. JNIais il avait des manières nobles et polies, avec une cavalière désinvolture qui dérobait les disofrâces de la taille et du visagfe. Puis, il était un admirable couitisan, plein d'esprit et de grâce, a^ec des ressources infinies pour varier et nuancer les flatteries et leur donner au besoin cet air d'intérêt passionné par où les lémmes sont irrésistiblement prises. Ce lut cette sorte de séduction que subit madame de Pompadour : car elle avait l'esprit vaniteux et l'imagination élégante '.
Le comte de Clioiseul-Stainville partit de Paris dans les derniers jours de septembre 1754 et arriva à Rome, le 5 novembre 1754. Il y demeura jusqu'au 23 janvier 1757. Son ambassade dura donc un peu plus de deux années.
Ce sont les correspondances et mémoires diplomatiques relatives à cette ambassade qui font la matière du présent volume. La tâche modeste du préfacier sera de mettre le lecteur à même de connaître les deux personnages qui vont se trouver en présence : le pape et l'ambassadeur.
1. On pourra lire dans Madame de l'onipadoiir par Ediuoiul f't .Talcs de GoiicourI, tiii purtrait de Cluiisoiil (jiii est parmi les jilus belles pages do ces historiens.
IXTUODUCTION. VII
Le président de Brosses se trouvait à Rome, en 1740, an moment du conclave qui donna pour successeur à Clément XII Prospero LamLertini, lequel prit le nom de Benoît XIV. Dans les lettres qu'il adressait à ses amis, et qui forment un si joli tableau de l'Italie au milieu du xviii" siècle, le président a conté les péripéties de l'élection et a tracé du nouveau pape le portrait suivant :
« Prospero Lambertini est né à Bologne dont il était ci-devant archevêque, d'une famille noble, et même, à ce que j'ai ouï dire, assez ancienne, mais non pas illustre. Son âge est d'environ soixantequatre à soixante-cinq ans. 11 est d'une taille audessous de lu moyenne, assez gros, d'un tempérament robuste, le visage rond et plein, l'air jovial, la physionomie d'un bonhomme; il a le caractère franc, uni et facile, l'esprit gai et plaisant, la conversation agréable, la langue libre, le propos indécent, les mœurs pures et la conduite très régulière, semblable en cela au cardinal Le Camus, évèque de Grenoble. 11 conduisait son diocèse de Bologne avec beaucoup de charité et d'édification ; mais il faudra cpi'il se défasse de l'habitude plus grenadière que papale d'assembler ses phrases. Il a commencé sa carrière par le métier d'avocat qu'il a exercé assez longtemps et auquel il se plait encore.
.vin INTRODUCTION.
11 a la réputation d'homme savant, surtout clans le droit canon et dans les rites ecclésiastiques sur lesquels il a publié un assez long ouvrage. S'il sera propre au gouvernement d'un Etat, c'est ce que je ne puis vous dire et ce qu'on ne saura que par l'événement; jusqu'à présent, il paraît avoir plus de goût pour s'amuser d'études littéraires dans son cabinet que pour s'occuper d'affaires publiques, pour faire des contes avec quelques amis, que pour se casser la tête de longues vues politiques. Ce sera, suivant l'apparence, un gouvernement tranquille et pacifique. A tout prendre, c'est un fort bon choix'. »
Devenu pape, Prospère Lambertini ne changea ni ses mœurs, ni ses goûts, ni son langage. Tel le
1. Il faut rapprocher de ce portrait — pour en apprécier l'exactitude, — une note envoyée de Rome par le cardinal de Tencin au cardinal de Fleury, au moment du même conclave. (Il est difficile de savoir si cette note est la traduction d'un mémoire fourni à Tencin ou si elle est l'œuvre de Tencin luimême). Elle s'exprime ainsi au sujet de Lambertini : « ... Tout le monde convient que le cardinal Lambertini se distingue par son savoir, ayant fait une étude particulière de la Sainte Ecriture et des Pères ainsi que des lois civiles et canoniques, par des mirurs sans reproche, assez de douceur, bien de la droiture, des sentiments d'honneur, de lexactitnde à sa parole, avec de l'habileté une grande facilité dans les affaires et tout le talent possible pour trouver des expédients; mais l'excès de sa franchise, son humeur ennemie de toute contrainte, la liberté qu il se donne de tout censurer, des saillies d'esprit dont il n'est pas le maître qui le font craindre et où la bienséance de son état est quelquefois blessée, lui feront du tort, outre qu'on l'accuse d'avoir des moments de vivacité, de n'être pas toujours d'accord avec la prudence, de prendre trop aisément des engagements et d'avoir autant de peine à les abandonner qu'il montre de hardiesse à en mépriser les risques. »
peignait de Brosses lors de son avènement, tel nous le représentent les historiens de son pontificat, tel il appaïaît au travers des rapports diploinati(|ues de Choiseul.
Benoît XIV puisa dans sa loi et dans le respect de sa fonction l'énergie suUisante pour s'arracher à ses études préférées. 11 accepta courageusement la charge des affaires publiques. La joie de l'ambition satisfaite (et la sienne était cfrande) dut sans doute lui rendre le sacrifice plus facile. Mais, obligé de faire de la politique, il en fit et n'y épargna pas sa peine. Entouré des hommes les plus intelligents et les plus vertueux de la prélature romaine : Valenti, Querini, Passionei, etc., il servit activement les intérêts de l'Eglise.
De Brosses avait vu juste en prédisant que ce gouvernement serait pacifique. Prospero Lambertini aimait la paix et la modération. Or ses goûts naturels s'accordaient bien avec les exigences du siècle et les besoins de la chrétienté. En plein xviti" siècle, à l'approche des bouleversements sociaux que prévoyaient déjà tous les esprits perspicaces, la papauté devait s'efforcer d'éteindre dans les Etats les vieilles cjuerelles théologiques, de terminer les discordes de l'Europe et d'établir. la paix qui seule pouvait permettre aux souverains de discerner et de conjurer les périls de l'avenir. Ce fut ce que comprit Benoît XIV et ce qu'il tenta d'accomplir.
il ne se payait pas de mots; il n'avait pas de
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préjugés; il avait le goût des transactions. « Moins de libertés de l'Église gallicane de votre part, avait dit un jour le cardinal Lambertini au Père Montfaucon, moins de prétentions ultramontaines de la nôtre et nous mettrons les choses au niveau ([u'elles doivent avoir. » Et ce fut cette simple conciliation qu'il chercha et réalisa dans sa bulle. Toute sa politique fut une politique d'apaisement et de tolérance. Il avait conquis l'estime de l'impératrice de Russie (Elisabeth), qui l'appelait le sage par excellence. « Le Turc, le bon Turc, comme il écrivait à l'un de ses amis, lui faisait dire les choses du monde les plus agréables. » La margrave de Bayreuth, la sœur du roi de Prusse, sollicitait l'honneur d'être reçue par le pape. Et bien d'autres protestants suivaient cet exemple. « Le pape, écrivait Benoit XIV au cardinal de Tencin, ce pape que leur patriarche Luther regardait comme la bête à dix cornes, ce pape ne leur paraît plus si redoutable... ils ne voient plus en lui l'Antéchrist. » D'ailleurs, il permettait expressément a Marie-Thérèse de tolérer dans ses Etats le culte des protestants : « C'est un grand bien, ajoutait-il, de chercher a rapprocher les protestants du Saint-Siège. On ne les convertira jamais que par la persuasion et la douceur. »
Ainsi s'explique le singulier hommage que lui rendit le fils du ministre Walpole en lui faisant élever un monument en Angleterre avec cette inscription : « Aimé des papistes — estimé des pro-
testants — un prêtre sans insolence ou cupidité — un prince sans favori — un pape sans népotisme
— un auteur sans vanité, — en un mot un homme
— que ni la Dévotion ni le Pouvoir — n'ont pu gâter. ))
Obtenir de pareils hommages était peut-être, au xviii'' siècle, la suprême politique d'un pape. Et cette politique n'est pas démodée, puisque Léon XUl ])araît, de nos jours, en avoir repris la tradition et que nous en avons déji» sous les yeux les grands résultats.
Absorbé par les soins de l'Etat, Benoît XIV n'avait plus de grands loisirs pour ses études d'aulrefois. Et il s'en plaignait beaucoup dans les lettres qu'il adressait à l'un de ses amis le chanoine Peggi, de Bologne, lettres charmantes qu'il faut lire pour bien connaître la physionomie de Prospère Lambertini'. Le canoniste trouvait encore à employer sa science dans la rédaction des encycliques et des actes administratifs; mais le littérateur se plaignait d'être détourné de ses travaux par le souci du gouvernement. Dans sa jeunesse, Lambertini avait fait des vers. Plus tard, devenu
1. Le texte original de ces lettres a été publié, pour la première fois, par le professeur Franz-Xavier Kraus [Briefe Bcnedicts XIV an den Canonicus Pier-Fraiicesco Peggi in Bologna, (1829-1758) avec une introduction très intéressante et des fragments de biographies du jîapc écrites par ses contemporains.
— On trouvera aussi de curieux fragments de la correspondance inédite du pape avec le cardinal de Tencin dans un article de M. l'abbé P. BatifTol publié par la Reçue du cierge franrais (15 mars 1895).
XII INTRODUCTION
avocat, il s'arrachait à ses affaires pour enseigner la poésie à quelques jeunes gens et il fut le maître de Métastase *.
A la vérité, le pape n'avait pas oublié ses classiques et même, clans une occasion mémorable, il tint à en donner la preuve h Voltaire. Celui-ci avait dédié à Benoît XIV, Mahomet, consacrant (( au
chef de la véritable relioion un écrit contre le fon-
dateur d'une relisfion fausse et barbare ». En même temps, il lui faisait communiquer un distique latin qu'il avait composé pour le portrait du pape :
Lambertinus hic est, Romac decus, et paler orbis, Qui niundum scriptis docuit, virtutibus oriiat :
Le distique ayant été publié, le pape apprit ou feignit d'avoir appris que dans une société un homme de lettres français avait soutenu que Voltaire avait commis une faute de quantité et que hic devait toujours être long. Mais tel n'est point son avis : liic est à volonté long ou bref, et pour justifier Voltaire, il cite deux vers de Virgile, ajoutant avec une coquetterie de vieil humaniste : « C'est peut-être assez bien répondu pour un homme qui n'a pas lu Virgile depuis cinquante ans. » Voltaire remercia le pape, par ce joli compliment : « Si le Français qui a repris avec si peu de justesse la syllabe hic avait eu son Virgile aussi présent à sa
1. Fragmentum vitic Benedicti XIV, publié par F. X. Kiaiis, loc. cit.
INTRODUCTION. XIII
mémoire, il aurait pu citer un vers où ce mot est à la lois bref et lonsf : ce beau vers me semblait contenir le présage des faveurs dont votre bonté i^énéreuse m'a comblé : Le voici :
llic i-i'r, hic est, tibi quein jiromitti soppins aiidis.
Rome a dû retentir de ce vers à l'exaltation de Benoit XIV. »
Benoît XIV montra son goût pour les lettres ' et les arts en fondant des académies à Rome, en faisant exécuter en mosaïque les tableaux do Saint-
1. Donnons ici au Iragmenl d'un billet de Benoit XIV nu chanoine Pegg'i. On y verra que le pape avait de Tesprit et des lettres : <■ En donnant un coup d'oeil aux livres et aux travaux <[ui aujourd'hui sortent des presses et qui touchent à des matièies dont nous pouvons nous flatter d'avoir quelque intellig'cnce, nous trouvons trois classes. — La première comprend ceux qui apprêtent des festins délicats (nozze con funglii); ils les préparent avec élégance et mettent les ragoûts en des plats variés; tels sont aujourd'hui surtout les Français ; ils débitent les banalités comme des raretés, mais ils sont riches en banalités et savent les disposer avec de l'ordre, de l'élégance et de la grâce. — La seconde comprend ceux qui ont tout sous la main : champignons, perdrix, fai ans. qui mettent tout sur la table, «onfondant le bon et le mauvais et vous servent tout sans ordre ni méthode, pêle-mêle : tels sont aujourd'hui surtout les Allemands. — Dans la troisième il faut mettre ceux qui, écartant les banalités et les supcrfluitcs, font un choix des mets les plus délicats et les plus faciles à digérer, les disposent en des plats divers, ne négligent pas les condiments appropriés, et règlent le repas avec symétrie sans affolement ni confusion : tels étaient autrefois nos Italiens et tels sont aujourd'hui les Anglais. — L'affection que nous porte notre bon chanoine Peggi le fait nous placer dans la troisième classe. Nous voudrions que son affection ne l'illusionnùt pas. » — Kraus. lac. cit. p. 125.
XIV INTRODUCTION
Pierre, eu prescrivant de traduire en italien des livres anglais et français, enfui en enrichissant la bibliothèque du Vatican et en ordonnant qu'on dressât une notice des manuscrits qu'elle renfermait. Il accueillait aussi les savants et se montrait Généreux à leur égard. Un jour, l'abbé Galiani lui présenta une collection de laves et ajouta : Die ut lapides islis panes fiant. Le pape ne se fit pas prier pour accomplir le miracle sollicité et l'abbé fut pensionné.
Mais cet homme de goût, d'esprit, de savoir et (le o-rande vertu conserva toujours cette verdeur de propos et ces habitudes grenadières qui avaient si fort étonné le président de Brosses. « Il fallait que les mœurs de Lambertini fussent bien pures, disait le cardinal Splnelli, puisque la liberté qu'il mit dans ses propos ne jeta jamais le moindre nua<^'-e sur ses vertus. » Les anas du xviii^ siècle donnent de très nombreux exemples du langage pittoresque dont usait Benoit XIV. Il y avait des cardinaux et des diplomates que cet extraordinaire abandon scandalisait un peu. Mais les sujets de ses États savaient gré au pape de sa simple bonhomie, et, s'ils se plaignaient parfois que leur souverain écrivît beaucoup et gouvernât trop peu, ils trouvaient du moins qu'il parlait bien et ses bons mots vifs et crus étaient la joie des Romains. Ils reconnaissaient bien un des leurs dans ce vieillard goutteux et jovial, expansif et rusé, politique et complimenteur, qui gesticulait, s'emportait, se
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lamentait, flattait, caressait et changeait d'humeur et de visage avec cette mobilité italienne qui déconcerte et séduit les Barbares...
Indiscret, étourdi, malicieux mais sans haine, prodigue, accueillant, jouant la bonhomie ou l'orgueil avec un art égal, vain de son esprit, qui était vif et apte aux conceptions générales, incapable de se plier aux détails, inaccessible aux conseils, travailleur, prompt à se décider, imperturbablement confiant en sa fortune, tel nous apparaît Choiseul lorsque nous réunissons les traits épars dans les mémorialistes de son temps. Mais n'oublions pas que Choiseul, ambassadeur à Rome, est au début de sa carrière et qu'il serait hasardeux pour le peindre de trop se fier à ces témoignages postérieurs. Celui dont ses contemporains nous ont laissé le portrait, c'est le premier ministre, c'est l'homme parvenu au faite de sa fortune. Bien des défauts de son esprit et de son caractère avaient dû alors s'atténuer dans la pratique des hommes. D'autres, au contraire, avaient pu se développer dans la sécurité et rinsouciance que donne le pouvoir absolu. Il y a des faiblesses et des qualités qui ne se révèlent chez un politique qu'au jour du succès.