‹ Choiseul à Rome, 1754-1757Chapitre 4 sur 89 · XVI I N T K O D U C T I O N · texte numérisé non relu

XVI I N T K O D U C T I O N

Le plus sûr est donc de nous en tenir à ce qu'il nous apprend de lui-même dans les notes de sa première ambassade. A la vérité, il ne s'y livre pas sans réserve. Néanmoins, je crois que, au travers de ses correspondances diplomatiques, on pourra deviner la vraie figure de l'homme.

Pour remercier, congratuler et flagorner, pour mettre en valeur ses propres services, il a une incroyable variété de tours et de formules. On pourra juger les admirables talents de 1' « homme de cour » dans les diverses lettres où il sollicile l'ordre du Saint-Esprit et où il remercie ses protecteurs de la faveur royale.

« Si le roi le trouve à propos, écrit-il à Rouillé le 12 février 1755, je ferai mon entrée après Pâques. Je ne vous parle pas des décorations que mes prédécesseurs ont obtenues en cette occasion; ce sont des grâce qui ont été données au mérite, et moi je n'ai que la place. C'est h aos bontés pour moi à examiner si, pour le service du Roi, il n'est pas nécessaire de décorer celui qui le représente. »

Un an se passe. Enfin, en janvier 1756, le roi annonce au pape qu'il donne à Ghoiseul le cordon bleu et le prie d'annoncer lui-même cette nouvelle à l'ambassadeur. Le 13 janvier, Ghoiseul écrit deux lettres, l'une à Rouillé, l'autre au roi.

A Rouillé : « Je me flatte que vous ne doutez pas de toute ma reconnaissance, c'est à vos bontés que je dois la grâce dont le roi m'a honoré, et je ne saurai trop avoir l'honneur de vous remercier

INTRODUCTION

de l'intérêt que vous avez mis ù ma proposition et de la sensibilité que vous me marquez de la réussite de votre protection... »

Au roi : « Sire, j'ai remis au pape selon les ordres de Votre Majesté la lettre où elle fait part au Saint-Père de la ofrâce sing'ulière dont Votre Majesté m'a honoré. Le pape après avoir lu votre lettre, Sire, chercha à m'intimider; il me dit d'un air sérieux qu'il ne savait pas ce qui était arrivé, mais que Votre Majesté lui mandait qu'elle était très mécontente de moi. Je répondis à Sa Sainteté que peut-être sans le savoir j'avais eu le malheur de lui déplaire et que. Votre Majesté en étant informée, je n'étais pas surpris qu'elle en soit mécontente. Le pape rit et me montra alors avec une satisfaction à laquelle j'ai été sensible la lettre de ^ otre Majesté. Je remerciai le Saint- Père de lintérèt qu'il avait bien voulu prendre à l'honneur que je recevais; je lui dis que c'était h ses bontés et à l'attention que vous avez pour tout ce qu'il désirait que je devais cette grâce. Enfin, Sire, je marquai au pape ma joie; car elle était et est très grande — »

Le même courrier devait porter une lettre h madame de Pompadour. Hélas! nous ne la possédons pas.

Choiseul sait d'une façon exquise sauver par la dignité des mots la bassesse presque insolente des sentiments. S'il réussit, il est modeste; s'il échoue, il devient superbe. Il a le coup d'oeil sûr; il

XVIII INTHODUCTION.

mesure bien les obstacles ; il ne s'attarde pas à des vétilles de forme. Il a le sens net du réel et du possible. Il a le cauir sec et l'imagination plus sèche encore. 11 méprise les hommes; il sait bien peser l'utilité de leurs vices et même de leurs vertus, et exploiter les unes et les autres au profit de ses vues.

Sa malignité est féroce. Il y a de lui trois mémoires sur la cour pontificale, les cardinaux et la société romaine, qui sont des chefs-d'œu-sre de hautaine impertinence. Choiseul était l'homme de son temps par le style et l'esprit.

Vous lirez ces portraits de cardinaux. Ils sont d'un dessin net et serré. Quand à ses anecdotes sur le patriclat romain, c'est un joli chapitre de la chronique scandaleuse . Il y exerce cette causticité terrible qui lui avait fait tant d'ennemis à Versailles. Enfin, c'est une admirable page que celle qui commence le troisième mémoire et où, pour l'édification de son successeur, Choiseul résume son opinion sur Rome et les Romains.

Les diplomates de l'ancien régime n'étaient le plus souvent préparés à leur emploi — et c'était le cas de Choiseul — que par la vie de cour et d'intrip-ues. INIals c'est merveille de voir comment ces mêmes hommes, une fois en fonction, prenaient de h) dignité et du style pour a le service du roi ».

INTRODUCTION

Les instructions données à Choiseul contenaient ceci :

« Le Roi a porté toutes ses attentions à éteindre les divisions qui ont depuis quelque temps agité l'Eglise. Le soin que Sa Majesté a eu de ne confier le gouvernement des diocèses de son Royaume qu'à des ecclésiastiques d'une saine doctrine et qui savent concilier ce qu'ils doivent au sacerdoce €t à l'empire, achèvera de déraciner toutes les semences de division, et il y a lieu d'espérer que la soumission sera bientôt o-énérale et invariable; mais si, contre toute attente, les ennemis de la subordination entreprenaient de rallumer le feu de discorde, le Pape pourra se reposer sur Sa Majesté du soin de prendre les mesures de prudence et de fermeté qu'elle jugera les plus convenables pour faire rentrer dans les bornes de leur devoir à cet égard tous ceux qui s'aviseraient de vouloir troubler de nouveau la tranquillité publique, et se soustraire à l'obéissance légitime qu'ils doivent aux décisions de l'Eolise.

« Cependant, en même temps que le Roi continuera de se régler sur ces principes de religion et de zèle, son intention n'est pas de donner la plus légère atteinte aux maximes et aux libertés de l'Eglise gallicane, et Sa Majesté ne souffrira jamais

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