LETTRES
A M. ROUILLE i
A Ronio, le G novembre 1754.
Monsieur,
Je suis arrivé ici hier au soir ti-ès tard -, et, quoique je sois venu assez vite par de très vilains chemins, madame de Stainville^ et moi ne sommes pas aussi fatigues de la route que je le craignais. J'envoyai selon l'usage, en arrivant, le marquis de
1. Antoine-Louis Rouillé, comte de Jouy (1689-1761), conseiller d'Etat, commissaire de la compagnie des Indes, chargé du département de la Clarine en 1749, eut la direction des affaires étrangères de juillet 1754 à juillet. 1757 et fut ensuite surintendant général des postes.
2. Choiseul avait quitté la cour dans les derniers jours de septembre. A son passage à Lyon, le 1" octobre, il avait appris la mort de M. de la Bruére. chargé d'affaires à Rome depuis le départ du duc de Nivernais. Se faisant alors précéder de son premier secrétaire, M. Boyer, pour gérer l'ambassade jusqu'à son arrivée, il avait passé quelques jours à Oullins, chez le cardinal de Tencin, archevêque de Lyon, s'était ensuite arrêté à Turin du 12 au 15 octobre, puis à Parme du 24 au 29.
3. Louise-Honorine Crozat du Chatel, qui avait épousé Choiseul le 12 décembre 1750, était petite-fille du riche financier Crozat, colonisateur de la Louisiane, cousine germaine de la duchesse de Broglie et sœur de la duchesse de Gontaut.
C H O I s E U L A ROME.
Middelbourg-, le maître de chambre, faire part de mon arrivée au Pape et au secrétaire d'Etat '.
Hier matin, le Pape et le secrétaire d'Etat ont envoyé savoir de mes nouvelles et de celles de madame de Stainville. Le cardinal secrétaire d'Etat m'u lait dire, en même temps, qu'il m'attendait l'après dîner chez lui; j'y lus, je lui remis la lettre du Roi, et l'assurai de l'estime de Sa Majesté, des ordres, et du désir que j'avais de chercher toutes les occasions de lui plaire. 11 m'a donné les assurances les plus fortes de son profond respect pour le Roi, et de l'envie qu'il avait que Sa Majesté en fût persuadée. Nous avons parlé d'abord de choses indifférentes; ensuite il m'a dit assez subitement que le Roi devait savoir que, quelque chose qu'on écrivit au Pape, jamais Sa Sainteté ne se porterait à aucune démarche qui pût déplaire au Roi, et causer le moindre trouble dans son Royaume. Je lui répondis que le Roi était très persuadé des sentiments du Pape à son égard, que jamais Sa ^Majesté n'avait imaginé que des lettres écrites par des personnes qui ne connaissaient ni l'intérêt de l'Eglise ni celui du Pvovaume, pussent faire impression sur un pontife aussi éclairé qu'était le Pape-
1. Silvio Yaleiiti Gonzaga, né à Mantoiic le 1" mars 1690, élevé au cardinalat eu 1738 par Clément XII, évèqnc de Sabine, mort à Viterbe le 28 août 17.i6.
2. Par CCS lettres, qui do France ari'ivent à Rome et seraient capables de faire impression sur Benoit XIV. il faut entendre les plaintes des ecclésiastiques de France contre les entreprises
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Notre conversation... finit par le désir que j'avais, en servant avec zèle le Roi, de marquer au Pape le respect profond que je lui devais, et Tenvie extrême que j'avais de plaire à Sa Sainteté et à son ministère : « Monsieur l'Ambassadeur, me dit le cardinal Yalenti, il y a beaucoup de petites choses qui sont quel(|uerois arrivées en cette Cour aux ambassadeurs : j'espère que si, par malheur, vous vous trouviez dans le même cas , vous ne prendriez pas avec vivacité des vétdles au-dessous de vous. »
J'assurai Son Eminence que rien n'était vétille pour moi quand il était question du service et de l'honneur de mon maître; que j'avais pour prin-
dcs Parlements, et ceci demande une explication. — La majorité du clergé de France était acquise aux principes do la bulle Unigenitus et fidèle à l'esprit de Louis XIV qui l'avait demandée au Saint-Siège; mais ce clergé comptait une minorité janséniste ou jansénisante qui refusait de se soumettre à la Bulle L'nigcnitus : c'étaient les « appelants ». Cette minorité avait pour elle les membres des divers Parlements hostiles par tradition à tout ce qui était acte de la Cour de Rome. Le gouvernement de Louis XV était obligé de ménager le Parlement pour obtenir l'enregistrement des édits bursaux, et obligé aussi do réprimer son zèle à connaître des matières ecclésiastiques et ù prétendre défendre les maximes gallicanes; mais, comme dit Bernis, agissant sans plan et sans principe, la Cour compromettait l'autorité royale par des sévérités arbitraires et par des reculades indécentes.
La retentissante affaire des billels de confession avait mis les partis aux prises. Pour ne pas laisser administrer les derniers sacrements à des fidèles qui, appelants de la constitution U/ii^enilus, n'auraient reçu que l'absolution non valide de prêtres jansénistes non approuvés, le clergé exigeait un certificat de confession de tout malade sollicitant les sacrements à sa paroisse. Or les Parlements n'avaient pas voulu admettre qu'un
6 CHOISEUL A UOMJ:.
cipe de ne pas supposer qu'on pût manquer au Roi ; qu'ainsi je dissimulerais les petites fautes d'attention qui pouvaient se rencontrer; mais qu'en même temps je ne pouvais pas m'empècher de prévenir Son Eminence que j'avais ordre de soutenir, avec toute la dignité d'un ambassadeur du Roi, le respect profond et la considération qui était due à Sa Majesté; que j'espérais que jamais je ne me trouverais dans ce cas-là, et que le Pape et son ministère préviendraient les sujets de plaintes que pourrait avoir un aussi grand prince que le Roi- Je vous supplie, Monsieur, de me mander si vous approuvez cette première conversation que
curé pût les refuser publiquement à un malade; ils s'étaient cru le droit d'ordonner aux curés d'administrer sans condition tout malade les demandant et de décréter de prise de corj^s les curés qui rol'iiseraient d'obéir.
On conçoit que les conflits se soient multipliés dans cette matière. Le Roi ayant donné raison à l'archcvéquo de Paris au sujet de l'administration de l'Hôpital général, le Parlement quitte le service (24 novembre 1751), puis, après l'avoir repris par ordre, il rend un arrêt (18 mars 1752) portant défense à tous ecclésiastiques de faire aucun refns public des sacrements sous prétexte d'un déni de représentation de billets de confession ou d'acceptation de la bulle i'niifenitus. Les refus de sacrements se multiplient; des poursuites judiciaires sont intentées contre les curés et vicaires rebelles ; on menace les évoques de saisir leur temporel. Pour couper court à ces empiétements juridiques exorbitants, le Roi exile le Parlement à Pontoise (mai 1753), puis (août 1754) il le rappelle sans condition; mais, par une déclaration du 2 septembre 1754, il annule les poursuites antérieures et impose à tous le silence sur les matières de religion, enjoignant au Parlement de tenir la main à ce que ce silence ne soit troublé ni rompu de part et d'autre. — Voir Mémoires du cardinal de Bernis, édition Masson (1878), t. I, p. 314 a 325. — Voir également : Abbé Sicard, l'Ancien clergé de France (1893), t. 1, p. 359 à 421.
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j'ai eue avec le ministre du Pape. J'ai cru que je ne pouvais trop tôt lui marquer la franchise que je crois nécessaire quand on parle au nom d'un aussi o-rand maître. Ayez la bonté de me guider, si je suis dans l'erreur : mon zèle pour le service et mon attachement pour vous méritent que vous m'accordiez cette grâce.
J'aurai vendredi matin mon audience du Pape; j'aurai l'honneur de vous en rendre compte le prochain ordinaire.
Le Cardinal Portocarrero ' est venu hier me voir; il monta chez madame de Stainville, et me fit toutes les prévenances les plus aimables. Cette visite a même été remarquée, étant contre l'usage ici que les cardinaux rendent la première visite aux ambassadeurs. Les autres cardinaux lui ont lait des représentations sur cette démarche, auxquelles il a répondu qu'il ne connaissait point d'étiquette quand il était question de marquer son respect et son dévouement au Roi. Ce matin, ce cardinal m'a envoyé un présent de sucreries selon l'usage du pays. Vous jugez bien, Monsieur, que j'ai marqué et marquerai à ]M. le cardinal Portocarrero condjien je suis sensible à ses attentions, et que je ne lui laisserai pas ignorer que je vous en ai rendu compte pour que le Roi en fût informé.
1. Joachim-Ferdinaiid Portocarrei'o(1681-1760), cardinal en 17^3, ambassadeur du roi d'Espagne à Rome.
J'ai eu riioiinour de voir M. l'abbé de Canillac' à mon arrivée; je suis on ne peut pas plus content des sentiments qu'il m'a montrés pour le service du Roi et des marques d'amitié qu'il s'empresse de me donner...
Je suis avec respect, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
c H o I s i: u L DE s T A I X \' I L L !■: .
AU ROI
A Rome, le 13 novembre ITÔ'i.
Sire,
J'ai eu vendredi matin l'audience du Pape; j'y fus conduit par l'escalier secret qui monte de chez le cardinal secrétaire d'Etat à l'appartement de Sa Sainteté"; je remis au Saint-Père, Sire, la lettre, dont Votre Majesté m'avait chargé, et je lui renouvelai en même temps les assurances de son respect fdial pour l'Eglise, et de son attachement pour la personne de Sa Sainteté.
1. L'abbé de Gaiiillac, auditeur l'iancais de la Rôle doiil il était à ee moment le sous-doyen. — Voir p. 298.
2. Au Quirinal. — Un ambassadcui' qui n'avjiit pas fait encore son entrée publique (Voir p. 117 et suiv.), était cen^r ne l'aire que des visites secrètes : il ne s'était pas o mis en public ».
CHOISEUL xV HOME.
\ peine avais-je commencé à exprimer au Pape les sentiments de Votre ^lajesté, que Sa Sainteté m'a interrompu pour me dire qu'elle me priait, Sire, de vous mander qu'elle connaissait et admirait le respect de Votre Majesté pour la Religion, et qu'elle la regardait comme en étant un des plus fermes appuis : « Que ferions-nous, a ajouté le Pape , si le cœur du Roi de France n'était pas tel que nous le connaissons ? »
J'assurai le Pape que les principes, qui étaient gravés dans le cœur de Votre INIajesté, étaient ineffaçables, et que le Saint-Père pouvait compter sur la protection suivie que Votre Majesté accordait à la Religion. Je joignis, Sire, à ces assurances l'expression des sentiments de Votre Majesté pour la personne du Pape, et le cas distingué qu'elle faisait des talents, de la vertu, et des bonnes intentions du Très-Saint-Pèie . Je finis. Sire, par dire au Pape que A otre ^Majesté m'avait ordonné expressément d'employer mon ministère à entretenir et à fortifier de plus en plus l'intelligence qui subsiste heureusement entre le Saint- Siège et la France, et qui est si convenable à tous égards.
Le Pape me parut content de ce que je lui disais au nom de A Otrc Majesté. Sa Sainteté me répéta le désir qu'elle avait, Sire, que vous rendissiez justice à ses bonnes intentions, et me dit que je verrais, pendant le cours de mon ambassade, combien elle cherchait dans toutes les occasions
10 CHOISEUL A liOME.
il plaire à un aussi grand Roi que Votre Majesté, h la nation française et à l'ambassadeur. Le Saint-Père ajouta des expressions flatteuses sur mon compte, que l'honneur d'être ministre de Votre Majesté me méritèrent de sa part. Le Pape finit mon audience en me disant que je pouvais m'adresser à lui directement quand les affaires de Votre Majesté le demanderaient, et qu'il me verrait avec plaisir toutes les fois que je le désirerais.
Après l'audience du Pape, je retournai. Sire, «hez le cardinal Valenti; je le priai de dire au Saint-Père que je rendrais compte à Votre Majesté des sentiments de considération et d'attachement que Sa Sainteté m'avait marqués pour elle et que je pouvais l'assurer que Votre Majesté y serait très sensible.
Je suis...
A M. ROUILLÉ
A Rome, le 18 novembre 1754.
Monsieur,
Le cardinal Valenti me parla hier longtemps des différends de nos Parlements et de notre Clergé '. Il me dit que je pouvais mander à la Cour que le