SUR LA VOCATION RELIGIEUSE
VOUS vous imaginez peut-être que vous ferez bien quand vous voudrez. Vous vous trompez ; Dieu n'est pas obligé de vous donner la grâce lorsqu'il vous plaira de la recevoir après Tavoir négligée quand elle s'est présentée. J'ai toujours remarqué que les personnes qui commencent de bonne foi à s'adonner à la piété se portent à pratiquer les austérités dont on voit tant d'exemples dans la vie des saints, et qu'on a besoin d'arrêter leur ferveur qui, sans cela, les porterait à des mortifications outrées. Quand Madame la duchesse de la Vallière fut touchée de Dieu,
et qu'elle lut sui le point d'entrer aux Carmélites, je crus, comme plusieurs autres, lui devoir représenter qu'elle ne devait pas passer de la vie molle de la cour à une vie austère, et je lui conseillai de s'essayer quelque temps, en se contentant de se retirer de la cour pour entrer comme bienfaitrice dans un couvent, y demeurant d'abord comme séculière jusqu'à ce qu'elle vît par elle-même si elle pouvait en observer les règles. J'ajoutai : Mais pensez-vous bien que vous voilà toute battante d'or (car elle s'habillait magnifiquement) et que dans quelques jours vous serez couverte de bure? — Elle me confia qu'il y avait longtemps que, sous tous ces dehors d'une vie mondaine, elle portait le cilice, couchait sur la dure, et faisait toutes les autres austérités des Carmélites. Et quant au conseil que je lui donnais de se retirer comme bienfaitrice dans un couvent pour y servir Dieu paisiblement en dévote séculière, elle
me dit : — Serait-ce là une pénitence? Cette vie serait trop douce, ce n'est pas là ce que je cherche. — Voyez, mes enfants, ce que fait la grâce dans un cœur qui correspond à ses mouvements.
Croyez-vous qu'il n'y ait que les religieuses qui pratiquent des austérités et qui font oraison? Nous voyons plusieurs des dames du palais de Madame la duchesse de Bourgogne se retirer à plusieurs heures pour prier : elles savent s'esquiver adroitement de la compagnie pour vaquer à l'oraison. J'en connais une qui, depuis plus de vingt-cinq ans, couche sur la dure. Elle a l'adresse de renvoyer ses femmes qui croient qu'elle va se coucher après avoir prié Dieu; mais dès qu'elles sont sorties, elle ôte les matelas de son lit afin de se coucher sur la dure, et pour cacher sa mortification, elle remet chaque chose à sa place le lendemain avant qu'on entre dans sa chambre. Je connais encore une autre per-
sonne de la Cour qui vient tout nouvellement de se convertir. C'était une jeune personne fort agréa])lc et qui était de toutes les parties de plaisir. Elle avait la bonne coutume de lire tous les soirs un chapitre du Nouveau- Testament, qu'elle tâchait d'imprimer dans son esprit, et sur lequel elle faisait réflexion en se couchant. Cette lecture lui a été trèssalutaire, car, au milieu des spectacles et de tous les divertissements qu'elle se permettait elle se disait à elle-même : Ce n'est pas là ce que j'ai lu dans l'Evangile; ma vie est bien différente de celle de Jésus que je suis obligée d'imiter. Cette réflexion, souvent réitérée, la fit rentrer en elle-même, et résoudre de changer de vie. Elle commença par s'excuser de se trouver à une partie de plaisir dont elle était priée; son refus étonna toute la Cour, car elle n'avait aucun empêchement; moi-même je trouvai ce refus si extraordinaire en elle, que je lui en demandai le sujet; elle se con-
— 7^ — tenta de me dire qu'elle avait des raisons ; je ne la pressai pas davantage. Quelque temps après, nous la vîmes rompre ouvertement avec le monde et faire profession de la dévotion. Elle me conta ensuite que la lecture du Nouveau-Testament, jointe aux réflexions dont je viens de parler, avait été cause de ce changement. Remarquez, en passant, mes enfants, que ce ne fut pas la lecture toute seule, quoique excellente, qui la convertit, mais les réflexions solides qu'elle faisait sur ce qu'elle avait lu, en comparant sa vie mondaine avec la vie humble et mortifiée de Jésus-Christ. C'est ainsi qu'il faut que vous vous appliquiez ce que vous entendez et lisez, et faire un sérieux examen sur votre conduite pour y réformer ce que vous remarquerez en avoir besoin à mesure qu'il vous est connu.