‹ Choix d'entretiens et de lettresChapitre 19 sur 32 · PORTRAIT D'UNE PERSONNE RAISONNABLE · texte numérisé non relu

PORTRAIT D'UNE PERSONNE RAISONNABLE

adame de Maintenon demanda à Mademoiselle de Provieuse si elle savait ce que c'était qu'une fille raisonnable. La demoiselle ne sachant pas trop que répondre à cette question, Madame de Maintenon lui dit : — Une personne raisonnable, c'est une personne qui fait toujours et à chaque heure du jour ce qu'elle doit faire, qui commence la journée par adorer Dieu de tout son cœur, non pas seulement parce qu'on lui a dit de le faire, ou parce que les autres le font, mais qui pense tout de bon s'offrir à Dieu et tout ce qu'elle fera pendant le jour. Elle se lève

promptement, s'habille avec modestie et le plus promptement qu'elle peut, fait bien son lit, arrange bien ses bardes, aide aux plus petites si elle a du temps de reste. Elle descend à la classe, y prie Dieu avec respect et avec dévotion, sans badiner, sans rire, car rien n'est plus sérieux que de prier Dieu. Après cela, elle déjeûne; s'il est permis de parler, elle le fait, sinon elle garde le silence et s'entretient avec Dieu. Elle va entendre la messe, elle ne regarde point de tous côtés pour voir ceux qui entrent ou qui sortent; elle s'applique aux parties de la messe avec tout le respect et la dévotion dont elle est capable, parce que de toutes les choses de la religion c'est la plus sainte. Elle retourne à la classe, où elle s'occupe à ce qui est marqué, elle s'applique à bien apprendre à lire, à écrire; si elle est capable de montrer aux autres, elle s'y donne tout entière, comme si sa vie en dépendait; elle écoute avec atten-

tion et respect, tâche de comprendre ce que Ton dit, et d'en tirer quelque profit pour sa conduite intérieure ou extérieure, selon la matière dont on parle. Avant d'aller dîner, elle fait son examen particulier pour voir en quoi elle peut avoir déplu à Dieu dans la matinée, pour lui en demander pardon, et prendre résolution de mieux faire le reste du jour; elle regarde surtout si elle n'est tombée en rien dans le principal défaut dont elle a entrepris de se défaire. Voilà notre personne raisonnable; au réfectoire, qu'y fait-elle? elle y mange de bon appétit et avec simplicité. Elle écoute la lecture avec plaisir, et c'est sa principale attention; elle fait la récréation d'aussi bon cœur que le reste, y apporte la joie, saute, danse et joue volontiers à tout ce que les autres désirent; elle pense à les réjouir, car cette personne raisonnable fait bien tout ce qu'elle fait, et il ne serait pas raisonnable d*être sérieuse à la récréation et de n'y

jamais vouloir parler que de choses graves ou de dévotion. Elle écoute ensuite la lecture ou l'instruction, "tâche de la retenir, et demande ce qu'elle n'entend pas; elle apporte aux exercices de l'après-midi la même application qu'elle a mise à ceux du matin; elle travaille de son mieux, elle ne perd pas un moment; elle chante avec les autres et est ravie de chanter les louanges de Dieu; elle écoute le catéchisme sans ennui, tâchant de s'en bien instruire. Elle va souper comme elle a dîné, et ensuite à la récréation où il faut encore bien sauter, se promener, jouer et rire, car cette personne est fort gaie. Elle fait la prière et l'examen, et s'ira coucher, parfaitement contente de sa journée.

Ensuite, Madame de Maintenon s'adressant à ces jeunes demoiselles, leur dit : — Ne trouvez-vous pas cela bien raisonnable et ne Test-il pas en effet d'adorer Dieu, de l'aimer et d'apprendre à le servir? C'est pour cela

seul que nous sommes au monde ; c'est la première chose qu'on nous apprend dans notre catéchisme, parce que c'est la plus importante et la plus nécessaire, et ce que vous devez faire toute votre vie. N'est-il pas encore bien raisonnable que de jeunes personnes apprennent à lire, à travailler et toutes les autres choses qu'on vous montre ici? Vous serez bien aises quand vous retournerez dans le monde de savoir faire quelque chose, ou pour votre ménage, ou pour vous personnellement, ou pour vos parents, suivant les occasions. 11 est aussi très-raisonnable que vous vous réjouissiez; vous en avez bien des sujets, mes chères enfants; vous êtes chrétiennes, quel bonheur! que de gens qui ne le sont pas et qui ne le seront jamais! Vous êtes jeunes et gaies; réjouissez-vous donc, cela est de votre âge; je prie Dieu, mes enfants, que vous en ayez toute votre vie autant de sujet que vous en avez présentement.

Une personne bien raisonnable sait supporter très-patiemment ceux qui ne le sont pas, sans même leur laisser apercevoir qu'elle les supporte; elle fait son compte en elle-même d'en rencontrer partout où elle va, de sorte que rien ne la surprend ni ne la fâche. Je vous assure, mes chères enfants, que sans être prophétesse, je vous prédis que vous aurez beaucoup à souffrir. Dieu a disposé les choses de telle manière qu'il y a des peines dans tous les états; et cependant on aime la vie quoiqu'elle soit remplie d'afflictions et de disgrâces. Que serait-ce si Dieu y avait mis beaucoup de plaisirs? On ne pourrait se résoudre à la quitter ; on ne penserait point à cette vie éternelle qui est le fondement de notre espérance. Comptez donc, mes enfants, que vous aurez partout de la contrainte, soit que vous vous fassiez religieuses, soit que vous retourniez dans le monde. On croirait que les religieuses en ont beaucoup plus que

les personnes mariées; c'est tout le contraire. Les filles sont présentement bien contraintes. On les marie sans leur demander leur consentement, sans s'informer de l'humeur de celui qu'on leur destine, s'il est raisonnable, s'il a de la piété, de sorte qu'elles se trouvent engagées pour toute leur vie sans presque savoir à qui. Il est certain que les contraintes des religieuses ne sont pas si grandes que celles qu'on essuie dans le monde.

Vous croyez peut-être que quand vous serez de grandes personnes vous n'aurez plus de règles à garder ; je réponds à cela que si vous êtes aussi raisonnables que je le désire, vous saurez bien vous faire vous-mêmes une règle de journée que vous suivrez fidèlement dans l'endroit où vous serez. C'est assez l'ordinaire d'avoir sa liberté pour ne savoir qu'en faire. C'est pour cela qu'autrefois, quand nous faisions des voyages, quelques dames et moi, n'eût- ce été que pour six semaines, la

première chose à quoi nous pensions, c'était de nous faire une règle. On a pour l'ordinaire mauvaise opinion d'unepersonne que l'on voit sans règle, se levant un jour matin, un jour tard, dînant tantôt à une heure, tantô: à une autre et ainsi de toutes les choses qu'elle doit faire.

SUR LA CIVILITE

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