‹ Choix d'ouvrages mystiquesChapitre 306 sur 684 · PAR BOECE — LIVRE I · texte numérisé non relu

PAR BOECE — LIVRE I

que , c’est être parfutement lilire. Ignona-vous aue quiconque y a fixé son domicile , o'm peut être arraché? Oui, celui qui est i couxcrt de MS remparts, est A l'ahri de toute violence et ne peut craindre l'exil ; mais quiconque en méprise le séjour, mérite d'en être banni pour toujours. Si je suis donc touchée, c'est de la douleur où je vous vois plongé, et nun pas du lieu oA je vous tnaive. C'est bien moins dans votre riche biblkitliéque que j'aime à fixer mon séjour que dans votre Ame. J'ai pris plaisir i ru Faire uuc bibliulhéque vivante, dans laquelle j'ai placé, nun 1rs livres eux-mémes, mais 1rs maximes qu'ils contiennent. Vous ne vous êtes écarté en rien, dans lunt ceque vousavezdil, de votre zèle pour le bien public ; vous pouviez encore en dire davantage. Tout le munde sait que des choses qui vous sont imputées , les unes sont fausses , et les autres sont des actions plus dignes d'éloges que de blAroe. Ce que vous n'avez dit qu'en pa.ssant des insignes fourberies et des crimes de vos délateurs, sera répété mille Fois par le public qui connait parfàilement toute la vÂ'ilé. Vous vous êtes récrié contre l’injustice du sénat à votre égard ; vous vous êtes plaint amèrement de ce qu'on me déshonore en m'accusant ; vous paraissez outré de ce qu'on récompense si mal vos mérites; enfin votre muse en courroux a fini par faire des verux pour attirer ici la paix étemelle qui règne dans les deux. Tous ces sentiniens , tous ces mouvemens divers sont reffet de votre affliction , et je crois que dans l'état de fâiblesM où vous êtes , vous ne supporteriez pas des remèdes violens : je vais donc , par de plus doux, vous préparer à en recevoir de plus efficaces qui puissent vous guérir radicalement.

f'. • Chaque chose a son temps. l>e laboureur ioMnsé qui confierait ses grains à la terre lorsqu'au solstice d'été elle était desséchée par les ardeurs du soleil, privé pour sa nourriture des dons de Gérés, serait obligé d'aller chercher sur les chênes les glanda dont se nourrissaient nos aïeux. N'allez point dans les bois chercher la tendre violette , quand les Froids aquilons y exei^ cent leurs fureurs ; vous ne trouveriez au printemps , sur la vigne , que des pampres naissans ; si vous voulez goûter les dons de Bacchus, attendez l'automne , c'est la saison destinée pour cueillir les raisins, l-e Tout-Puissant a donné A

I chaque saison sa propriété particulière; chaque

I eboM viendra dans son temps, et on ne peut attendre aucun succès de ses entreprises Inrsqu’on sort de l’ordre , et qu’on franchit par iropalirnce les homes que la sagesse noms prescrit.

Pr. «Je crois donc, pour pouvoir vous guérir plus sûrement, devoir commencer par vous fiiire quelques questions qui me découvrent l'état de votre Ame. Écoulez et répondrz-moi en toute liberté ce que le caor vous dictera. Pensez-vous qu'un destin aveugle préside aux cluises de ce monde, et que tout y .soit reffet du pur hasard?» — «Non, lui ré|Mindis-je aiissitût ; je n'ai jamais cru que l'ordre constant qui ri^ne en ce monde puisse avoir un principe dénué d'intelligence. J'ai toujours pensé, au contraire, que l'intelligence .suprême qui a tout créé par sa puissance, conduit tout par sa sagesse ; et jamais je ne penserai autrement. » — « Je le sais, medit-elle, vous venez de vous exprimer sur cela très énergiquement : vous avez, il est VTai , déploré le malheur des hommes, comme si la Providence n'en prenait aucun soin; mais vous avez hautement avoué que tout le reste de l'univers est gouverné par la suprême intelligence, et je suis étonnée, au-delA de toute expression, de ce qu'ayant un sentiment si raisonnable et si salutaire, votre esprit ne soit pas entièrement guéri. Mats allons plus avant , je soupçonne qu'il manque encore quelque chose A vos connaissances. Vous ne doutez point que Dieu ne connaisse tout en ce monde ; mais savez-vous par quel ressort la Providence conduit tout?» — «J'ai de !a peine, je l'avoue, j'ai de la peine A comprendre le sens de la questiim que vous me faites, ainsi ne soyez point étonnée si je n’y peux n‘|iondre. » — • Je ne me suis pas trompée, ajouta-t-elle, quand j’ai pensé qu'il y a quelque vide dans votre Ame, par où le trouble a pénétré, comme l'ennemi pénétre dans une place par la moindre brèche ; mais, répondez- moi, vous rappelez-vous quelle est la fin de toutes choses, quels sont les desseins de la sage nature?» — • Vous me l'avez appris, mais la douleur qui a troublé mes sens me l'a Fait oublier. • — « Vous savez du moins , me dit-elle, quel est le principe de toutes choses?» — «Oui, je le sais : c'est Dieu qui est le principe toutpuissant et universel. » — • Kh ! puisque vous ronnaissez le premier principe de toutes choses, comment n'en oonnaissrz-vous pas la dernière

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fin ? Tel est pourtant l’effet du trouble de l’esprit : il offusque la raison, mais il ne l'éteint pas; il ébranle l'âme, mais il ne la dégrade pas entièrement. Hépondez-moi encore ; vous souvenez-vous que vous êtes homme?» — «Eh! pourquoi, lui dis-je, ne m'en souvirndra'is-je pas?» — «Eh bien ! dites-moi ce que c’est que riiomme. • — « C'est un animal raisonnable et mortel ; je le sais ; voilà ce qu'est riiomme; voilà ce que je suis.» — «^’■ètesvous rien de plus, » me dit-elle?« Non, » lui dis-je. «Ah! je sais maintenant la principale cause de votre maladie. Vous avez cessé de vous connaître vous-mème; je connais le remède qui peut seul vous guérir. Votre mal est estréme et pourrait devenir mortel , puisque vous vous oubliez vousméme; que vous gémessez de vous voir ciilé et dépouillé de vos biens; que vous ignorez la Bu de toutes choses ; que vous pensez en coaséqucoce que les scélérats, qui finit tout à leur gré, sont véritablement puissans et heureui; et qu'enfin, ne connaissant point les ressorts secrets que la Providence fait agir, vous pensez que tous ces événemens sont l'effet du liasard. En faut-il davantage non-sculeracnt pour causer la plus ip'andc maladie, mais la mort nume de la raison? Mais , grâces en soient rendues au Tout-Puiss.int, auteur de la vie ! cette raison naturelle ne vous a |>as enliérrment abandonne. .Si vous ne savez pas coimuent Dieu gouverne le inonde , vous savez du moins qu'il le gouverné. Ce premier principe vous conduira à d'autres vérités; celte étincelle de vie produira en vous uue santé parfaite. .Mais comme il n'est pas encore temps d'user des remèdes les plus fiirls , et que telle est la nature de l'âme, que lors<)ue quelque vérité en sort , l'erreur en vient toujours prendre la place , je tâcherai de dissiper peu â peu les ténèbres épaisses que l'erreur y ré|iand , afin que la vérité victorieuse puis.se y rentrer dans scs droit» , et y briller d'une lumière plus pure.

«Les astres les plus brillans perdent leur éclat lorsqu'ils sont voilés parde sombres nuages; si le vent du midi agite les flots de la mer , son onde, qui le disputait â l'azur des cieiii, se trouble et cesse d'étre transparente; le fleuve impétueui qui coulait avec vitesse du haut des montagnes, arrêté quelquefois par les obstacles qui se trouvent sur la route, est obligé de se replier sur lui-mème : voulez-vous marclier icibas sans obstacles et voir la vérité sans nuages ,

ne vous laissez ni ébranler par la crainte, ni séduire par la joie, ni entraîner par l'espérance; car l'âme qui est en proie â ses passions perd tout â la fois sa lumière et sa liberté.»

Pr. La Philosophie, après m'avoir ainsi parlé , s'arrêta cpielque temps, et quand elle vit que son silence n'avait bit que réveiller mon attention , elle recommença en ces termes. « Si je pénétré bien la cause et la nature de votre maladie, elle a pour principe le regret qu'eicite en vous la perle de votre fortune. Vous vous exagérez â vous- même le changement de votre étal; voilà la cause du diangcmrnl étonnant qui s'est bit dans votre âme.Je conçois par quels artifices la fortune a opéré celle espèce de prodige. Elle séduit par ses caresses les plus bmilièret ceux qu'elle a dessein de tromper, cl au moment oA ils pensent jouir de ses fiiveurs, l'infidèle les abandonne et les laisse dans une douleur d'autant plus grande, qu'ils avaient moins lieu de s'attendre â son infidélité. Mais si vous approfondissez ce qu'elle vaut en elle-même , vous verrez qu elle u'avoil rien de si fp-and et de si beau, et qu'en la perdant, vous n'avez pas autant perdu que vous l'imaginez, de i crois que je n'ai pas beaucoup de peine â vou.s ’ en convaincre , car dans le temps même qu'elle vous prodiguait ses caresses, vous la traitiez avec un mépris généreux , et , rempli de mes maximes , vous insultiez qurlquelhis â la vanité de se» bveors. Je ne .suis point .surprise néanmoins de vous voir un peu sorti de votre ancienne tranquillité. Vtius avez éprouvé les plus grand» revers, et il n'en est point qui, de quelque bçon que ce soit , ne trouble l'âme , surtout quand il est subit et inopiné. Mais il est temps de vous disposer, par quelque chose d'agréable et de doux , â des remèdes plus forts et plus efficaces. Que la rhétorique qui ne va jamais plus droit â l'esprit et au arur, que quand elle est diri|;ée par mes priceptès, paraisse doiu; accompagnée de l'éloqurnce et de la persuasion, et que la imisiqiie, dont je me sers quelquefois , joigne â leurs charmes, les sons, tanlét légers, tanlût sublimes de son harmonie enchanteresse. U homme ! qui peut ainsi

PAU BOÈCE

TOUS plonger dan» une si accablante tristesse^ Pensea-vous éprouver qnel(|ne chose de bien nouveau et de bien surprenant? Kn vous traitant comute elle Alt , la fortune n'a |mint d^ menti sa conduite ordinaire ; telle est sa nature, (elles sont ses mtrors. Uniquement constante dans l'inconstance qui lui est propre, en changeant à votre égard , elle a soutenu son caractère. Klle était inconstante dans le temps même qu'elle vous accablait de caresses et qu'elle vous (rompait par les charmes d'un bonlieur apiiarent. Vous avea dû apercevoir sur le front de l'aveugle déesse, les traits de .sa duplidlé. ICIle peut enaire se dérober aux yeux des autres, niais elle s'est entiércinent dévoilée aux vôtres. Profitez donc de l'avantage que vous avez de la cunnaitre, et ne vous amusez pas A de vaines plaintes. Si vous détestez sa perfidie, méprisez la perfide et renoncez à ses pernicieuses Aveurs. Ce (|ui Ait votre peine aujourd'hui, aurait dû assurer votre tranquillité, la fortune vousabandoiinc; eh I qui jamais a pu la fixer? Pouvez-vous donc tant estimer une félicité passagère? Vous chérissez cette Fortune sur laquelle vous ne devez pas compter au moment même que vous A possédez, et qui vous accablera de douleur eu vous quittant. ^ personne donc n’est maître de la fixer, et si son changement rend les hommes malheureux, A pré.sence de cette inconstante est le présage assuré d’un malheur procliain. Car il ne suffit pas de considérer ce qu'on a sous les yeux , la prudence porte plus loiu ses regards; elle prévoit les événeinens; et comme elle sait que A fortune est toujours prête A changer, elle sait aussi qu'on ne doit ni redouter ses menaces , ni désirer ses caresses. Dès qu'une fins on se soumet A sou joug, il Aut supporltr avec tranquillité tout ce qni peut arriver sous son empire. Vouloir prescrire de» lois à celle déesse capriciru.se, qu'on a choisie pour sa souveraine, c'est l'insulter; impuissante pour guérir nos maux, l'impatience ne Ait que les aigrir et les rendre plus insupportables. Quand une fois on a livré sa barque aux vents et aux Ails, c'est leur inipéluosilé qui A conduit, et non pas notre volonté. Quand on a confié ses grains A A terre, il Aut s'attendre aux années stériles aussi bien qu'A celles qui sont plus fécondes. Vous vous êtes soumis A l'empire de la fortune, il faut obéir A ses caprices ; vous voudriez fixer

sa roue; eh! ne voyez-vous pas, insensé, que son essence consiste dans son instabilité?

Cette souveraine maîtresse de» événemens, 1rs conduit toujours à son gré. Plus iueonstante et plus agitée tpiel'Euripe, de la même main elle renverse le roi le plus redoutable et le mieux affermi sur son trûne, et relève l'espérance et A gloire d'un roi vaincu et détrôné. Cest peu |iour elle d'être insensible aux Annes et aux sanglols des malheureux , A cruelle s’en Ait un jeu et un amusement. Rendre en moins d'une heure A même homme misérable et heureux, c'est un prodige qu'elle se glorifie d'opérer, c'est un spectacle qu’elle se plaît A donner A ceux qui sont attachés A son char.

/V. t Mais je veux la mettre elle-même aux main» avec vous ; voyez si elle a tort ; elle va parler.— «Pourquoi, ô liommel vous ré|»ndezvous sans cesse en pAintes contre moi ? de quoi vous plaignez-vous? quel (urt vous ai-je Ait ? de queA biens vous ai-je dépouillé ? Je m'en rapporte A qui vous voudrez sur ce qui regarde la |)ossessiun des biens et des honneurs de ce monde; et si vous prouvez qu'il est quelqu'un ici-bas qui ait sur eux un droit de propriété , j'avouerai que vous êtes en droit de les redemander comme vous ayant légitimement appartenu. Mais quand vous êtes venu en ce monde, vous étiez nu et dépouillé de tout. Je vous ai pris alors entre mes mains , je vous ai prêté mes richesses, je vous ai prévenu de mes plus abondantes Aveurs, j'ai prodigué pour vutts tout ce que j'ai de plus précieux et de plus brillant. Il me plaît de retirer aqjourd'hui mes dons : ne vous plaignez pas que je vous dépouille de rien qni vous appartienne; rendez-moi plutôt les actions de grAces qui me sont dues pour vous avoir accordé A jouissance des biens qui n'étaient point A vous. Eh! quelA peut être h source de vos pAintes? Quelle violence vous aije Aile? lots biens, les honneurs et toutes les choses de ce genre sont en mon pouvoir; j'en dispose A mon gré, ce sont des esclaves qui me reconnaissent pour leur souveraine; Hs viennent avec moi et s’en vont de même : s'iA vous eussent appartenu, rien n’aurait pu vous les ravir. (}uoi donc ! serai-je A seule qui ne pourrai librement disposer de mes droiA? Le ciel A son gré Ait briller le soleil de l'édat le plus vif, ou le couvre de nuages épais; l'année , qui couvre

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la terre de Heurs et de fruits, la couvre aussi de Itrouiltards et de frimas ; la mer peut , à sa vokmlé, séduire nos yeux par un calme flatteur, ou nous ^ayer par d'Iiorribles tempêtes; et moi, dont l’inconstance frit le caractère et la nature, le caprice des mortels prétend me rendre stable et invariable , et me dépouiller ainsi de mon essence ! Ma roue tourne saus cesse avec une rapidité sans éfpile : tel qui était an haut , le moment d'après rampe dans la boue, et celui qui était dans la poussière, se voit en un instant élevé au plus haut d^ré. C'est ainsi que j'exerce ma puissance ; voiUi mes jeux et mon amusement. Monte, si tu le veux, au plus haut de cette roue, mais à condition que, quand il me plaira, tu en descendras sans te plaindre. Ignorais-tu ma nature et mes mœurs ? Ne sais-tu pas que, par des revers inou'is,Crésus, roi de Lydie, qui d'abord fit trembler Cyrus, peu après vaincu et captif, Alt jeté dans un bûcher embrasé , et qu'il y aurait flni sa vie si je n'en eusse éteint les flammes par une pluie soudaine et abondante? As-tu oublié ce puissant roi de Perse qui , vaincu et pris par Paullus,fiit réduità un état si misérable qu'il excita la compassion de son vainqueur? Des royaumes florissans détruits subitement par mes coups, sont les événemens que la tragédie représente le plus souvent sur ses théitres. L'ingénieuse frble ne t'a-t-eile pas appris que dans le vestibule du palais de Jupiter, deux tonneaux s<Mit placés, dont l'un contient les biens, et l'autre les maux de ce monde? Qui sait si tu n'as pas plus puisé dans le premier que dans l’autre? Sais-tu toi-même si je t'ai entièrement abandonné? Ma propre inconstance est peutêtre pour toi un juste motif d'espérer un changement avantageux. En attendant ne te laisse point accabler par la douleur, et sans vouloir toi-même régler Ion sort, subis patiemment la loi commune à tous les hommes.

y. • Hommes injustes ! ils se plaindraient toujours, quand l'abondance répandrait sans cesse sur eux autant de biens que la mer contient de graiDsdesabledanssonsein,autantquelecirlfrit briller d'étoiles dans une belle nuit. En vain un Dieu propice leur prodiguerait les richesses et les dignités; ce qu'ilsont, ils le comptent pour rien. Leur avidité dévore ce qu'elle a, et engloutit encore par ses désirs ce qu'elle ne peut se procurer. Quel frein pourra donc contenir dans

LA PHILOSOPHIE

de justes bornes cette voracité insatiable , puisque l'ardente soif des biens de ce monde s'accroît en elle par leur |K>ssrssiun , et qu'elle s'estime toujours moins riche de ce qu'elle a, que pauvre de.ee qu'elle n'a pas?»

Pr. s Si la fortune vous parlait ainsi en sa faveur, je ne vois pas ce que vous auriez a lui répondre : cependant si vous croyez avoir de quoi justifier vos plaintes, parlez; je vous écoute.» Alors je lui dis : ■ Toutes ces déclamations de la fortune sont belles , sans doute ; elles sont aaaaisonnéesde toutes les douceurs de l'éloquence, de tous les agrémens de l'harmonie : elles enchantent les oreilles, mais elles ne pénètrent point jusqu’au cœur des malheureux , où est le siège de leur douleur : elles peuvent tout au plus en suspendre le sentiment pendant qu'on les prononce ; mais cesse-t-on de les entendre, la doulenr se frit encore sentir plus vivement. > — • Vous avez raison, me dit-elle, aussi ne sont-ce pas là les vrais remèdes dont je veux me servir pour vous guérir. Je ne m'en sers que pour adoucir un peu votre douleur ; le temps viendra où je ferai usage de remèdes plus forts et plus pénétrans.Cependantnevous imaginez pas qu'on vous croie malheureux. Avez-vous oublié l'étendue et la mesure de votre ancienne félicité? Je passe sous silence la faveur que vous ont frite ces grands limnmes qui ont bien voulu prendre soin de vous , et vous tenir lieu du père que vous aviez perdu. Les premiers de Rome ont ambitionné de vous avoir dans leur famille, et ce qui forme la plus précieuse des alliances, vous leur avez été uni par les liens de la tendresse avant de leur appartenir par ceux du sang. Qui ne vous a pas cru le plus heureux des mortels? Vous avez pour beaux-pères des hommes trèsillustres ; pour épouse, une femme d'une vertu distinguée; deux fils semt l'heureux fruit de votre premier mariage et le soutien de votre maison. Je ne parle point de res hautes dignités qu'on a refusées à des vieillards pour en honorer votre jeunesse. Je passe sous silence ce qui peut vous être commun avec d'autres , et je me hâte de parler de ce qui vous concerne en particulier , de cet événement unique qui a mis le comble à votre gloire. Si les avantages temporels peuvent en quelque chose cuotribucr au bonheur des hommes , il n'y a aucun événement , quelque triste qu'il soit , qui puisse vous faire oublier

PAR BOÈCE

cc jour licarcui , ce grand juur oà vos deux fib, )'(us cousub en mtaie temps , flirent conduits chez vous environnas de sénateurs , au milieu (le mille cris d'allégresse ; ce jour où assis dans les premières plates du sénat , ils vous entendirent prononcer le panégsTique du roi avec une éloquence qui vous attira les appbudissemens les plus flatteurs et les mieux mérités; ce jour

00 marchant entre ces deux jeunes consub, vous fîtes dans le Cirque des largesses au peuple, d'une manière si satisfaisante pour lui et si glorieuse pour vous. Vous eûtes lieu alors de vous louer de b fortune, puisqu'elle vous témoigna la prédilection la plus marquée, en vous fiiisant une faveur qu'elle n'a jamais foite k aucun particulier. Voulez-vous donc compter

1 b rigueur avec elle? Voib b première fois qu'elle a souffert que l'envie eût quelque prise sur vous. Considérez b nature et le nombre des événemens agréables ou ficheux qui vous sont arrivés, vous serez forcé d'avouer que vous êtes encore heureux. Que si vous croyez avoir cessé de l'étre, parce que les apparences de votre pros- |)érité ont disparu, ne vous estimez pourtant pas encore vraiment malheureux ; car cc que vous paraissez maintenant éprouver de fâcheux et de triste n’aura qu'un temps. Est-ce donc d'aqjourdliui que vous paraissez sur le théâtre de ce monde? Y êtes-vous si étranger? Pensez- \ iHis que les choses humaines doivent être mar- <|iiécs au coin de b constance, puisque b vie même des hommes est si peu assurée , et peut s'évanouir si promptement ? Quand , par une espèce de prodige , la fortune semblerait Axer ses foveurs , la mort n'en interromprait-elle pas le cours, du même coup dont elle trancherait le fil de vos jours? Que vous importe donc que b fortune se sépare de vous par b fuite, ou (pie vous vous en sépariez par b mort ?

Après toutes les vicissitudes qui changent continuellement b face de l'univers, peut-on compter sur des biens périssables, sur une félicité d'un moment? Tout change ici-bas. las plus brillantes étoiles disparaissent le matin , (]uand le soleil moulé sur son char étincelant commence à répandre ses rayons victorieux. I,es n»es que le zépbir bit éclore par son souffle fécond, brûlées par lesardenrs du vent du midi, se dessèchent et tombent , et la tige qui les portait n'est plus qu'un vil arbuste hérisséd'épines ;

l'onde tranquille de l'Océan se change dans un instant en une écume épaisse, lorsqu'elle est agitéepar b tempête; tout changede mèinern ce bas-monde ; rien de créé ne peut être durable ; telle est l'étemelle et immuable loi du Créateur. •

Pr.m Rien n'est plus vrai , m’écriai-je, ô mère féconde des vertus ! je ne peux nier que ma prospérité n'ait eu le cours le plus rapide ; mais c'est précisément ce qui redouble ma douleur; car parmi toutes les espèces d'adversités , b plus insupportable est celle qui vient à b suite d'une grande fortune.» — «Hure idée! me réponditelle, ce prétendu malheur n’existe que dans votre opinion , et ne vient point du fond des (drases mêmes. En effet, si vous estimez tant le bonheur dont vous avez joui , comptez avec moi de combien d'avanUges vous jouissez encore. Car si b Providence vous a consen'é ce qu'il y a de plus précieux parmi tout ce qui est du ressort de b fortune, possédant encore ce qu'il y a de plus cher et de plus estimable dans le monde, pouvez-vous vous estimer malheureux? Or, il vit encore cet illustre Symmaque, votre beaupère , qui , par ses vertus , fait tant d'honneur à l'humanité ; et ce que vous paieriez volontiers de tout votre sang, ce grand homme, ce sage accompli , oubliant ses propres intérêts , est uniquement touché des vAtres. Elle vit cette épouse in(»mparable, qui joint à un esprit élevé b plus rare modestie, la vertu b plus épurée; et pour achever son éloge en deux mots , elle vit celte digne Allé de Symmaque si parlàitement semblable â son père, elle vit, et entièrement détachée de la vie, elle ne respire plus(|uepour vous. Ah! si quelque chose peut altérer le bonheurquevousavezde posséder une femme si respectable, c'est de voir que l'amour quelle a pour vous b bit languir de douleur. Que dirai-je de vos Als qui imt déjà été consuls , et qui , dès leur plus tendre jeunesse, ont montré par tant d’endroits (pi’Us ont l'esprit de leur père et de leur aïeul? Ah! si tous les mortels fout tant d'é tal de b vie , ne devez-vous pas vous eslimet heureux , si vous considérez qu'il vous reste en core ce que tout fe monde estime plus que la vie? Essuyez doncyos larmes, la fortune ne vous a pas encore dépouillé de tout ; vous ne devez pas vous regarder comme accablé par cette tempête. Tel qu'un vaisseau qui n'a pas encore

perdu tts ancres, il vous reste des ressuurces qui peuvent, en vous dounant beaucoup de consolât ion dans votre état présent, vous donner de justes espéranres d'un meilleur avenir. > — • Ah ! que ces ressources me restent ! m’écriai-je. Tant que je n'en serai pas prive, de quelque fo(on que les chases tournent, j’espère me sauver de ce naufrage. Vous voyez cependant combien j'ai perdu de mes dignités et de l’éclat dont je brillais. >— « J’ai déji, me répondit-elle, j'ai déjl gagné quelque ebme, puisque vous n'étes pas entièrement mécontent de votre sort. Mais je ne puis vous pardonner votre eta’ssive délicatesse. Quoi ! vous vous croyez roalhcureui parce qu'il manque quelque chose à votre félicité ! Eh ! quel est donc l’homme dont le bonheur soit assez parlait pour qu'il n'y ait rien dans son état dont il puisse se plaindre? C'est en effet une chose bien bizarre et bien inquiétante que la nature des biens de ce monde ; car on ne les possi-de jamais tous ensemble, ou si on les possède , ce n’est jamais pour long-temps. Celui-ci regorge de richesses , mais sa naissance le fait rougir. Celui-là est d’un sang illustre, d’une maison connue, mais la médiocrité de sa forluue lui fiait désirer de rester inconnu au monde entier. Celui-ci est tout à la fois noble et riche , mais il passe ses jours dans un célibat afHigeant. Cet autreafoit une alliance heureuse, mais privé des enfons qui en étaient le fruit , il voit avec regret qne scs biens vont passer en des mains étrangères. L'n autre enfin voit sous ses yeni une nombreuse famille, mais la mauvaise conduite de son fils ou de sa fille est pour lui une source intarissablede chagrins et de larmes. Ainsi nul n’est content de son état; car il n’en est aucun, ou qui ne soupire après ce qu’il ne connaît pas, ou qui n'ait lieu de regretter de l'avoir connu et éprouvé. Ajoutez à cela l'ritrème sensibilité des gens heureui. Si tout ne leur vient pas à souhait, la moindre chose révolte leur délicatesse, qui n'est point accoutumée à se voir contrarier; un rien empoisonne leur félicité ; vous êtes de ce nombre. En effet, combien se croiraient au plus haut degré du bonheur , s'ils avaient la moindre portion des débris de votre fortune ! Ce lieu , qui est un eiil pour vous , est une patrie bien chère à ceux qui en sont nés citoyens. Nul n’est malheureux que celui qui croit l'ètre ; et

LA PHILOSOPHIE

' celui-là au contraire est toujours heureux qui sait supporter avec une parfaite égalité d'àme tous les événemens de cette vie. Mais quelque heureux que l’on .«oit , si l’un se laisse aller incousidérément aux luuuvemens de l’impatience , on désirera sans cesse changer de situation et d'état. Qne les douceurs de celte vie sont mêlées de cuisantes amerlumes! Félicité peu durable, si la possession a quelques agrémens, qu'il est miel pour l’Iminme de ne pouvoir te Axer, et d'ètre exposé tous les jours à devenir la victime de ton instabilité 1 Non, la prétendue félicité des hommes n'est qu'une véritable misère, puisqu’elle n’a ni assez d étendue pour remplir les désirs sans cesse renaissans des uns , ni assez de durée pour satisfaire la conslanee des antres. Pourquoi dune, ù mortels ! cherchezvous au dehors une félicilé que vous ne trouverez qu'au dedans de vous -mêmes? Vous êtes dans une dangcreu.se erreur, dans une ignorance bien pernicieuse! Écuutez-moi, je vais en deux mots vous apprendre en quoi consiste le souverain bonheur. Avez-vous rien de plus cher que vous-même? Non, direz-vous. Eh bien! si vous êtes vraiment raisonnable, vraiment maître de vous-même, possédez ce que vous voudrez ni ne pourrez jamais perdre. Pour vous faire donc connaître que la vraie félicité ne consiste point dans tout ce qui dépend du hasard , raisonnez ainsi avec moi Si la félicilé est le souverain bien d'un être rai.sonnable , et qu'on ne puisse appeler souverain bien relui qui peut nous être ravi, puisque ce qui n'est point sujet à la vici.ssilude lui est certainement préférable, concluons que la fortune, puis<)u'rlle est inconstante, ne petit jamais nous procurer le vrai bonheur ; car celui qui croit que la fortune le peut conduire à la félicité, sait qu'elle est sujette an changement, ou il ne le sait pas : s'il l'ignore, peut-il se croire heureux , vivant, comme il fait , dans une aveugle ignorance ; et s'il le sait , ne doit-il p.as sans cesse craindre de perdre ce qu'il sait qu'il peut perdre à tout moment I Dr, peut-il être heureux dans les transes d’une crainte continuelle? Qne s'il fait assez peu de cas de cea biens pour n’en pas regretter la perte , c’est b preuve la plus formelle de leur frivolilé. Mais vous qui , persuadé par tant de raisons démonstratives, croyez qoel'àme est immortelle, et qui voyez que le bonheur de ce monde Anit avec la

PAR BOÈCE

vie , voui ne pouvez douter que si le booheurde rhomme consiste dsns ces biens passagers, la mort ne soit pour loi le comble du malheur. Mais si au contraire il est des âmes généreuses |ui, pour arriver au bonheur, non -seulement ont sacriBé leur vie , mais ont bravé même les supplices les plus cruels, comment peut-on penser que cette vie peut ésire des heureux, puisque sa perte n’est point un véritable malheur?

y, c Quieonqne vent se procurer une demeure assuréeet durable, qui soit à i'épreuve des efforts des vents et de la violence des flots , qu’il n’en pose les fbndemens ni sur nne moutagne élevée ni dansdes sables arides, tes vents soufflent avec plus d’impétuosité sur ie sommet des montagnes; c’est U qu’ils exercent toute leur foreur ; votre édifice y serait exposé i une ruine prochaine : il ne serait pas plus assuré sur un sable mouvant , incapable d’en supporter le poids. Préférez donc A une situation plus agréable, un lieu plus bas et plus solide : IA vous habiterez tranquillement. Que le vent gronde, que la mer mugisse , que leciel tonne, rien ne pourra troubler la paix profonde dont vous y jouirez.

Pr. t .Mais je m'apen^is que mes raisons commencent A faire quelque impression sur votre esprit et sur votre cœnr ; je vais donc aller plus avant et vous proposer des motils de consolation plus puissans encore. Je veux, pour un moment , qne lesbiens de la fortune soient plus durables et moins caduques qu’ils ne le sont en effet ; y a-t-il pour éda quelque chose en eux qui puisse vous devenir propre et vous appartenir véritablement, ou qui , bien considéré , ne doive vous paraître vil et méprisable ? I>s biens de ce monde sontils précieux par leur nature, ou par l’opinion que noos en avons? Lequel de tous ces biens est le plus précieux ? Est-ce tme masse d'or, un amas immense d’argent ? Mais l'or et l’argent n'ont de méritequ’autant qu’on s’en sert ; l'avarioe qui les amasse est un vice odieux ; la Ubéralilé qui les répand est nne source de gloire. Mais en fiiisant usage de cet or et de cet argent , vous cessez de le posséder ; il n’a donc aucun prix tant qu’il | est A vous , puisqu’il n’en a que quand vous le distribuez aux autres. Qu’un seul homme rassemble tout ce qu'il y a d’or et d’argent sur la terre , son abondance appauvrira le reste des mortels. Qn’est-oe donc qu’un pareil bien? La voix d’on seul homme se fait entendre tout

entière à une multitude, chacun de ceux qnl la composent Fentend également ; an contraire, l’argent ne peut, qu’en se partageant, être possédé par plusieurs; or en le partageant , edni qui le possédait s’en dépouille lui-méme. Que les richesses les plus abondantes sont donc peu de chose, puisque plusieurs ne peuvent ensemble les posséder tout entières, et qu’un seul ne les peut pos.sédrr sans réduire tous les autres à la misère ! Serait-ce l’éclat des pierres pristieusci qui attirerait vos regards ? Mais tout leur éclat n'en peut communiquer aucun A ceux qui les possèdent. Est-il possible que les hommes puissent admirer de pareilles choses ! l'ne créature vivante et raisonnable peut-elle donc être si touchée de la beauté d’un être matériel et inanimé? Je sais que res brillantes productions de la nature sont l’ouvrage de Dieu , et qu’elles ont en effet quelques traits de beauté ; mais elles sont d’un ordre si inférieur aux créatures raisonnables, qne je ne concis pas comment des hommes peuvent , A leur vue, être frappés d’admiration, les beauté* de nos campagnes feraient-elles vos délices? Et pourquoi non ? Elles sont une des plus belle* parliesdesouvragcsdu Créateur. N’ous admirons aussi le grand spectacle qu’offrent A nos yeux l’immense plaine de l'Océan lorsque son onde n'est point agitée , cette voAte azurée qui em brasse le monde , les astres qui y sont attachés, le soleil , la lune , etc ; mais toutes ces chose* ne vous sont-elles pas entièrement étrangères ? De toute leur splendeur , en rejaillit-il sur vous le moindre rayon? Brillez -vous de l’éclat des fleurs que le printemps fait éclore ? Contribuezvous en quelque chose A la maturité des fruits que l’été nous prodigue ? Pourquoi vous laissezvous séduire par des plaisirs frivoles ? Pourquoi regardez - vous comme à vous appartenans des biens qui sont tout-A-fiiit hors de vous? Jamais la fortune ne pourra vous approprier ce qui, par sa nature , vous est alisolument étranger. 1-es fruits de la terre, je le sais, sont destinés A être les alimens des créatures vivantes; mais vous n’en devez désirer que ce que le besoin exige : leur superfluité n’est point une fortune pour vous. La nature se contenir de peu ; si vous la surchargez par des excès , vous éprouverez une satiété tuqjours désagréable , souvent pernicieuse. Vous penserez peut-ètrequ’ilestglorieux ' de briller par la variété et la magnificence des.

Digit;zc-J h , Googli

habillpmrns; mais que vous en rerient-il? S'ils flattent ma vue, je me contenterai d'en admirer la matitre, ou de louer l'art de l’ouvrier. Serait il plus glorieui de se voir suivi d'une foule nomhreuse de valets? Mais s'ils sont pour la plupart lies gens vicieui, votre maison sera un composé odieux à tout le monde, et dangereux pour vousroéme ; s'ils sont gens de bien, leur probité n'est point la vôtre. D'où je conclus que toutes ces choses que vous comptez au nombre de vos biens, ne vous appartiennent point véritablement , et ne Pont point votre bonheur ; et si elles n'ont rien qui mérite votre estime et vos désirs, pourquoi avez-vous tant de joie quand vous les pos.sédez, et tant de douleorquand vous les perdez? Si elles ne tiennent leur beauté que de la nature , elles plairaient quand elles ne seraient pas au nombre de vos pos.sessions ; i ar ce n'est pas parce que vous les possédez qu'elles sont pr^ieuses; mais c’est parce qu’elles vous ont paru précieuses , que vous avez jugé a propos de les compter parmi vos richesses. Pourquoi donc désirez vous avec tant d'empressement les biens de la fortune? Peut-être cherchez-vous , par l’abon dance, à éviter 1a pauvreté ; vous vous trompez : il fout en effet tant de choses pour soutenir une grande maison , que , dans la vérité , il manque toujours beaucoup i celui qui la tient , et qu'au contraire il ne manque presque jamais rien à celui qui mesure sonaisance surcequisuflUèses besoins, et non sur ce qu’il foudrait pour rassasier les désirs déréglés d’une ambition qui le porte i mille superfluités. Quoi donc ! est-ce parce que vous n’avez en vous-mème aucun bien qui vous soit propre.(|uc vous cherchez votre bonheur dans ce qui est hors de vous, et totalement étranger? Quel renversement d’idées! L’homme, cet être en qui brille une émanation de la raison divine , .s’imaginera ne pouvoir briller que par la posse.ssion de mille bagatelles dépourvues de vie et de sentiment ! Chaque être se contente de ce qui est en lui ; l’homme seul , dont Time est l’image de Dieu, peu content de l'excellence de son être , cherche A l’embellir par les produc tions de la nature, et il ne voit pas, l’aveugle qu'il est, l'outrage qu'il foit à la bouté et à la sagesse du Créateur. Le maître souverain de l'univers a voulu que l'homme fût élevé au-dessus de tout ce qui est sur la terre, et l’homme insensé SC dégrade cl s'abaisse au-de8.<ous des plus viles

LA PHILOSOPHIE

créatures. Car si tout ce qui fait le vrai bonheur d'un être , est plus estimable que cet être lui même , dés que vous mettez , 6 mortels ! votre félicité dans les biens de ce monde; vous les mettez au-des.sus de vous , et vous avez en quelque sorte raison : car telle est votre condition , que lorsque vous connaissez votre excellence, vous êtes en effet au-dessus de tous les autres êtres que renferme ce-bas monde; mais si vons êtes assez aveuglespournepas vous connaltrevous-mêmes, vous êtes au-dessous des plus vils animaux. Ne se pas connaître est une suite nécessaire de leur nature ; mais ce serait dans rbomme un défout inexcusable. Que votre erreur, encore une fois , est étrange, ô homme ! de penser que les choses qui sont hors de vous peuvent vous donner quelque mérite et quelque éclat. Non , cela est im possible. Un ornement extérieur a beau briller, il ne communique à ce qu’il couvre aucun lustre véritable , et ne peut donner aucun mérite à celui qui n’en a point. D'ailleurs, je soutiens que c’est prostituer le nom de bien que de le donner aux choses qui peuvent tious nuire. Vous conviendrez de ce principe sans doute. Or il est certain que les richesses ont causé les plus grands pr^udicea A ceux qui les pos.sédaient , puisqu’elles ont toujours été l'objet de la cupidité des hommes les plus médians, qui cherchent ô s'approprier, par tonies sortes de voies, le bien d'autrui , parce qu'ils s'estiment seuls dignes de posséder tout ce qu'il y a de trésors sur la terre. Jugez-en par vous-même, vons qui craignez A tout instant que, pour vous ravir vos richesses, on ne cherche mille moyens de vous foire périr. Vous chanteriez tranquillement, en la présence même des voleurs, si vous étiez né sans bien et sans fortune. O le triste avantage que celui d'être riche, puisqu’on n'en peut jouir qn'anx dépens de son repos et de sa tranquillité !

f. € Heureux et mille fois heureux ce premier âge du monde où l’homme se contentait des productions de la nature! le luxe et la sensualité n’avaient point encore corrompu ses moeurs. Il ■c connaissait ni l’art de teindre en pourpre la brillante dépouille du ver à suie , ni edni d’apprêter les mets et de travailler les vins. Après une longue diète, un peu de glands sufflsaitàsa foim. Un gazon frais lui procurait un sommeil tranquille. Il se désaltérait au courant d’un ruisseau , et pour se rafraîchir, H n’avait besoin que

PAR BOECK

rie l'ombre d’uo épait feuillage. U oc s'expociit j point sur le* floU de l'élément perfide pour aller ramasser dans des climats éloi^piés les marchandises inconnues à sa patrie, le bruit des trompettes n'cRrayait point alors l'univers; la liaine et la cruauté ne trempaient point leurs mains dans le sang des mortels; car qui eût aé •■i.sscz insensé pour commencer le premier une l'ucrre où il aurait eu tout <t craindre et rien 1 1,'agncr? Plût au ciel que les mœurs de cet âge heureux régnassent dans le nùtrc ! Mais la cupidité est aujourd'hui plus ardente que les fournaises du mont Etna. Ab I quel est le malheureux mortel qui le premier arracha des entrailles de la terre l'or et les diamans, trésors funestes que la nature y avait si profondément et si sagement cachés!

Pr. « Que dirai-je de* dignités et du pouvoir souverain? Vous regardez comme des dieux ceux qui les possèdent, parce que vous ignorez ce que c’est que la vraie grandeur et la vraie puissance. Si les méchans deviennent dépositaires de l'autorité souveraine, les fleuves de feu qui sortent de* volcans, les torrens Impétueux du plus affreux déluge n’ont rien de comparable aux ravages qu'ils feront sur la terre. Le gouvernement consulaire , vous le savez , ce principe heureux de la liberté, ne dégénéra-t-il pas autrefois dans un si grand excès d’orgueil et d'insolence que vos ancêtres furent prés de l'abolir, comme ils avaient autrefois aboli par la même raison le pouvoir tyrannique des rois; que si les dignités, ce qui est très rare, tombent entre les mains des gens de bien , qu'aime-t-on en eux ? Ce n'est pas leurs dignités, mais le bon usage qu'ils en fbnt; et ce sont moins les grandeurs qui honorent la vertu que la vertu qui bouore les grandeurs. Eh! qu’est-ce après tout que cette puissance et cette grandeur si vantée et St désirée? Considérez quels sont ceux sur qui vous ambitionnez de dominer; car pontrietvous , sans éclater de rire, voir un insecte vain et superbe trancher du monarque, et s'arroger l'empire sur ceux de son espèce? Et qu'y a-t-il au vrai de plus faible que l'homme, si vous ne oonaidém que son corps? Le moindre des insectes peut déranger les ressorts de cette fragile machine , et la détruire même entièrement. Or le plut grand des monarques ne peut étendre plus loin son pouvoir; il ne peut l'exercer que

sur les corps, qui sont si peu de chose , ou sur la fortune qui est quelque chose de moindre encore. Pour l'âme, elle est libre et souveraine d'elic-méme : en vain tenterait-on de l'assqjettir. Lorsque par ses réflexions die s'est procuré la paix intérieure , qui pourrait la lui ravir? Rappelez-vous ce tyran qui pensait qu'à force de supplices il arracherait de la bouche d'un citoyen le secret d'une oooapiratioa formée contre lui. Que son attente fut honteusement trompée I Cet homme courageux trandia sa langue avec ses dents; et la crachant au visage du tyran, il fit triompher son courage par les tourment mêmes par lesquels ce monstre croyait faire triompher ton inhumanité. Et quel mal peut-on faire, qu'on oc doive craindre d’éprouver â son tour? Rusiris égorgeait ses hôtes; llercule ayant logé chez lui , vengea leur mort en l'égorgeant lui-même. Régulus vainqueur avait donné des fers aux Carthaginois ; vaincu â son tour, il tomba dans leurs fers. Quel cas peut-on donc fiiire de la puissance d'un homme qui ne |icnt empêcher que ce qu'il a fait aux autres ne lui soit fait â lui-même? D'ailleurs, si la puissance et le* grandeurs étaient , par leur nature, des biens réels et véritables, jamais les médians ne les posséderaient. Les contraires ne s'allient point ensemble ; c’est la loi de nature. Puisque donc les médians, et les plus mécluns mêmes, possèdent très souvent les plus grandes dignités , il faut nécessairement en conclure que ce* prétendus avantages ne sont pas de vrais bien*.

— Pour en juger encore mieux, examinons-en les effets. On reconnaît la force et la souplesse des organes â la force et â la légèreté des mouvemens du corps ; on reconnaît le musicien à son chant ou â sa composition, le médecin au succès de sa pratique, l'orateur â l’éloquence de ses discours; car chaque chose produit ce qui est conforme â sa nature, et est incompatible avec ce qui est d’une nature contraire : or, ni les richesses ne peuvent satisfaire les désirs de la cupidité, ni la puissance la plus absolue ne peut rendre maître de aoi-mème un cœur esclave de ses passioas, ni les dignité* les plus respectables ne peuvent rendre respectables les méchant qui les possèdent ; an contraire , loin de leur donner aucun degré de mérite , elles ne servent qu’â mettre leur indignité dan* un plus grand jour.

— D'où vient ce contraste ? C’est que nous don-

Dons i cta choses dos noms qui ne leur conviennenl point, comme il est aisé d'en juf^r par leurs effets. Oui, c'est saus raison que vous leur proditpiez les noms de richesses, de puissance et de dignités; et pour tout dire, en un mot , rien de ce qui est sous l'empire de la tvrlune n'est ni véritablement désirable ni lion en lui-méme ; puisque le plus souvent ce qui dé|ieiid d'elle n'est point le partage des gens de bien , et ne rend pas gens de bien les médians (|u'elle en favorise.

y. « Quels meurtres , quels ravages n'a point faits Néron , ce moostre détestable qui brûla la capitale du monde en égorgea les sénateurs, ein- IKiisomia son fi^, trempa ses mains parricides dans le sang de sa mère, et, par une abominable curiosité , osa promener, sur ses cbanues éteints par la mort, des yeux que les remord.s auraient dû remplir de larmes. Ce tjTan, dont la mémoire sera h jamais en horreur, était pourtant le plus puissant des hommes. Sou empire embrassait tout ce qui est compris entre les climats glacés du Nord et les plaines brûlantes du Midi. Maître de l'univers, il ne put . l'étre de sa fureur; et pour la signaler davantage, il se servit également du fer et du poison, s

Pr.i Mais je n'ai jamais, lui dis-je alors, été dominé par l'ambition. J'ai désiré seulement le |Miiivoirdc hiire le bien et les occasions d’exercer ma vertu , que l'oisiveté pouvait énerver. • — « C'est U,merépondit-elle, la passioiides grandes ûmes , mais qui pourtant ne sont point encore arrivées à la perfottion. Elles se laissent enflainmer par le d^ir d'acquérir de la gloire , en servant utilement leur patrie. Cette passkio est belle sans doute; mais au fond , qu'elle est frivole! Considérez, eu effet, ce que c'est que la terre. Il est démontré que, comparée à la vaste étendue des cieux, elle n’est qu'un (loiiit, un rien dans l’univers. Or, de cette terre, qui est si peu de chose , à peine , comme le dit Itolémce, la quatrième partie en est-elle habitée. Si, de (Ttte partie, nous retranchons encore ce que 1rs lacs et les mers en couvrent de leurs eaux , et ce que lesdéserts en oirupent, à quoi se réduira ce que les hommes en habitent? Cependant, renfermé dans un point de cette petite partie de l'niiivers, vous songez à la remplir du bruit de votre renommée , et à y rendre votre nom célèbre. La belle gloire , en eflél , que celle qui

LA PHILOSOPHIE

est cuoceutrée dans des bornes aussi étroites! et encore cet e.space si borné est-il partagé entre des nations dont les langues, les mtrurs et la manière de vivre sont diflérentcs. I j difficulté des chemins, la diversité du langage , le |>eu d'Iiabitude et de rrl.itiun qu'elles ont entre elles, sont autant d'obstacles qui empéclici-oiit votre réputation de s'y répandre. Eh ! comment un )>articulier y scrail-il connu? la plupart des villes oc le sont pas. Cicéron noos apprend que de son temps l'empire romain, qui pour lors était au plus haut point de sa gloire, et si formidable aux Parthes, n'était [las connu au-delà du nHint Caucase. Voyez donc dans quelles Ironies étroites sera concentrée cette gloire que vous pensez étendre autant que l'univers. I.e nom d'un citoyen romain se fera-t-il connaître où l'empire romain n'est pas connu lui-méme? .\joutez à cela que les préjugés des nations sont si opposés les uns aux auti-es , que ce qui mérite une couronne chez les unes, est puni de mort chez les autres. Ainsi donc, quel(|uc affamé de gloire que vous soyez , vous ne parviendrez jamais à étendre la votre parmi 1rs peiiplrs divers qui vous environnent. Contentez-vous donc de voir votre renommée renfermée dans votre patrie, et cette gloire immortelle, qui fait l'objet de vus désirs les plus ardens, concentrée au milieu de vos concitoyens. Etes-vous sûr même qu'elle passera à la postérité? Combien de noms illustres, faute d'historiens qui les aient célébrés, sont tombés dans un oubli éternel ! Les histoires elles-mêmes, ainsi que leurs auteurs, ne vontelles pas se perdre dans l'ombre de l'avenir? Vous vous Uattez pourtant d'une gloriense immortalité , et vous prenez pour une réalité l'idée chimérique que vous vous en formez. Maisquclle que puisse être la durée de votre gloire , qu'estclle comparée avec l'éternité? Le moindre moment a quelque proportion avec dix mille années, parce que ces deux espaces sont finis et limités; mais multipliez tant qu'il vous plaira ces dix mille années , la somme qui en résultera ne pourra jamais entrer en comparaison avec la durée infinie de l'éZcrnité. Car si une chose finie et limitée a toqjours quelque proportioii avec une autre qui l'est aussi , elle ne peut jamais en avoir aucune avec l'infini. Ainsi, quelque élriidue, quelque durée que puis.se avoir votre gloire, clic doit être regardée par rap|M>rt

rtÎTitigIc

PAR BOIXE

1 l'inépuisable durée de l’élemité , non-seulement comme peu de chose, mais comme un vrai néant. Cependant, insensés! vous ne faites le bien que pour acquérir cette vaine fumée de I7k>irc, cette ombre de réputation. la récompense de vos actions, que vous ne devriez attendre que do témoigpiage satisbiisant de votre conscience et du plaisir de pratiquer la vertu pour la vertu même, vous la cherchez dans l'opinion et dans les vains discours des hommes. Faiblesse ridicule dont un certain railleur se moqua bien plaisamment nn jour ! Un de ces philosophes, qui ne le sont que de nom, ayant été insulté par quelqu'un , i Voici le moment , lui dit notre railleur, de connaître si tu es véritablement philo.sopbe; ta patience en déridera.» Alors le prétendu sage rassemble tontes les forces de son Ime, se contient de son miens ; et, fier de sa victoire : «Ai-je su souffrir? suis-je philosophe? a'écria-t-il insolemment. » — « Je croirais que lu l'es, dit le railleur, si tu avais su te taire. »Qu'il me soit permis de le dire , ces hommes dislingoés qui ne pensent qu'à la gloire, car c'est d'eui qu'il s'agit ici, que leur reviendra-t-il après leur mort de toute la renommée qu'ils se seront faite ici-bas? Car si, ce que je me crois bien fondé à nier, l'homme meurt>toul entier, et que tout finisse avec lui , sa gloire ne sera plus rien quand il ne sera plus. Si, au contraire, l'àme qui n'a rien à se reprocher, dés qu'elle est délivrée de la prison de son corps, va faire son séjour dans lescieui, ra.ssasiée d'iiiie gloire plus pure , elle méprise tonte la gknre de ce bas-monde. Pense-t-on ans vanités de la terre quatid on jouit des biens solides qui nous sont réservés dans le ciel ?

V. «Que celui qui met le souverain bien dans la gloire , et qui ii'a de passion que pour elie , mesure l'immense étendue des cirai et les bornes étroites de la terre. Il aura honte de chercher nn nom qui , quelque célèbre qu'il suit, ne remplira jamais ce petit amas de boue. Hommes orgucilleiii! vous cherchez en vain à vous élever au-dessus de votre eunditiun mortelle. Quand votre renommée serait partout répatidue; quand toutes les lanpies publieraient vos louanges , la mort ne res|>ectera ni les litres de votre mai.son ni ceui de votre gloire, mie frappe également les grands et 1rs |ielils : sa fiui rend tout é|pil. (>ù sont maintenant

-LIVRE II. 20r

ce Fahricins, si fldéie à sa patrie, ce Bnitus, si générrai défenseur de la liberté, ce Caton, censeur si sévère des m<rurs.“ Le peu de lettres qui forment leur nom est tout ce qui reste d'eui. noms subsistent encore avec honneur ; mais i(ue sont devenus ceui qu'ils désignent? Quelle que .soit votre renommée, vous n'en serez pas moins cendre et poussière dans le tombeau ; et si vous croyez qu'elle vous donnera une seconde vie , songez que quand elle viendra à s'anéantir, elle vous fera aussi éprouver une seconde mort.

Pr. « Mais afin que vous ne pensiez pas que j'aie contre la fortune une haine implacable et assez déraisonnable pour oc lui pas rendre justice, j'avoue qu'elle rend quelquefois un grand service aui hommes, et c'est lorsqu'elle se montre à eui à découvtTt , et qu'elle leur fait coonalire à fond son caractère et sa conduite. \oœ ne comprenez peut-être pas encore ce que je veux dire ; c'est en efi'et qtKl<|iie chose de si singulier, que j'ai de la peine à i'e\)>rimrr comme je le désire. Je pense que la mauvaise fortune est plus avantageuse aux liommes que la prospérité. Fn effet, celic-ci ies abuse continuelleuicot sous l'apparence séductrice d'une fausse félicité ; celle-là leur découvre la vérité lorsque, par scs chaiigrmrns continucLs, elle 101» montre son inconstance natureile : crile-ci les abuse; celle-là les détrompe : celle-ci captive leurs cceurs par les charmes des fini bieus de ce monde; celle-là leur rend la liberté, en ieur en faisant connaître b f-agilité et le néant. Aussi, l'une est toujours enflée d'orgueil, dissipalrice, insensée; elle ne se connaît pas eile-uiénie : l'autre, au contraire, est toujours sobre, retenue, et l'adversité qu'elle éiirouve b rend plus éclairée et plus prudente : enfin , la prospérité corrompt les gens de bien même cl l«i entraîne au mal ; b mauvaise fortune, au contraire, les arrarhe à la airruption , et les force de se tourner du oùté du vrai bien. El ne regardez-vous pas comme quelque chose de bien précieux l'avantage que vous a procuré cette fiirtuue bmenlable que vous éprouvez, ru vous faisant connaître à fond le cteur de vus amis? Vous avez, par son moyen, reconnu ceux qui méritent ce nom d'avec ceux qui n'avaient que le masque de l'amitié. Iz:s amis de b firtuue vous mit abandonné, les vdtrcs vous sont restés

2fl8 COMSOLATION DE

ridèles. A quel prix o'aariez-vous pas acheté cette connaissance dans le temps de votre prétendue félicité? Ne vous plaignez donc plus d’avoir perdu de vaines richesses; vous avez trouvé le plus grand des trésors , de vrais amis.

Amitié! amour! principes de toute union, c'rst vous qui foiles la stabilité de l'univers. Si, chaque jour, le soleil sur son char nous ramène la lumière, s'il prête à la lune sa splendeur liendant la nuit, si les flots impétueux de la mer trouvent des homes que leur fureur est forcée de respecter , c'est l'amour tout-puissant qui a établi ce bel ordre. Il régne sur la terre, dans la mer et dans les deux. S'il en abandonnait on seul moment la conduite, cette liarmonie ravissante se changerait en une guerre universelle; ce monde , dont tous les mouvemens sont si sagement et si invariablement réglés, trouverait sa drstmetion dans les élémens mêmes qui le composent. C'est lui qui unit les peuples entre eux par les liens sacrés de la société; il unit les cœurs des époux par des liens plus tendres encore , ceux d'un chaste mariage. O que les hommes seraient heureux si cet amour ré|piail toujours dans les âmes comme il règne dans les deux ! d

Pr. Enchanté de ce que la Philosophie venait de me dire, je restai long-temps dans une espèce de ravissement; je n'en sortis que pour m'écrier : • O puissante consolatrice des conirs affligés ! la douceur de vos acceiis et l'excellence de vos maximes ont fait tant d'impression sur mon éme, que je me crois maintenant à l'épreuve de tous les coups de la fortune. Non-seulement je ne crains plus ces remèdes violens dont vous m'avez parlé , mais je vous prie avec instance de roc les administrer sans délai. »— • J'ai bien senti, me répondit-elle , que mes di.scours ont pénétré dans ton cœur; j'ai attendu patiemment ces bonoss dispositions, ou plutôt je les ai produites en lot. Ce qui me reste ê dire , semblable à certains remèdes, a quelque amertume d'abord , mais rien n'est plus agréable ensuite. Tu me parais extrêmement avkle , mais ton ardeur serait

LA PHILOSOPHIE

encore mille fois plus violente si tu savais oA je veux te conduire. Cest k la félicité, félicité dont tu as bien quelque légère idée ; mais trop occupé de ce qui n'en est que l'appansice, tu ne peux encore la contempler en eUennème. • — c HAtcz-vous donc, lui dis-je , de me U faire connaître telle qu'elle est. • — «Je l'entreprends volontiers, ajouta-t-elle, mais je veux auparavant essayer de le |irindre l'espèce de béatitude qui t'est connue, afin qu'envisageant ensuite son contraire, tu reconnaisses enfin la vraie félicité.

/'. « Quiconque veut semer pour recueillir, aanmence à défricher son champ, et à en arracher les épines et les mauvaises herbes, afin que la terre, débarrassée de ces productions inutiles , puisse fournir plus d'alimetis aux précieux dons de Cérês. Si notre palais est affecté par quelque chose d'un goôt désagréable, le miel que nous inangeoas ensuite nous paraîtra infinimcnl plus doux et plus délicieux. La .sérénité des deux a des charmes plus puissans après un violent orage. La clarté du jour n'est jamais plus agréable qu'au motnent où l'aurore dissipe les épaisses ténèbres d'une sombre nuit. Ainsi, commence par t'arracher aux illusions des biens fiiux et trompeurs, et le vrai bonheur pénétrera plus facilement dans ton âme. >

Pr. Alors les yeux fixés, recueillie en elle-même, et comme ret irée dans le sancl uaire le plus intime de son âme, elle commença ainsi son discours. «Tous les hommes que tant de soins agitent, que tant de passions tourmentent, tendent par mille chemins diflérens au même but, au bonheur. Or, le vrai bonheur est celui qui satisfait .si pleinement le cœur qui le possède, qu'il ne. lui reste plus rien à désirer. Ce souverain bien doit donc renfermer en soi tous les antres biens, car il ne serait pas le bien suprême s'il laissait désirer quelque chose hors de lui. La béatitude est donc un état parlait , par la réunion de tous les biens. Cest À cet état heureux que tous les hommes tendent par des routes diffl^ntes ; car tout homme a un désir inné du vrai bien ; mais par une erreur fimeste, la plupart se laissent séduire par des biens faux et trompeurs. Les uns, croyant que le bien suprême consiste â ne manquer de rien, travaillent nuit et jour à aceumuler des richesses ; les autres, pensant qu'il consiste dans les honneurs, ne s’occupent que du soin d'y oarvenir. afin de s'attirer les hommages de leurs

:'.yitizcd by CtJOgle

PAR BOÈCK. — LIVRE m. 299

coDdtoyeiu. CeuKi le mettent dam la sooveraiue puiasance, et veulent en conaeqnencc on r^ipier aur les hamraea, ou partage le pouvoir de ceux qui portent la cooroune. Ceux-là s'imaginent que U gloire est le plus grand de tous les biens , et toute leur ambition est de se rendre iUttstres par les armes on par les sciences. Il en est d'autres qui font consister la félicité dans la joie , et qui ne croient heureux que cenx qui nagnat dans les plaisirs. Il en est même qui ne recherchent quelques-uns de ces moyens que pour se procurer les autres : tels sont ceux qui ne désirent les richesses que pour en acheter la puissance et les plaisirs ; et ceux qui n'ambitionnent le pouvoir souverain que pour être en état d’amasser des richesses et de se foire un grand nom. Voilà donc ce qui partage toutes les affections des hommes : l'illustration, l'autorité et l'estime publique, qui semblent être des sources infoillibles de gloire , une famille et des enfons , qui semblent être une source as.surée de joie et de bonheur. Je ne parle point de l'amitié, elle n’est peut-être point du ressort de la fortune ; elle ne reconnaît que l'empire de la vertu. Pour tout le reste, on ne le cherche que pour s'assurer une puissance plus absolue, ou des plaisirs plus abondans. I.es avantages du corps se rapportent visiblement aux biens dont je viens de parler; car une constitution forte, une taille avantageuse, donnent une espèce de supériorité; la beauté donne de la réputation, et la santé est la source des plaisirs. On ne recherche en tout cela que la béatitude, car il est certain que ce que chacun désire avec le plus d'ardeur, c'est ce qui lui parait être le souverain bien. Or, nous l'avons dit , le souverain bien et la mie félicité sont nne même chose; chacnn regarde donc l'objet de ses désirs comme le mi bonheur. Ainsi, pour foire le tableau de la félicité de ce monde, U ne fout que réunir les richesses, les dignités, la puissance, la gloire et les plaisirs. Ëpicure , qui ne considérait que ces objets , faisait en conséquence etmsister le vrai bien dans la seule volupté qu’ils produisent tous, plus ou moins, parce que chacun d'eux affecte plus ou moins l'àme, mais toujours agréablement. Revenons aux différens pencha ns des hommes ; tous cherchent le souverain bien; mais leurs yeux étant obscurcis par les affections humaines, ils s'égarent souvent dans la route qui y conduit.

Tel dans le fort de son ivresse, un homme accablé par le vin , s’égare à la porte de sa maison. Quoi donc ! a-t-on tort de faire tout ce qu'on peut pour ne manquer de rien? Mon, sans doute , puisque rien ne contribue plus au bonheur que cette aisance désirable par laquelle l’homme se suffit à lui-même et ti'a pas besoin d'autrui. A-t-on tort aussi de penser que le bien suprême est souverainement digne de nos hommages? Encore moins; car ce qui fait l'objet des désirs de tous les hommes ne peut être que quelque chose de fort respectable. La puissance ne doit-elle pas aussi être mise au rang des vrais biens? peut^l y avoir rien de parfait sans elle ? la gloire n'a-t-elle pas aussi son jirix? ce qui est souverainement excellent peut-il ne pas être infiniment giorienx ? Je ne parle point des plaisirs, mais la béatitude ne peut certainement être accompagnée de tristesse. I-a béatitude est l'objet de tous les désira, et l'on ne désire jamais que ce qui foit plaisir. I.es hommes ne recherdient donc les dignités, la puls.sance, la gloire, la volupté , que parce qu'ils pensent par ces choses se procurer l'aisance de la vie, des hunjmages flatteurs, une réputation éclatante et une sati.sfoctkm parfaite. C'est donc au vrai bien que les hommes tendent par tant de routes différentes, et telle est la force invincible de Immature, que, quoiqu'ils soient si peu d'accord sur les moyens, ils ne se proposent pourtant tous qu'une seule et même fin.

F. « Admirons la puissance de la nature : elle gouverne le monde en souveraine ; elle le conserve par les sages lois qu'elle y a établies ; elle unit par des liens indissolubles tous les êtres qui le composent. Malgré tous les cbatigemens qn’ils éprouvent , son instinct est toujours le même en eux. Tirez un lion des déserts de l’Afrique, etapprivoisez-Ie; qu’enchaîné il vous suive, il vous craigne , et reçoive fomiliêrement devons sa nourriture ordinaire; si le hasard lui foit gohter une fois le sang, sa première férocité reprenant le dessus , il fera tout trembler par ses rugissemens; il brisera sa chaîne, et sou propre maître sera peut-être la première victime de sa fureur. Mettez en cage un oiseau accoutumé à voltiger en chantant d'arbre en arbre; foites votre plaisir de lui fournir abondamment la nourriture la plus agréable; si en sautant dans, sa prison il aperçoit de loin l'ombre des forêts ,

Di.

il méprisera la nourriture que vous lui présenterez, il la IVHiIrra dédaifpirusenient aui pieds , il tombera dans une mélancolie profonde : dans son ramafi;e plaintif, il neclianlera que les forêts; il soupirera sans cesse , et ne soupirera que pour elles, liiez un arbrisseau, sa cime obéissante s'incline au fpH de votre main; cessez de le retenir, il reprend son premier état , et se redresse avec élan, l/t soleil chaque soir tomlie dans les mers de l'I lespérie ; mais , par une route sccri’Ie , le lendemain il se retrouve sur son cliar aui portes de l'Orient. Ainsi tout en ce monde revient à son premier état. L’ordre constant de l'univers est que chaque chose se renouvelle au moment qu'elle semÜe finir , et tout y roule ainsi dans un cercle éternel.

l’r. « Les animaux eux-mêmes ont aussi quelque idée, quoique très imparfaite, de leur premier principe et de la béatitude qui est leur fin. Leur instinct les fait tendre au vrai bien,rX mille erreurs les en éloignent , comme elles en éloignent les hommes. Les hommes, en effet , parviennent-ils jamais à la béatitude parles moyens qu'ils croient propres i les y conduire? Si les riches.ses , les honneurs et les autres choses de ce genre peuvent procurer à un homme tout ce qu'il peut désirer, j'avouerai que leur possession peut faire des heureux. Mais si elles ne peuvent tenir ce qu'elles promettent ; si en les pos.sédant on manque encore de bien des dioses, il faut convenir qu'elle n'est qu'une ombre lrom|)Cuse de la Klicité. Or c'est toi-même que j'interroge, toi qui regorgeais de richesses il y a peu de Icnips. Dans la plus grande abondance , n'as-tu jamais ressenti de trouble en ton âme? étais-tu â l'épreuve de ces émotions que cause une iqjurc reçue? » — «Non, je l'avoue; je n'ai jamais eu l'esprit assez tranquille pour être libre de toute inquiétude. » — « Cela venait sans doute de ce qu'il te manquait des clioscs que tu souhaitais , ou que tu en éprouvais d'autres dont lu aurais aouhailé d’être délivré. » — a Cela est vrai, j'en conviens.» — «Puisque tu souhaitais, il te manquait donc quelque cliose? » — « J’en conviens encore. • — «Conviens aussi queceluiqui mauquede ce qu'il désire, ne peut nullement se sufhreâ luimême?»— -«11 faut bien que j'en convienne.» — « Et cette insufhsauce, lu l'éprouvais au milieu de la plus grande almndance? » — ■ Cela est vrai, je ne peux le désavouer. » — « Tu

LA PHILOSOPHIE

dois donc en conclure que les richesses ne suffisent point â l'homme , puisqu'elles ne peuvent ni satisfaire ses désirs, ni même ses besoins; et c’est pourtant ce qu'elles semblaient lui promettre. Il faut encore soigneusement considérer que les richesses n’ont rien par elles-mêmes qui puisse les garantir de la main des voleurs; tu n'en peux pas disconvenir, puisque tous les jours le plus fort en dépouille le plus faible. I.e barreau, en effet, ne retentit que des clameurs de ceux qui se plaignent qu'on les a dépouillés de leurs biens ou par fiaude ou par violence. Chacun a donc besoin d'un secours étranger pour défendre scs richesses contre les attaques de ceux qui les convoitent. Voilà donc un efiêt bien contraire à l'idée qu’on se forme des richesses. On s'imagine qu'elles rendent l'homme indépendant, et se suffisant à lui-même; et au contraire , elles le mettent dans la nécessité d’implorer le secours d'autrui. Richesses impuissantes, peuvent-elles empêcher que l’homme ne soit tourmenté par la làim et par la soif? Iæs glaces de l'hiver respectent-elles l'opulenccfN'on, me diras-tu; mais l’homme opulent trouve dans ses richesses de quoi fournir abondamment à tous ses besoins Dis plutât qu'il y trouve de quoi les soulager; mais l’cn délivTCnt-elIes absolument? D'ailleurs l'opulence, quelle qu'elle soit, désire toujours avec avidité. Il lui manque donc toujours quelque chose, l’n rien suffit à la nature : rien ne suffît à la cupidité. Si donc les richcs.ses , loin de délivrer l'homme de l'indigence , ne font qu'enflammer sesdésirs sans satisfaire ses besoins, pouvons-nous penserqu'ellessuffi.sentâ. son bonheur?

r. « Qu'il en accumule à son gré; que telles qu'un torrent elles coulent sans cesse dans ses trésors; qu'il y réunisse toutes les pierres précieuses que renferment les riches bordsde la mer Rouge; que les plus vastes campagnes soient couvertes de ses nombreux troupeaux , et ne soient cultivées que pour lui ; tant qu'il vivra, il n'en sera pas moins en proie aux soucis dévorans; et quand il mourra , scs richesses infidèles l'abandonneront pour toujours : elles ne le suivront point au tombeau.

/'r O. Mais les dignités, me dira-t-on, ont quelque chose de plus grand; elles attirent âceuxqni en sontrevêtusla vénérât ion et les hommages des peuples. Faibles moyens encore pour rendre l’homme heureux ! Changent-elles son cœur ces,

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