‹ Choix d'ouvrages mystiquesChapitre 339 sur 684 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Que le MMTcraln poolife ne doit pni tant t’employer i tou- ■wtire tout let peupla i u puiManee, qu'à faire tout ton poanble puor h* MUrer lou* dana le giron de rÉglite.

La fin du livre précédent doit servir de commencement à celui-ci, et partant, suivant la promesse que je vous y ai foitc, il fout examiner à présent les choses qui sont au-dessous de vous. Il n'est pas nécessaire, très saint Père, que votis me demandiez quelles sont ces chuses-là; mais peut-être auriez-vous plus de sujet de me demander qui sont celles qui n'y sont pas. Il fondrait absolument sortir du monde, pour en trouver quelques-unes qui n'appartiennent point à vos soins. Vos ancêtres ont été destinés à la conquête , non pas de quelques nations particulières, mais de tout le monde universel. «Allez par tout l'univers,]) leur a-t-oii dit; et aussitôt ayant vendu leurs robes , ils se sont pourvus d'épées, c’est-à-dirt d'un langage tout de fou et d'un esprit plein d'ardeur, qui sont les armes puissantes dont on se sert pour le service de Dieu. Jusques où ne sont point allés ces illustres vainqueurs , ces enfons de conquérans? Jusques où ces braves n'oot-ils point porté leurs flèches acérées avec les cliarbous de désolation? «Leur

TRAITÉ DE LA CONSIDÉRATION

réputation s'eat répandue par toute la terre, et leurs paroles se sont fait entendre jusqu'aux derniers conBns du inonde. » Ces paroles toutes brûlantes du feu que le Sei|pieur a envoyé sur la terre, pénétraient et embrasaient tout le inonde. Ces généreux oombattans tombaient quelquefois par terre, mais ils ne succombaient pas; au contraire ils triomphaient même après leur mort. «Leur principauté, dit le psalmiste, a été puissamment aRermie, et ils ont été les princes de toute la terre. Vous leur avez succédé dans leur héritage, de telle sorte que vous êtes véritablement leur héritier, et Tunivers est votre liéritage. Mais de quelle manière cet héritage vous appartient , ou leur a appartenu , c'est ce qu'il fout maintenant examiner avec une juste considération. Car pour moi , je ne crois pas qu’on vous ait donné sur lui un pouvoir et un droit absolu en tontes forons, et il me semble que vous n'en avez seulement rc^ qu’une certaine administration qui voua a été confiée. Si vous prétendez usurper cette possession , sans doute vous y aurez de l’opposition de la part de celui qui a dit : «C’est à moi toute la rondeur de la terre , et toute sa plénitude. » Quoi ! peasezvous être celui dont parle le prophète , quand il dit : iToule la terre sera sa possession?» Cest Jésus-Christ seul qui la passède , et par le droit de la création, et par le mérite de la rédemption, et par la donation que son père lui en a foite. Et en effet, i quel autre a-t-on dit : «Demandez-moi, et je vous donnerai les nations pour votre héritage, et les extrémités de la terre pour votre possession?» n fout donc que vous lui en cédiez le domaine et la possession, et que vous vous contentiez d’en prendre le soin; c’est la part que vous y avez , vous ne devez pas y prétendre Avantage.

Mais quoi , me direz-vous, vous ne désavouez pas que j’y dois présider, et vous m’eu défendez la domination ! U est vrai, je Je soutiens de la sorte, comme si effectivement ce n'était pas y présider que d’en avoir l’intendance et le soin. Une ferme n'est-elle pas dépendante du fermier? et l’enfont de la maison n'est-il pat soumis i ton gouverneur? Cependant ni le fxumier n’est seigneur de la forme , ni le gouverneur de son Jeune maître. Ainsi vous présidez sur le monde pour lui servir de conseil, pour veiller à son bien et pour le conserver ; vous y présidrz

pour lui être utile ; vous y présidez «comme un serviteur fidèle et prudent que le Seigneur a établi sur sa fomille. • El pourquoi ? Afin de pourvoir i sa nourriture dans son besoin ; c’esl-.t-dirc pour gouverner, mais non pas pour dominer avec empire. Conduisez-vous de cette manière , et ne cherchez pas la domination sur les hommes , étant homme comme les autres , de peur que l'iniquité ne vienne à dominer sur vous. Mais je n’ai déjà que trop parlé de ce sqjet , lorsque j’ai traité la question « qui vous êtes. • J’ajouterai donc seulement ce mot , parce qu’il n’y a ni poison ni poignard que je craigne tant pour vous que la passion de dominer. Si vous ne voulez bien fort vous tromper, croyez assurément que vous n’avez point re^ plus que les grands apOtres , quelque chose que vous puissiez vous attribuer. Et souvenez-vous de cette parole de salut Paul : «Je suis redevable aux sages et aux fous. » Et si vous jugez qu’elle vous puisse être appliquée , souvenez-vous aussi que le fâcheux nom de redevable convient plulût à celui qui sert qu’à celui qui domine. Ainsi , c’est au serviteur qu’on parle dans l’ÉvangOe , quand on lui dit ; «Combien devez-vous à mon maître?» Si donc vous vous reconnaissez , non pas dominateur , mais débiteur aux sages et aux fous , vous devez employer tous vos soins , et considérer avec toute l’exactitude possible , comment vous pourrez foire pour queceuxqui ne sont pas sages le deviennent ; et pour que ceux qui se sont pervertis reprennent de meilleurs sentimens. Or de toutes les folies, il n'en est point , si je puis parler ainsi , de plus extravagante que l’infidélité; et partant vous êtes redevable aux nations infidèles, aux Juifs, anx Grecs et aux gentils.

Cest pourquoi il est de votre devoir de travailler en sorte que les mécréans se convertissent à la foi ; qu’étant convertis, ils ne s'en retitirent point, et que s’en étant retirés, ils y retournent ; que les médians soient remis dans le chemin de la vertu; que les dévoyés Soient rappdés à la connaissance de la vérité , et que les séducteurs soient convaincus par des raisons invindbles, aSn que, s’il est possible, ils s’amendent, sinon qu’iü déchéent de l’autorité et du pouvoir de séduire les autres. C’est principalement à ce genre d’insensés que vous devez inmdre garde ; j'entends les héréthpies et les

PAR SAINT BRRN

(diimutiques qui sont les sMuits et les sMucleurs , qui mordent comme des chiens et rusent comme des renards. Cesl , dis-jc, envers ceui-lè que vous devez absolument empioj^er tons vos soins pour les corriger; de peur qu’ils ne périssent , ou pour les réprimer, de peur qu'ils ne lassent périr les autres. Je tombe d'accord que le temps vous dispense de veiller après les Juifs, parce qu’ils ont leur temps qu'on ne peut avancer; mais il faut prévenir U conversion des gentils.

Rt i propos des gentils, qu’avez-vous A répondre sur ce qui les regarde? Ou bien plutôt , qu'est -ce que votre considération répond A votre demande? Quoi! nos pères ont-ils jugé A propos de donner des bornes A l'Ëvangile, et de suspendre la parole de la foi , tandis que l'infidélité subsiste? Quelle raison peut arrêter cette parole qui court avec tant de vitesse? Qui le premier en a interrompu le cours qui est si salutaire? Peut-être qu'ilsen ont eu quelque sujet que nous ne connaissons pas , ou quelque obligation de s'y opposer. Mais nous , quel sujet avons-nous de le dissimuler? En quelle sûreté de conscience pouvons-nous ne pas offrir Jésus- Christ A ccui qui ne l'ont point? N'est-cc pas retenir la vérité de Dieu dans l'injustice ? Il est certain que la conversion des gentils doit arriver un jour infaiUiblement , et nous attendons le temps auquel ils soient éclairés de la foi. Mais s’est-il jamais trouvé personne qui ait cru par hasard? «Comment croiront-ils? dit l'Apôtre, si on ne leur prêche l'Évangile? > Saint Pierre fut envoyé A Corneille et saint Philippe A l'Eunuque ; et si nous demandons un cicmplc plus récent, saint Augustin fot destiné par saint Grégoire pour donner la règle de la foi auz Anglais. VoilA ce que vous pouvez considérer en vous-même touchant les infidèles. Mais j'y njoutc encore l'opiniAIreté des Grecs qui sont avec noos et qui n’y sont pas, puisqu'ils nous sont unis par ù foi et qu'ils en sont séparés |>ar le schisme; quoiqu'en ce qui regarde la foi , il est vrai de dire qu'ils se sont assurément détournés du droit chemin. On y peut aussi joindre l'hérésie qui se glisse en cachette presque de tous côtés, et qui déploie sa foreur ouvertement en quelques endroits, se bAtant partout et en public d'engloutir les enfons de l'Église. Si vous me demandez en quel lieu cela arrive.

ceux que vousenvoyezsi souvent visiter les contrées du Midi le savent [varfiiitement et vous en pourront dire des nouvelles. Ils vont et viennent parmi eux, et passent tout proche de leur pays; mais nous n’avons point encore appris le bien qu’ils y ont fait : et peut-être l'aurions-nous su , s'ils n'eussent pas foit moins d'estime du salut des peuples que de l’or d'Espagne ; r'est A vous de remédier A ce mal.

Mais il y a encore une autre folie qui a presque jeté la sagrs.se de la foi dans l'extravagance; je ne sais comment ce venin a déjA infecté presque toute l’Église catholique. Car, tandis que chacun de nous ne cherche que ses intérêts, il ai^ rive que nous portant envie et nous attaquant les uns les autres, nous nous entretenons dans les aversions , nous nous animons aux injures , nous nous entreprenons par les procès, nous noos dressons des embûches , nous nous portons aux détractions, nous nous emportons A des reproches , nous sommes opprimés par les plus puis.sans et nous opprimons les plus faibles. Ah ! que la méditation de votre co'ur sera dignement occupée A réprimer ce mallieurcux genre de folie qui, comme vous pouviez voir, s’est déjA emparé du corps mystique de Jésus-Christ , qui est la multitude des croyans. O ambition, supplice des ambitieux ! comment peux-tu plaire A tout le monde en tourmentant tout le monde? U n’est rien qui tourmente plus cruellement , rien qui cause de plus fochcuscs inquiétudes , et toutefois il n’est rien de si ordinaire parmi les hommes que ses pratiques. N'est-il pas vrai que le siège des apôtres est maintenant plus fréquenté par rainbition que par la dévotion? que sa voix se fait entendre tout au long du jour dans votre palais? que toute la discipline des lois et des canons ne travaille que pour son profit? et que, par une avidité insatiable, toute l’avarice des Italiens n’aspire qu’A se remplir de ses dépouilles? Qu’est-ce qui interrompt davantage ou qui vous fiiit plus souvent quitter vos exercices spirituels? Combien de fois ce mal qni n’a point de repos, et qui n’en donne point aux autres, a-t-il fait avorter vos saintes et fécondes veilles? C’est une autre chose que les opprimés forment leur appel devant vous , et autre chose que les ambitieux cherchent A régner dans l’Église par votre moyen. Vous ne devez nullement ni manquer A ceux-IA , ni condescendre A

350 TRAITE DE LA CONSIDERATION

ceux-ci; mais cependant on mCprise les premiers et on favorise ies seconds avec la dernière iqjustice, quoique néanmoins vous soyez également rrdcvable aux uns et aux autres; aux opprimés pour les relever de leur misère, et aux ambitieux pour réprimer leur insolence.

CHAPITUIC II.

De l’ordre qa’il faut fçardcr dan* U-* appHlalion* du «aint siettv aiwstultqnc.

Puisque nous voici tombés sur le sujet des appellations, il ne sera pas liors de propos d'en traiter un peu plus amplement. Il est besoin d'une fort ipandc et sainte considération dans ces sortes d'affaires, de peur que ce qui a été institué par une pure nécessité ne devienne toot-à-fiiit inutile par le mauvais usage qu'on en peut feire. Et à moins qu'on y apitorte toute la modéraion possible, je crois qu'il en pourrait arriver des dommages très considérables. On ippelle devant vous de tous les endroits du monde : ce qui est véritablement un témoignage invincible de votre singulière primauté. Mais si vous voulez demeurer dans de justes sentimens, vous ne vous réjouirez point tant de votre prérogative que de l’utilité qui en peut revenir à tous les fidèles , puisqu'on dit aux apdtres: «Ce n'est pas de ce que les malins esprits vous sont soumis , que vous devez prendre sujet de vous réjouir. > Il est vrai , comme j'ai déjè dit , qu'on appelle devant vous de tous edtés, et Dieu veuille que ce soit avec autant d'utilité que de nécessité ; Dieu veuille qu'aussitôt que celui qui est dans l'oppression crie, celui qui l'opprime le sente , et que la misère du pauvre n'augmente point l'orgueil de l'impie. Qu'y a- 1- il de plus beau que de voir l’invocation de votre nom servir d’asile à rinnocence opprimée et d'épouvante é la malice artificieuse ? et au contraire , quoi de plus pervers et de plus iqjuste que de voir celui qui &it injure à un autre, s'en rettHimer avec joie, et celui qui l'a soufferte, s’étre donné de la peine inutilement et sans aucun fi'uil ? Certainement =1 y aurait de l'inhumanité en vous, si vous n'ciiez point touché du malheur de celui qui , outre le déplaisir qu'il a rc(u dans les iqjures qu'on lui a faites, est doublement affligé par les fiitigues d'un long chemin et par les dépenses excessives qui l'ont ruiné. Mais aussi vous

ne feriez pas moins paraître de lâchété si voua ne traitiez pas avec toute la sévérité nécessaire celui qui a été en partie l'auteur et en partie la cause de tant de misères. Éveillez-vous donc, homme de Dieu , lorsque ces malheurs arrivent ; que votre compassion s'émeuve et que votre indignation se fasse connaître dans ces occasions; vous devez l’une à l'offensé et l’autre à celui qui a fait l'offense. Faites en sorte qne celui-là soit consolé par le rétablissement de toutes ses pertes, par la réparation des iiùures qu'on lui a Faites , et par la fin de ses misères ; et que celuici se repente d'avoir bit ce qu'il n'a pas eu crainte de commettre, et qu'il n'ait pas sqjet de se moquer des peines qu'il a Fait souflrir à l’innocent.

Mon sentiment serait aussi de faire subir la même peine à celui qui aura appelé sans sujet. C'est la règle immuable de la justice divine, et si je ne me trompe , la loi même des appellations, qui vous prescrit cette juste pratique, afin qu'une appellation illicitement usurpée ne puisse tourner à l'avantage de l'appelant, ni servir au préjudice de l'intimé. En ^t, pourquoi souffrira-t-on qu'un homme ait été obligé de subir de grandes Fatigues inutilement? Il est bien plus juste que celui qui a voulu faire du mal à son prochain , s'en soit fait à soi-méme. Cest une iqjustice d’avoir appelé iqjustement , mais appeler iqjustement sans être puni , c'est entretenir les appellations iqjustes. Or toute appellation à laquelle on n'a point été contraint par déni de justice, est iqjuste. Il est bien permis à une personne d'appeler lorsqu'on lui bit du tort, mais non pas pour faire tort à un autre. On peut licitement appeler d'une sentence; mais on ne le peut qu'injustement avant la sentence, à moins que le grief ne soit tout-a-bit manifrsle.Rartant, celui qui appelle sans être grevé, dhit connaître clairement , ou qu'fl a dessein de donner de la peine, ou qu’il veut gagner du temps. Or l'aplallation doit être un refuge pour les gens de bien , et non un subterfuge pour les méchans. Combien avons-nous vu de personnes qui ont été poussées à Faire ces appellations , afin que , [tendant ce tcmps-là, il leur fût permis de birc ce qui ne leur était permis en nul autre temps ! Nous savons même que quelques-uns ont pris sqjct de passer toute leur vie dans des pratiques abominables , par cxenqile d'incestes et d'adul-

PAR SAIM BERNARD. - LIVRE III

tèrcs, sous prétexte d'une appellalion frivole. Qu'fSt-ce que cela? donner protection à l'impudicité au lieu de jeter la terreur dans l'esprit des impudiqoes.Jusquesàqnanddonc dissimulem-vous , ou au moins ne vous apercevrez-vous point du murmure et des plaintes de toute la terre? Jusqurs à quand dormirez-vous? Jusques i quand votre considération ne s'éveillera-t-elle point pour mettre ordre à tant d'abus et de désordres de toutes ces appellations? Elles se pratiquent contre le droit et la justice, contre la coutume et la raison. Un ne hit nul discernement de lieu, de moyen, de temps, de cause ni de personne. On les interjette indifféremment sans aucun sqjet , et très souvent avec beaucoup de malice. C'était autrefois un très puissant moyen d'épouvanter ceux qui voulaient foire du mal aux autres ; et aqjourd'hui les méchans s'en sei^ vent pour donner de la terreur aux bons. « L'antidote s'est changé en poison; mais ce changement ne vient point de la droite du Très-Haut, s Les gens de bien sont intimidés par les impies, aBn d'èire empêchés de foire du bien, et effectivement ils en sont empêchés par la crainte qu'ils ont de vos fulminations. On appelle les évêques aBn qu'ils n'osent prendre la liberté de rompre ou de défendre les mariages iUicites ; et on appelle de leurs jugemens aBn qu'ils ne puissent châtier ni réprimer les rapines , les larcins, les sacrilèges et autres semblables crimes. On appelle de leurs sentences afln de leur ôter le pouvoir de refuser ou de suspendre les personnes infâmes et indignes des offices sacrés et des bénéfices ecclésiastiques. Quel remède trouverez-veus â un mal si dengereux , afln d'einpècher que le moyen qu'on avait trouvé pour le guérir ne serve â lui donner la mort ? Notre Seigneur se mit en colère .autrefois de ce que la maison d'ora'^son était devenue une retraite de voleurs : et vous, qui êtes roa ministre, vous souffrez que ce qui était le bouclier des misérables serve d'armes à l'iqjustice! Voyez comme on prévient le bon droit des opprimés, et que les appelans ne sont pas tant ceux qui souffrent injure, que ceux qui b veulent foiresouffrir aux autres. Quel mystère y a-t-il là-dessous? Mais c'est à vous de l'examiner sérieusement, et BOB pas à moi de l'exagérer.

Mais , me dites-vous , pourquoi ceux qui sont appelés mal â propos ne viennent-ils pas se pré-

seuter pour foire voir leur innocence, et convaincre b malice de leurs adversaires? Je vous fois b même réponse qu'ils ont coutume de foire; c'est que nous ne voulons point, disent-ib, nous dionner de b peine inutilement. Il y a dans la cour de Rome des gens qui se portent entiè rement â foveriser les ap|>ebns, afin d'entretem'r et fomenter les appeUations; de sorte qu'il nons est plus avanUgeux de renoncer â notre droit , en demeurant paisibles chez nous, que d'y renoncer à Home malgré nous.

Four moi , je vous avoue que je n'ai pas b<»ucoup de peine i les croire : car, en effet , od trouverez-vous dans un si (prand nombre d'ap pelbtionsqui se font anjourd'hni, un appelant qui ait été condamné à restituer un seul écu pour tous les dépens qu'il a foit foire mal à propos â l'intimé? Cest une chose bien surprenante, qu'après avoir examiné les raisons des parties, tous les appelans se trouvent toqjours bien fondés, et tous les intimés en défouL • Aimez b justice, dit le sage, vous qui êtes établis pour juger tout le monde. » Ce n'est pas assez que vous gardiez la justice , il fout encore que vous l'aimiez. Il est vrai que ceux qui la gardent , b gardent ; mais ceux qui l'aiment ont du zèle en sa faveur. Celui qui aime b justice, cherche b justice et b suit ; mais de plus, il poursuit et foit b guerre â riqjustice. Je sab bie»que vous n'êtes pas du sentiment de ces gens qui regardent les appelbtions comme une chasse abondante. Certainement j'ai honte de b maxime qui passe aqjourd'hui en proverbe parmi les inAdèles, « Nous avons découvert deux bons cerfs â courir. > Mais pour en parler avec plus de modération , il y a plus de raillerie en cette rencuntre que de justice. Néanmoins si vous aimez la justice, vous souffrirez les appelbtions; mais vous ne vous y attacherez point. Je ne vois pas pourtant que b justice d'un seul homme en votre personne puisse être beaucoup utile aux Églises de Dieu, lorsque les opinions de ceux qui ont un sentiment contraire emportent le dessus. Mais nous traiterons ce sqjet quand nous parlerons des choses qui sont autour de votre sainteté.

Pour le présent, necroyez pas vous employer inutilement â celte considération, en vous appliquant à bréfbrme des appellations, et en les rappebnt , s'il se peut , dans une pratique légitime. Et si vous me demandez, ou bien si vous

TRAITÉ DE LA CONSIDERATION

Toolez avoir quelqueéfjard i mon sentiment , je vous dirai qu'il ne iant ni mépriser les appellations, ni s'eu servir en toutes rencontres. Et véritablement j'ai de la peine à déterminer lequel des deux est le plus fâcheux; si ce n’est que le mauvais usa|;e semble nécessairement attirer après soi le mépris, et partant qu'il faut faire une plus forte guerre à celui qui cause plus de mal. Ou plutdt ne peut-on pas dire, que celui qui est mauvais en soi , et encure plus mauvais dans ses effots, est véritablement le plus nuisible? N'est-ce pas ce mauvais usage , qui n'affiiiblit pas seulement le droit de la nature, mais aussi qui le détruit entièrement ; n'est-ce pas lui qui diminue et même qui anéantit souvent le prix et la valeur des chuses les plus précieuses? Quoi de plus précieux que les sacremens? Dès lors poui^ tant qu’ils sont administrés par des personnes indignes, ou qu'on les profane par un mauvais usage , on n’en a plus d'estime ni de respect , et ou en fait d'autant moins de cas qu'ils sont destitués de la vénération qui leur est due. J'avoue que les appellations sont un grand bien et un bien général pour tout le monde, et même aussi nécessaire que le soleil l'est aux mortels; car c'est un soleil de justice qui découvre et qui réprouve les œuvres des ténèbres. Il les faut absolument conserver et maintenir, quand la nécessité les recherche , mais non pas quand elles servent d'inventions à la fourberie et â la mauvaise foi , telles que sont toutes les appellations abusives, qui ne soulagent point les misérables, mais qui favorisent la malice des appelant. Comment donc ne viendraient-elles point A mépris? Combien de personnes ont-elles relâché de leurs propres intérêts, eu déférant à ces sortes d'appellations, plutôt que de se tourmenter inutilement par la longueur des voyages? Plusieurs autres ne pouvant se résoudre à faire une perte volontaire , ont passé par-dessus ces appellations frivoles et méprisé ces grands noms, sans te soucier de ce qui en pouvait arriver.

Je vais vous rapporter pour l’exemple une chose qui ne va pas mal à ce sujet. Un certain homme avait fiancé une femme publiquement; le jour des noces étant arrivé, toutes choses étant préparées et les parens conviés, voici qu’un autre, qui voulait avoir cette femme de son voisin , vient inopinément à crier qu'il en appelait, assurant qu’elle lui avait été promise auparavant , et

qu'elle lui appartenait avec plus de justice. Alors le fiancé demeure tout interdit, les assistans te regardent ; le prêtre n'ose passer outre, et tout cet appareil est rendu inutile; chacun s'en retourne souper chez soi , et la fiancée demeure séparée de la table et du lit de son époux jusqu'à ce que l'un toit de retour de Rome. La chose est arrivée à Paris , la capitale des Gaules et le siège des rois. Dans la même ville, un autre particulier ayant fiancé une femme, avait pris jour pour la solennité des noces; sur ces entrefaites on fit courir un mauvais bruit, au rapptxl de quelques-uns qui disaient qu’il y avait un empêchement légitime qui devait arrêter le mariage. L'affaire fut portée devant le juge ecclésiaslique; mais sans attendre la sentence, on appela à Rome sans aucun sqjet et sans aucun grief, mais seulement à dessein de retarder l'a^ faire. Cependant le mari, soit qu'il ne voulût pas perdre tous les préparatifs qu'il avait foits, soit qu'il ne pût souffrir d'être privé plus long-temps de la compagnie de celle qu'il aimait , sans avoir égard ou feignant de ne savoir point l'appel qui avait été fait , accomplitce qu’Ü avait résolu de faire. Que dirai-je encore de ce qu'un certain jeune homme entreprit dernièrement dans l’égiise d' Auxerre? L’évéque du lieu étant décédé et le clergé s'étant assemblé selon la coutume pour en élire un autre en la place du défont , edni-d se présentant interjeta un appel et empêcha de passer outre , jusqu'à ce qu'il fût allé à Rome et en fût revenu. Néanmoins il ne déféra point lui-même à son appel, parce que voyant qu'on n'en tenait compte , comme étant frivole et déraisonnable, il assembla ses gens et fit une élection , sans se mettre en peine de celle qui avait été faite par les autres, trois jours auparavant.

Puisqu'il est visible par ces exemples et une infinité de semblables , que l’abus de ces appellations ne vient pas du mépris que l'on en frit, mais que le mépris vient de l'abus, voyez, je vous prie, d’où peut venir, que votre zèle se porte presque toujours à punir le mépris, et ne témoigne rien du désordre qui arrive par l’abus? Voulez-vous empêcher le mépris avec plus de succès, ayez soin que ce malheureux germe soit étouffé dans le ventre de sa méchante mère : ce qui arrivera infailliblement si vous punissez l’abus avec toute la sévérité qu'il mérite. Otez

jOOgle

PAR SAINT BERNARD — LIVRE lll.

l'tbas, et le mépris demeurera sans excuse; et dès lors qu'il ne pourra plus s'eicuser, il n'aura plus la hardiesse de paraître. Que personne u'en fiisse un mauvais usagée, et personne n'en fera de mépris, on au moins il s'en trouvera peu. Au reste, vous faites parfaitement bien en relusant la grâce ou le prétexte des appellations, de renvoyer plusieurs aflàircs à ceux qui eu ont l'intelligence et qui en peuvent prendre la connaissance avec plus d'exactitude, étant très certain qu'on rend la justice bien plus sPrement et plus promptement au lien où la connaissance du fait est plus as.surée et plus facile. Ah ! que par ce moyen , vous ferez bien plus de gréce aux parties , et combien vous leur épargnerez de peines et de dépenses. Tout ce que vous avez il prendre garde gdus particulièrement , c'est de bien connaître la capacité des personnes à qui vous donnerez ces sortes de commissions. J'au rais encore plusieurs choses à jouter avec utililésurcettematière; maisoomme jeme souviens de la résolution que j'ai prise, je me contente de vous donner quelque sujet d'y penser, et je passe à d'autres choses.

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