CHAPITRE IV
Quelle» qiuUM doivent avoir tes cooaeillcn et les offti-iers du aouverain pontife.
Parlons maintenant de ceux qui sont toqjours à vos côtés et qui vous servent de conseil. Ce sont des gens qui ne vous quittent point et qui vous sont intimes. Ainsi , s'ils sont gens de bien, ils le sont principalement |>our vous, et s'ils sont médians, leur malice vous est aussi plus préjudiciable qu'à personne. Ne dites point, s'il vous plaît, que votre santé est parfaite, lorsque vous vous plaignez du côté; je veux dire que
PAU SAI>’T BERNARD — LIVRE IV
>tNis ne pensiez point être homme de bien, en von» appuyant sur les médian». Car »i vous été* bon, quel fruit peut-on tirer d'une bonté qui ne se trouve qu’en vous seul? Et comme il me souvient de l’avoir déjà dit dans le liiTC précédent , quel proHI la justice d'un seul homme peut-elle apporter il l'Éijlisc, lorsque l’opinion de ceux qui sont dans une disposition contraire em- |>orf e le dessus? (^-rtainement votre bonté étant assiéf^e par les médians, n'est pas plus a.ssurée que votre santé dans le voisinafre d'un serpent. U n'est pas fort aisé de se (garantir d'un mal intestin; et tout au contraire on reçoit d'autant plus de sonlapement d'un bien domcsticpie que l'on eu jouit plus souvent. Mais soit qu’ils vous soula(;eut ou qu'il» vous donnent de la peine , é qui peut-on s'en prendre plus raisonnablement qu'é vous , qui les avez choisis ou qui les avez afptiés. Je ne parle pas de tous absolument, puisqu'il y en a quelquesuiis dont vous n'avez point frit le choix; mais qui vous ont élu euxmémes. Néanmoins, il n’ont point d'autre pouvoir que celui que vous leur avez donné ou que vous leur avez permis. Ainsi je reviens toujours à mon premier point; il faut vous imputer é vous-niéme tout ce que vous souffrez de celui qui ne peut rien faire sans votre permission. Cenx-lé mis à part, il faut encore que vous preniez bien (jarde de ne procéder pas sans uue );rande considération, au choix et à la réception de ceux que vous destinez à être employés dans un exercice de cette importance. Il est de votre devoir, à l’exemple de Moise, d'appeler et d'assembler de toutes part» de» vieillards, et non de jeunes têtes; des vieillards, dis-je, dans la probité de» mœurs plutôt que dans le nombre des années, et que vous connaissiez parfaitement pour de véritables anciens du peuple. Et de vrai ne doit-on pas choisir de toutes les parties du monde, ceux qui doivent être les ju|p^ du monde? Certes , il ne faut nullement recevoir à cet emploi celui qui sollicite pour y entrer. On n'a pas besoin de fpandes prières, mais de bon conseil dans cette rencontre. Il y a des choses que l'importunité de ceux qui nous prient , nous arrachent malgré nous ou que nous donnons qndqurlùis à une nécessité inévitable. Et cela se peut dans les chose» qui sont de notre disposition; mai» lorsqu'il ne m'est pas permis de ftiire ce que je voudrais, quel égard puis-je avoir à la
prière que l'on m'en fait? .Si ce n'est peut-être <|ue celui qui me prie, me fasse cette prière, non pas tant , afin que je veuille, mais afin qu'il me soit permis de vouloir ce qu'il désire. Il y a gens qui sollicitent de» faveur des autres , et il y en a qui sollicilent pour eux-mêmes. Il faut que vous teniez pour suspect celui pour lequel on vous sollicite, mais celui qui sollicite pour soiinémc a déjà reçu son jugcmeiit, puisqu'il n'importe que la sollicitation se fasse pour soi ou (tour autrui. .Sachez encore que tout eedésiastiqnc qui fré<|ucnle la cour sans être de la cour, esLassurémcnl de ce genre d'affamés ; et comptez du iKimbrc de 'ces solliciteurs, celui qui fait le complaisant et qui s'avance à parler sur la requête des particuliers, quoiqu'on apparence il ne sollicite jiour personne. Vous n'avez rien a craindre de la tête du scorpion , la piqûre ne vient que de sa queue.
Que si , comme il arrive assez souvent , vous sentez que votre cœur s'attcndri.s.se par les flatteries de ces sortes de gens, souvenez-vous qu’il est écrit. « Tout homme présente de lion vin au commencement , mais quand les gens du festin sont enivrés, alors il ne donne que le plus mauvais. >Ne faites pas plus d'estime de l'humilité de celui qui craint que de celui qui espère. Cest le propre d'une fiersonne adroite et artificieuse de témoigner beaucoup d'humilité lorsqu'elle a dessein d’obtenir quelque chose; et c’est de ce» gens-là dont jiarle l'Ecriture, quand elle dit. • Il y a des personnes qui s'humilient par un mauvais dessein , et dont l'intérieur est plein de fraude et de tromperie. » Vous pouvez prendre chez voiis-mème des exemples familiers et évidens de cette vérité. Combien en avez-vous reçu dans la posture de supplians, qui se sont rendus peu après importuns , insolcns , opiniâtres et rebelles ! Les derniers temps découvrent le mal intérieur que les premiers nous avaient caché. Un jemie homme qui parle beaucoup et qui s'attaclie à l'éloquence des termes, manque ordinairement de prudence et de sagesse ; vous devez le regarder comme le véritable ennemi de la justice. Aussi est-ce de ces faux frère» que veut liarler l'Aiiôtre quand il vous dit : ■ Prenez garde de n'imposer les mains sur personne avec précipitation.»
Cest pourquoi , après que vous aurez rejeté de votre cour toutes ces sortes de gens infectés,
: tizédbyjGoôgle
TRAITÉ DE LA CONSIDÉRATION
ayez soin sur toute chose de n'y admettre que des personnes dont vous ne puissiez jamais vous repentir. U vous serait honteui de rétracter souvent ce que vous auriez fait , et ce serait une chose malhonnête, de ne voir jamais de sûreté dans toutes vos résolutions. Esaminez donc très soigneusement en vous-mérae, rt avec ceux qui vous aiment, toutes les choses que vous anrez à faire. Pesez-les bien auparavant que de les faire, puisqu'il n'est plus temps de s’en dédire , après i|u'on les a Faites. Cestle conseil du sage ; «Fais toutes choses avec délibération , et tu ne te repentiras point après les avoir faites.» Persuadez-vous bien qu'il est très difficile de faire épreuve dans les cours, de ceux que l'on y doit recevoir, et partant, si cela se peut, il faut choisir des personnes qui aient été déjà éprouvées, et non pas les mettre à l'épreuve, après qu'on les a choisies. Pour nous, dans nos monastères, noos recevons toutes sortes de gens, dans l'espérance qu'ils se perfèctionnrront ; mais la coutume de la cour est d'y recevoir les gens de bien , plutôt que de les rendre tels. Que si nous avons reconnu par expérience qu'il y a beaucoup plus de gens de bien qui se sont pervertis à Ut cour, que de médians qui y soient devenus plus vertueux ; il est bien juste de chercher des personnes eu <tui la corruption ne soit point à craindre, ni l'amendement à souhaiter ; je veux dire des gens parfaits. Ainsi ne choississez point ceux qui demandent et qui courent après ces emplois; mais ceux qui les évitent, ou qui les refusent.
• Obligez ceüx-là d’y entrer, et même contraignez les y. » Je m'imagine que votre esprit se reposera sûrement dans les hommes qui ne sont point effrontées , et qui ont de l'honnêteté et de la crainte, pourvu qu'ils ne craignent que Dieu, et n’espèrent rien que de Dieu; qu'ils ne regardent pas aux mains, mais anx besoins de ceux qui viennent de loin ; qu’ils soutiennent fortement la cause des affligés, et qu'ils jugent avec équité la cause des débonnaires; qu'ils soient Ûen réglés dans leurs mœurs, recommandables par leur sainteté, disposés à l'obéissance , exercés à la patience , soumis aux règlemeiis, sévères à la censure, catliulii|ue$ dans la | foi , fidèles dans lenrs ministères, unanimes en la paix , et conformes dans l'unité ; qu'ils soient droits dans leurs jugemens , prévoyans dans leurs conseils , discrets dans leurs ordannances,
industrieux dans la disposition des clmses, courageux dans l'exécution , modestes dans leurs paroles , constans dans l'adversité , pieux dans la prospérité, modérés dans leur zèle ; qu'ils ne soient point lâches dans la compassion , point oisifs dans leur repos , point dissolus dans leur maison, (loint emportés dans les fi-slins, point inquiétés du soin de leurs affaires domestiques, point cupides du bien d'autrui, point prodigues du leur; enfin trèscirconspectsen toutes eboseset en tous lieux ; qu'ils ne refusent, ni ne rei-herchent les légations , toutes les fois qu'il est nécessaire d'agir |>uur les intérêts de Jésus-Christ ; qu'ils ne rejettent point par opimâtreté les choses dont ils s’excusent par modestie; que dans leur commissions , ils ne courent point après l'or et l'argent , mais qu'ils suivent Jésusklbrist avec grande pureté d'attention; qu'ils ne considèrent point la légation comme un moyen de faire de grands profits, et n'y chcrcbcnt point les présens, mais l'avancement des âmes; qu'ils représentent aux rois un saint Jean-Baptiste en leur personne, un .Moïse aux Égyptiens, un Phinée aux fomicateurs, un Élie aux idolâtres, un Ëliséc aux avares , un saint Pierre aux menteurs , un saint Paul anx blasphémateurs, et un Jésus-Christ aux gens de trafic; qu'ils instruisent les peuples, sans les mépriser; qu'ils épouvantent les riches sans les flatter ; qu'ils aient soin des pauvres, bien loin de les surcharger ; qu'ils méprisent et ne craignent point les menaces des princes; qu'ils n'entrent point avec tumulte dans les assemblées , et n'en sortent (loint en colère ; qu'ils ne dépouillent point les Églises ; mais qu'ils travaillent à leur réforme; et qu'au lieu d'épuiser les bourses, ils tâchent de remplir les cœurs , et de corriger les vices ; qu'ils conservent leur réputation, et n'envient point celle des autres ; qu'ils fassent estime de l'oraiauu , et la mettent en pratique, et qu'en toutes choses ils se confient plus en la prière qu'en leur industrie et en leur travail ; que leur entrée soit pacifique rt leur sortie nullement Fâcheuse ; que leurs discours soient édifians, leur vie juste, leur présence agréable, et leur mémoire en bénédictiou ; qu'ils I se rendent agréables par leurs œuvres plutôt que par leurs paroles, et qu'ils s'attirent le respect |Kir leurs actions vcrluenses, et non par leur ^ste rt leur orgueil ; qu'ils soient humbles avec les humbles, et innocens avec 1rs innocens ;
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PAR SAINT BERNARD. —LIVRE IV
<]u'ils reprennent sévèrement les endurcis, répriment 1rs médians, et rendent aux superbes ce qu'ils uut mérité ; qu'ils ne soient point ardens à s'enriehir ou enricliir leurs iamilles du bien des veuves et du patrimoine du cruciflx, donnant gratuitement ce qu'ils ont reçu de même , jugeant sans intérêts la cause de ceux qui souffrent injure, prenant vengeance des nations, et iTiant contre les pécliés des peuples; enfin , qui, à l'exemple des septantesde Moïse, fassent connaître il tout le monde qu'ils ont r«;u de votre esprit les saints mouvemens qui les (lorlrnt , suit absens, soit préscos, à ne travailler i|u'à vous plaire , et à plaire à Dieu ; qui retournent auprès de vous lâtigués de travaux, et non pas chargés de dépouilles; se glorifiant tout ensemble , non d’avoir rapporté avec eux tout ce qu’il y a de plus curieux et de plus précieux dans les |iays étrangers, mais d’avoir laissé la paix aux royaumes où ils ont été, la loi de Jésus-Christ aux barbares, le rr|K)S aux mona.slères, le bon ordre aux É|;lises, la discipline aux ecclésiastiques, et ù Dieu un peuple agréable et adonné aux bounes leuvres.