CHAPITRE
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Celui-là est assurément un grand homme qui tâche de se servir de l'usage des sens , comme des richesses des citoyens, en les employant pour le salut de son âme et de celles de plusieurs. Mais cet autre n'est pas moins â estimer qui s'en sert par la méditation , comme d'un degré pour monter â la connaissance des choses invisibles; et toute, la différence qu’on y peut trouver n’est autre, sinon que le dernier est plus agréable et l’autre plus utile, l’un plus heureux et l’autre plus fort. Or le plus grand de tous est celui qui , méprisant l’usage des choses et des sens corporels, autant qu’il est permisâla fragilité humaine, a pris l'habitude de s’envoler, pour ainsi dire , par la contemplation vers les choses célestes , sans y monter par degrés , mais par des transports inopinés et surprenans. Cest de ce dernier genre qu’étaient, comme je le crois, ces ravisseroens de saint Paul; je les appelle ravissemens et non élévations par degrés , puisque lui-méme témoigne qu'il a été ravi et non pas qu'il est monté ; d’où vient qu’il usait de ces termes : < soit que nous ayons été transportés à Dieu en esprit, s Et voici de quelle manière ces trois choses arrivent, lorsque la considération, quoique dans le lieu de son bannissement , étant devenue maîtresse par l’étude de la vertu et le sieours de la grâce , vient ou â réprimer la sensualité de peur qu'elle ne se rende insolente , ou
à la contraindre, depeurqu’elle ne s’échappe, ou âs’éloigner d’elle, de peur d’en être souillée ; dans le premier état , elle est plus puissante, dans le second plus libre, et dans le troisième plus pore, parce que ce transport et ce vol se font tout ensemble par les ailes de la pureté et de l’allégresse.
Voulez-vous que je vous distingue ces différentes espèces de considération par leurs propres noms? Appelons, s’il vous plaît, la première, dispensative, la seconde, estimative, et la troisième, spéculative. Les définitions particulières feront mieux connaître la nature de chacune. La dispensative est une considération qui se sert des sens et des choses sensibles avec ordre et liaison pour arriver jusqu’à Dieu. L’estimative est une comsidération qui examine et pèse toutes choses avec prudence et exactitude pour chercher Dieu; et la spécuUtive est une considération qui se recueille en elle-même et se retire des choses humaines , selon qu'elle est aidée de la grâce, pour contempler Dieu. Je crois que voua remarquez assez que celle-ci est le fruit des deux antres, et que si elles ne sc rapportent à cette dernière, elles pouiront bien paraître ce qu’on dit qu’elles sont , mais en effrt elles ne le seront pas. Car quant à la première, à moins qu'elle n’ait celle-ci en vue , elle sème beaucoup, et ne recueille rien. Pour la seconde , si elle ne s’y rapporte point, elle fiiit du chemin , mais elle n’avance guère. Et ainsi ce que la première désire et la seconde sent, la troisième le goûte. Ce sont pourtant les deux premières qui conduisent à ce goût , quoique plus tard, avec cette différence toutefois que l’on n’y arrive par la première qn’avec plus de travail , et par la seconde avec plus de repos.