CHAPITRE X
Qiie nom vivom d'opinion.
Tout le monde demeure d'accord que nous vivons d’opinion ; mais tout le monde ne comprend pas combien cette opinion a de force. Elle exerce un pouvoir absolu , ou pintét un empire tyrannique en différentes manières. EHe lait, selon 'son caprice, des heureux et des misérabbs, des pauvres et des riches , des sains et des malades ; étant certain que nul n'est ni heureux, ni riche, ni sain, s’il ne croit l’ètre. Elle cause la joie ou la tristesse, selon la persuasion dont les esprits sont prévenus, pintét que seloo b commodité ou l'incommodité quib ressentent. En effet , b plupart des hommes ont accoutumé de se réjouir ou de s’affliger par le préjugé qu'ils ont con^ de b beauté on de b malice d’un objet; et ce préjugé-b dépend toujours plutôt de l'opinion que de la vérité. Nous reconnaissons par expérience que quand le bien que nous espérions, ou le mal que nous appréliendions, est arrivé , le plaisir de l'un et l'ardeur de l’autre ou diminuent extrêmement , on se dissipent tout-O-bit.
L’opinion ne rend pas seulement l'avenir présent , elle rassemble les événemens qui sont attachés aux différentes parties du temps , et fait sentir en un moment tout son pouvoir. N’est-ce pas elle qui distribue toute seule les louanges, b réputathm et b gloire? Sans elle tons les trésors ni toutes les dignités ne pourraient eon-
tenter un ambitieux ni un avare. Aman tenait b premier rang dans le royaume d’Assuérua; il possédait des biens immenses, et il s’imagina être aussi malheureux que s'il n'eùt rien possédé , parce qu'un escbve avait manqué de se lever pour le saluer comme II entrait dans le pabis. Un autre grand mai que l’opinion produit, est qu'elb donne une aussi longue étendue au temps présent que s’il ne devait jamab finir et qu’elle resserre l'éternité. Ainsi du néant elle fait une éternité , et de l’éternité un néant. Il nous arrive aussi très souvent de juger des péchés par l’opinioo plutôt que par b raison, ce qui est cause que plusieurs tombent dans un vice lorsqu’ils tâchent d'éviter son contraire. Ainsi , celui qui veut éviter l’avarice tombe dans b prodigalité. Celui que l’on reprenait de bnteur et de paresse, devient inquiet et turbulent, et celui que l'on accusait d'ètre impudent, devient timi^. Enfin, l'opinion est cause que nous jugeons de nou»4nèmes, non selon b vMté, non selon le sincère témoignage de notre conscienee , mais selon b busse créance des hommes. Notre vanité et notre extravagaixx sont si extrêmes qu'au lieu ne nous contenter de b vie que noos possédons en nons-mèmes, nous en torchons une chimérique et imaginaire, qui ne subsbte qu'en idée, et qui ne dépend que de b pensée de certaines personnes qui ne nous connaissent point , qui ne nous aiment point , et dont nous avons souvent méprisé le jugement.
Négligeant ainsi b véritable vie , nous pre lions on très grand soin de conserver et d'embeUir une vie imaginaire et qui ne dépend que du caprice d'autrui ; de sorte que noos pensrriODS ne rien savoir, si les autres ne nous estimaient savans. Nous ne saurions jamais être délivrés de ces eirenrs et de ces illusions que psr b lumière queb grâce de Dieo répand dans nos âmes. Tonte opinion est vraie ou busse , selon qu’elle est éclairée d'une vraie ou d'une busse lumière.