CHAPITRE XIII
De ruUliM de la aolilude.
La solitude de corps et de cœur, où l'on cultive sans bruit son propre fonds, est d'une importance que l'un ne saurait assez estimer pour régler tout l'homme, tant au dehors qu'au dedans. Cest pour cela que les sages fuient la foule, qu’ils haïssent les longs discours, qu’ils forment leurs yeux et leurs oreilles à la curiosité, qu'ils ne se mêlent point d’afFaires où ils n’ont point d'intérêts, et qu'ils ont toujours dans l'esprit cette parole de l'Écriture : a Celui qui retranche de ses actions comprendra la sagesse. • Dieu est unique et seul ; il faut être seul pour le trouver. Que si la nécessité de procurer la gloire de Dieu oblige quelquefois un homme sage de vaquer à des fonctions extérieures , elle n'empêche pas que son éme n'ait une retraite intérieure, où étant comme dans son centre, il conserve la paix au milieu du tumulte. Il se retire à telle heure qu’il lui plaît dans le secret de son cœur, où il trouve un merveilleux ordre , et on parfoil repos. Ceux au contraire qui se répandent, cl qui se dissipent autour et comme dans rétendnc de la circonférence des aéatures, ne parviennent jamais i leur centre qui est Dieu.
C’est un supplice très rude à ceux qui ont peu de lumière et peu de sagesse de demeurer seuls pendant quelques heures, et de faire réflexion sur eux - mêmes. C’est pour cela qu’ils usent de tant d'adresse pour s’oublier, et qu’ils emploient si inutilement le temps, qui est la chose du
monde la plus précieuse. Les nécessités de la vie leur en dérobent une |iarlir, et le reste leur est si insupportable qu’ils cherchent toutes sortes d'occasions de le perdre. Ils appréhendent d'être seuls et de rcnlrer en eux-mêmes , parce qu'ils n’y rencontrent rien qui leur plaise. Ils ont horreur quand ils se regardent avec attention , et n'ayant chez eux que du chagrin, de la tristes.se et de l'inquiétude, ils cherchent du diverli.s.sement parmi les créatures. Ils se fuient quand ils voient qu'ils sont autres qu'ils ne voudraient, et que leur ùme est nue, difforme, chargée de pêchés et remplie de mi.sèrcs.
Il ne faut pas s'étonner de ce qu'il y a si [leu de personnes qui puissent supporter la solitude, et de ce que presque tout le monde aime le tumulte et les affaires. Plusieurs se tiennent malheureux quand ils n'en ont point , et ils le seront toujours jusqu'à ce qu'ils aient appris à demeurer en Dieu et en eux-mêmes , et à s’y reposer. I« Sauveur nous a enseigné que le nombre des élus est petit, au lieu que celui des appelés est fort grand , afin que nous fuyions le grand nombre , et que nous vivions parmi le plus (lelit . U faut même appréhender au milieu de ce pu-lit nombre, parce que nul ne sait combien peu il y a d'êlus.