CHAPITRE XXXVIII
De l'ordK de U cberilé.
Celui qui vit avec justice et avec sainteté, et qui sait le véritable prix desclioses, tient un tel ordre dans sa charité qu’il prend parde de ne pas aimer ce qu’il ne doit pas aimer, d’aimer ce qu’il doit aimer, et de ne l’aimer ni plus ni moins, mais autant qu’il le doit aimer. C’est pour cela que de grands hommes on dit que la vertu n'était rien autre chose qu’un amour bien réglé, et le péché rien autre chose qu'un amour déréglé. Ce n’est pas qu'il n’y ait d’autres affeclions, mais c’est qu’elles procèdent toutes de l’amour comme de leur source; de sorte que cpiand l'amour est bien réglé, elles le sont aussi, et que quand il ne l’est pas, il n'y a aussi parmi elles que confusion et que désordre. Toute la vertu de celte vie consiste â aimer avec ordre ce que l’on doit aimer. Savoir le discerner et le choisir, c’est prudence. Ne s’en séparer pour aucun accident fâcheux qui survienne, c'est force. N’en être détourné par Tattrait d'aucun plaisir, c’est tempérance ; ni par l’enflure de l’orgueil , c’est justice. L’ordre de l’amour suit l’ordre naturel des choses, si bien que comme il n’y a rien qui apfhiche de la grandeur ni de la bonté de Dieu, il n'y a point aussi d’amour qui ne doive être au-dessous de Tamour que nous lui portons. En l'aimant nous réformons nos mœurs, et nous acquérons la pureté qui nous est nécessaire pour nous unir à sa pureté. On juge de la qualité de nos mœurs par celle de notre amour, parce qu’il n'y a que les bons ou les mauvais amours qui fassent les Imnnes ou les mauvaises mœurs.
L’âme garde l'ordre de la charité lorsqu’elle aime de toutes ses fxirces Dieu qui est au-dessus d'elle, et qu’elle aime 1rs autres âmes comme elle^nême. les objets de l'amour sont Dieu, le
prochain , nous-mêmes. R n'y a point de commandement de s’aimer soi-même, parce que personne ne s’aime soi-méme d’un amour déréglé , si ce n’est en aimant Dieu, de qui l’on doit recevoir la force et la mesure de l’amour. Chacun se doit aimer soi-même on par la raison qu'il est juste , ou à dessein de 1e devenir ; et il doit ahner les autres hommes par de semblables motif!. Quiconque s’aime d’une autre manière s’aime d'une manière injuste, parce qu’il s'aime â dessein d’ètre injuste. Or, quiconque aime l’injustice et l’iniquité hait sa propre âme. Personne ne doit s'aimer pour soi-méme, mais pour celui qui est le souverain bien et la dernière fin , et â qui nous devons nous attacher de tout notre cœur. Dès qu'il s’aime pour .soi-mème il ne s'aime plus pour Dieu, s’éloigne de ce bien immuable i>nur ne jouir que de soi, et viole la règle qui nous a été donnée pour régler notre .amour ; car il nous a été commandé d’aimer Dieu de tout notre cœur, de toute notre âme , et de tout notre esprit , et de consacrer à cet amour toutes nas pensées , toutes nos actions, et tous nos efforts. Que si I on aime quelque autre chose, il ne la faut aimer que par rapport â celui où tend l’impétuosité de notre amour.
Chacun doit aimer son prochain comme soimême, et rapporter l’amour du prochain â l'amour de Dieu ; de sorte que le prochain aime lui-même Dieu de tout son cœur, de toute son âme, et de tout son esprit. Ainsi l’amour de Dieu doit précéder et régler les antres amours , si bien que Jlieu soit aimé avant toutes choses , et que 1rs autres choses ne soient animées qu'en lui et pour loi.