‹ Choix d'ouvrages mystiquesChapitre 630 sur 684 · CHAPITRE VIH · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIH

Dr la maoière dont oa doH umt de» dont de Dira , du rceon*

vmnrat de U grâce et de U limplidlé toute oue de U foi.

Dieu tout-puissant et inhni ne nous départit jamais ses dons à dessein seulement que nous les possédions, niais afin que nous agissions avec eux et que nous pénétrions de quelle utilité peuvent être et à quel usage peuvent servir les grâces que nous avons reçues de lui , et ce qu'il veut opérer par elles ; car il ne sème jamais la semence que pour en recueillir du fruit , et il n'envoie pas la consolation pour comsoler l'homme simplement , mais il la lui envoie pour l'attirer et le faire dépouiller de toutes choses et de soimême , afin de se pouvoir donner à lui.

Que si quelqu'un était si hdêle à Dieu et à soi-même que de faire toutes choses sans consolation et sans soulagement , cela serait et bien pins glorieux à Dieu et bien plus utile et plus agréable à la créature , et étant d'un plus grand mérite , il recevrait une récompense plus abondante. Car ce n'est pas ici le temps de joie et de consolation; mais l'une et l'autre est K'servée pour le temps de la récum|>en3e que nous attendons dans le siècle avenir. Il vaut bien mieux refuser même et rejeter en cette vie la réioinpeilse , puisque nous n'avons rien qui convienne mieux à cet exil que la persécution, les disgrâces et l'adversité ; car ce monde-ci n'est p:is un séjour de consolation , mais une vallée de larmes , et U pourrait arriver aisément que la consolation deviendrait la perte et la ruine de tous nos biens. De plus , lorsque Dieu , par sa miséricorde, nous envoie celte sorte de soulagement, c'est bien souvent à cause de la fragilité et de la fàible.ssc humaine ; car il est certain que celui-là recevra moins de consolation dans le siècle avenir, qui aura désiré d'en recevoir de continuelles de Dieu dans le siècle oô nous sommes.

C'est une marque qu’on n'est point dans la résignation véritable que de refuser de servir Dieu à ses dépens ; et la connaissance, le sentiment et l'expérience de quelque douceur dans cette vie , est la récompense de ces sortes de personnes qui devraient avoir bien plus de sujet de se réjouir, si elles possédaient la foi toute

INSTITUTIONS DE

nue et toute pure , sans nulle antre connaissance ; car plus la foi est pure , simple et nue , elle est mille Ibis plus louable , plus noble et de plus grand mérite. Çesl cette loi qui est digne que Dieu se découvre à elle d'une façon surprenante , en lui-méme et en son essence admirable. La foi et simple et pure est notre parUge dans cet csil. La science et l'intelligence sont réservées pour le siècle avenir. Tout notre salut rt nos bonnes œuvres tirent donc leur origine de la foi. Si vous demandez i une personne, qui sont ses pareas, elle vous répond, comme elle l'a appris des autres , que ce sont tels ou tels , et elle croit ce qu’on lui en a dit. Ainsi , si on entend dire que cclui<i ou celui-là est mort , on y ajoute foi , quoiqu'on l'ignore. Il en est de même des mystères de l'Église, il les fout croire. Que c'est donc véritablement une belle chose que d'avoir une foi nue ! Je dis nue , non pas qu’elle soit dénuée de bonnesœuvres, mais parceqn’elic ne désire point de savoir quoi que ce soit , ni d'étre remplie d'aucune consolation sensible.

Or qu'aucune véritable perfection ne consiste dans les révélations et dans les consolations, c'est une chose très constante , en ce qu'il arrive souvent que quand ces consoiations et ces dévotions sensibles abandonnent une personne, elle devient plus imparfaite et plus inirtée aui vices qu’auparavant. Et c’est ce qui arrive ordinairement à ces nouvelles plantes , et qui ne commencent que de naître dans le champ de la grâce , lesquelles croissant en perfection ne trouvent point d'autre remède, ni d'autre secours pour se conserver, que de s'attacher fortement à une foi toute simple et toute nue. Et quoique Dieu leur communique en ce temps-là plus rarement ses lumières , c'est pourtant alors qu'elles le possèdent plus abondamment, et c'est pour cela que ceux qui s'appliquent à mortifier et à rompre courageusement leur volonté propre , tant dans la prospérité que dans l'adversité , arrivent bien plutôt que tous les autres, par uue résignation vraie et sincère , dans une foi simple , au comble de la perfection. Ce n'est pas que Dieu souvent n’ait accoutumé de retirer en quelque manière sa grâce et cette dévotion douce et sensible de ceux qui commencent et qui sont encore imparfhits , afin qu’ils apprennent par-là à sliumilier et qu'ils reconnaissent que la première ferveur de leur zèle et de leur

FRERE J. TAULER. D2Î

amour pour Dieu , ne venait [>as d'eux; et encore afin d’éprouver si pour l'amour de Dieu ils persévéreront dans la véritable patience.

I.e Seigneur ôte aussi quelquefois à l'homme cet attrait et cette sensibilité dedévotion, parce qu’il a peut-être perdu le souvenir des dons qu'il a reçus , et qu’il a négligé de s’exercer dans de saints désirs. l,a grâce lui est donc ravie, afin que devenant , par ce moyen , plus pur , il s<' dispose à en attirer sur soi une plus grande , à la recevoir ensuite avec un esprit de reconnaissance, à l’estimer par les règles de la sagesse, et à apprendre à ne chercher purement que Dieu seul dans toutes les faveurs qu'il nous aecorde.

On pourrait ici former celte question , savoir ; comment l’homme peut recouvrer la grâce qu'il a perdue, et se rendre capable de la recevoir une seconde fois , c'est ce que je m'en vais expliquer.

Il fàut .qu'il confesse devant Dieu , avec une profonde humilité, qu'il a été méconnaissant de cette grâce, et qu’il est indigne de la recevoir; qu'il s'offre à Dieu dans un esprit parfaitement soumis à ses ordres, pour demeurer autant de temps qu'il lui plaira privé de toute dévotion et de tout désir sensible. Ensuite il évitera, avec autant de soin que la mort meme, toute sorte de consolation et de plaisir sensuel , il se recueillera en soi-mème , il s'appliquera avec quelque sorte de violence aux exercices de piété , et il «temeurera attaché inviolablemcnt au culte et au service de Dieu ; il s’occupera aussi avec une forte application à la pensée des souffrances de Jésus-Christ , soit qu'il y trouve du goôt , soit qu'il n'y en trouve point; déplus, il recevra avec un humble respect le sacrement adorable du corps du Sauveur, afin que la vertu de ce sacrement saint allume en son cœur une charité éternelle pour son Seigneur ; qu'il y détruise et y anéantisse tout ce qui le rend djsseniblable â lui , et qu'il le transforme heureuse ment en Dieu, tout entier et sans ré.serve. Certes, celui qui aura soin de s'exercer dans toutes ces choses ensemble , ou dans quelqu'une en particulier, recouvrera sans doute la grâce du .Sauveur, si Dieu n’aime mieux permettre, pour coopérer davantage â son salut , qu’il en soit privé pendant quelque temps, et qu'il denieuée dans l'indigence, comme il veut que ses plus chers amis soient dans la pauvreté durant cette vie, et privés de toute consolation tant intérieure qu'exté-

030 INSTITUTIONS DR

rieure , el qu'ils sc sacrifient entitreinent , suivant sa volonté , dans le temps et dans l'éternité , au feu de sonanHHir.

CIIAOITHK IX.

Comtncnl no*u pooroon {Ktim-rir ri prj|k|iirr U «raie hunilliléd !aetiarii<^|Mrfaiu-, ri rtc qiH-llr maut^rc Don* puuM>ut ooDiialtre la Ixmli' ik* fiKii rl nutn- nialici-.

L'humilité est le fondement el la gpirdienne de toutes les vertus; c'est rile que notre .Seifvneur Jésus-Christ , qui en est le principe exemplaire, a particuliérement choisie pour abattre et pour détruire l'uripieil du diable ; c'est elle qu'il nous a laissée comme un très précieux , et qu’il nous a commandé de suivre eomine la voie la plus assuréedu salut étemel, lorsqu'il a dit : o A|>preuez de moi que je suis doux et humble de cœur. B C'est cette même vertu que l'apétre appelle la puissance du Sei(pieur. a Je me glorifierai, dit-il , bien volontiers dans mes faihles.ses, afin que la puissance de Jésus-Christ habile d'autant plus en moi. b II oc Faut donc point que personne rougisse du mépris de soi-méme ni des œuvres d'humiliation et d'abaissement , puisque c'est ce mépris et celte humiliation qui mms rendent semblables à la majesté même du roi de gloire. Enfin, sans l'humilité, toutes les autres vertus dégénèrent en autant de vices.

Mais qu'est-ce que la véritable humilité? Certes ce n'est rien autre chose qu'un abaissement pr>>fbnd et un humble proslemement du cœur et de l'esprit en présence de la majesté de Dieu .que la justice nous commrnde de fiiire , et A quoi les devoirs de l'amour nous sollicitent.

Or il y a deux sortes d'humilité : une qui a de l’éclat sans ardeur, et l'autre qui est lumineuse et ardente tout ensemble.

L’humilité éclatante est celle qu'on pratique par rai.son plutôt que par amour ; car alors que l'homme considère son abaissement el la grandeur de Dieu , son infidélité et la fidélité de ce maître suprême ; lorsqu'il voit d’un côté ce que c’est que Dieu , et combien de faveurs il en a reçues, et de l'autre ce qu’il est lui-même, et combien d’outrages il lui a faits, il trouvera, s'il veut Faire réflexion sur ces choses, quantité de belles raisons qui le porteront à s'abaisser et A s'anéantir justement.

Mais parce que cet homme agit plutôt par raison que par amour, c'est pour cela que cette

FRÈRE J. TALLER

sorte d'humilité est plutôt écla tante qu'embrasée : car encore qu'il trouve dans ses raisons de quoi se mépriser justement lui-méme, il ne peut pas néanmoins souffrir avec ppix et douceur d'être l'objet du mépris des autres ; et se voyant méprisé par eux, il se met aisément en colère, sa raison s'obscurcit , et il oublie ce qu'elle lui avait Fait voir auparavant, qu'ilesi difpied'élre exposé aux mépris de tout le monde. Il est certain que l’humilité , aussi bien que toutes les autres vertus , sont des actions de la volonté , et que comme nous ne les connaissons que par le moyen de la raison, nous n'y trouvons aussi de plaisir ni de goôt que par le moyen de l'amour ; car on ne trouve en aucune vertu ce goût qui est au-dessus de la nature que par le moyen de la charité.

L'autre sorte d'humilité que nous avons a|)pclée lumineuse et ardente tout ensemble, sc pratique plutôt par amour que par raison, quoiqu'elle ne se pratique pas sans raison; car lors que l'homme vraiment humble, ramassant par amour toutes ses fivrees, s'élève de tout son pouvoir A Dieu qui l'excite et qui le porte A considérer ce que c'est que Dieu , cl combien il faut qu'il soit (p'and et admirable au-delA de tout ce qu'on en (veut dire , puisque toutes les créatures ne sont pas capables de le renfermer ni de le comprendre ; combien lui seul doit être puis.sant el élevé d'avoir fait toutes les créatures de rien , et d'avoir une puissance qui ail autant d'étendue que sa volonté, de plus , qu'il nous a créés pour un si haut degré d'honneur, qu'il n'y a point de créature qui eût osé penser que Dieu l'eût dû choisir pour une si grande gloire, et que nous ne pouvons pas non plus concevoir nous -mêmes comment il eût pu nous rendre plus grands; car, ne pouvant pas faire que nous fussions des dieux par nature , puisque c'est un avantage qui ne peut convenir qu'A lui seul, il a Fait que nous fussions des dieux par grâce, en nous rendant capables de posséder avec lui, dans l'union de l’amour éternel , une même béatitude, une même joie et un même royaume. C’est pourquoi il nous a créés A son image et ressemblance, afin que, parcelle image, nous fussions capables d'élrc unis A lui , et que nous lui devinssions semblables dans les vertus , autant que l'état de la condition humaine le peut permettre.

Il a aussi créé le ciel cl la terre , et tout ce

INSTITUTIONS DE

qui est sous le ciel pour notre usage et pour notre utilité, afin que, ne servant que lui seul en gardant ses commandemens, nous jouissions avec lui d'un bonheur étemel; mais lorsque nous violons ses oonnnandemens par une désobéissance et une malice noire, et sachant bien ce que nous làisons, noos méritons d'étrc privés de la félicité des hienheureux, et de servir éleracllenient de matière au feu des enfers. Alors ce souverain Seigneur , considérant que nous étions destinés à des tourmens qui ne devaient point avoir de lin , et que nous ne pouviom être rachetés par aucune créature , étant touché de la compassion de nos misères , il n’a pas épargné son propre lils unique, lui qui est cette clarté incompréhensible dans laquelle Dieu le père se connaît parfaitement , et luiméme et toutes choses par laquelle il a été lait; qui n'a qu'une même essence et une même nature avec lui ; qui est l'idée et l'exemplaire de toutes les créatures , et le miroir sans tiche de la majesté de Dieu. Il n'a pas , dis-je , épargné un fils si cher et si aimable ; mais l'a livré pour nous tous jusqu'à la mort delà croix, afin de nous rappeler de notre exil à cette félicité éternelle dont nous étions bannis , et pour laquelle il nous avait créés dès le commencement du monde.

lors donc que l'homme humble et enflammé de l'amour divin , comme j'ai commencé à dire , voit, par les yeux de cet amour, l'excès de la grandeur et de b fidélité de son Dieu , et ce que c'est que Dieu ; combien sont admirables les choses qu'il a faites pour nous, et pourquoi il les a biles , et que c'est par un pur effet de son amour, puisque ceb n'ajoute rien à son bonheur ; et que d'un antre côté il considère ce qu'il est lui-même et b grandeur des péchés qu'il a commis contre ce Adèle cl souverain Seigneur , cette considération le fait pas.ser de lui-méme en Ini-mème avec un si grand mépris et une haine si forte de sa propre personne qu'il ne saurait que penser ; car il confesse qu'il ne connaît point de lieu si bas et si abject qu'il n'en mérite un qui le soit encore davantage, et qu'il n'y a point d'anéantissement si humble qui ne soit trop relevé pour lui. Il ne cesse d'être dans un profond étonnement de ce qu'il ne se peut mépriser davantage , et il est dans le doute de ce qu'il doit faire pour cela. Et après avoir examiné toutes chose, il ne trouve point de meil-

FRËRE J. TAULER. G3I

leur moyen que de s'en plaindre amoureusement au Seigneur, son Dieu et son Adèb ami, et s'abandonnant de tout son cœur à son aimable volonté , il se renonce entièrement soi-méme et sc remet à Dieu de faire tout ce qui lui pbira et de lui et de toutes les autres créatures; et c'est en quoi il trouve une véritable paix qu'aucune créature n'est capable d'altérer, personne ne le pouvant plus aller trouver dans b bassesse où il s'est retiré.

S'il arrivait néanmoins par hasard que quelque créature l'ayant rencontré l'abaissàt et le méprisât de telle sorte qu'il commençât à en être ébranlé, car il y a bien peu de personnes qui ne soient quelquefois sensibles à la douleur et à b tristesse , il serait obligé de recevoir cette hnmilbtioti , non pas comme de b part d'un homme faible et fragile , et il ne devrait pas pour ceb .s'emporter de colère contre lui, mais plutôt comme de b main de son Seigneur qui se sert de cet homme comme d'un instrument pour lui procurrr on si grand bien , et il en devrait rendre d'humbles actions de grâces an Tout-Puissant du plus profond de son ctrur, et être ravi de joie de ce que le Dieu étemel ait daigné se souvenir de lui. En eflèl , c'est un plus grand bonheur de passer par les tribubtions dans ce monde et d'étrc accablé de misères que d'ètre exempt de peines et de souffrances; car 1 le Seigneur est auprès de ceux qui ont le cœur dans l'afHiction, » et les adversités nous font bien plus tOt arriver à b connaissance de nousmêmes, et cette connaissance nous est bien plus avantageuse que celle du mouvement des deux et de toutes les choses qui sont dans le monde. .Mais lorsque cet homme humble et amateur de Dieu sc sent poussé de nouveau à publier les louanges du Seigneur et à Itii'rendre grâces, et que, suivant les mouvemens qui le font agir, il s'efforce d'y satisfaire de toute l'étendue de son pouvoir et qu'il est embrasé du feu de l'amour divin, il repasse pour lors avec grand soin dans son esprit tout ce qu'il a plu au Dieu de majesté de faire dans b nature humaine, s'arrêtant particulièrement à considérer comment il a été le plus pauvre , le plus vil et le plus méprisable de tous les hommes pour l'amour de nous. Ensuite il examine sa vie inAniment humble et Adèle , et toute remplie de vérité et de charité, ri il voit comme il n'a jamais trompé l'attcutc de

f.;{2 I\ST1TI]T10ISS DE

ceux qoi l'ant iavoqiié ; et certes on peut trouver un si grand nombre de choses dans cette vie qu'il n'est pas possible de les décrire, pourvu qu'on y veuille seulement Faire réflexion, et la considérer arec les yeui de l'amour.

Après tout cela , il considère arec une exacte et profonde réflexion coinment son Dieu et son Adèle maître est mort de la plus honteuse , de la plus ignominieuse et de la plus cruelle de toutes les morts , en sorte qu'à peine est-il demeuré une seule goutte de sang dans tout son corps. Il pense comment ce corps délicat était tellement percé de plaies et décliiré de toutes parts qu'il n'y restait |>as une seule partie entière as.scz grande pour y placer seulement la iminte d'une aiguille. Il roil qu'il a souftert tous ces tourmens par les propres mains de ceux qu'd avait créés de rien pour les élevér à une gloire ineflàble et les rendre parlicipans de sa même béatitude, et qu'il a enduré toutes ces cruautés IMur la force de son amour pour la peine qui était due à leurs péchés. Il considère comme, par un prodige de fidélité, il a été suspendu dans la croix avec tant de honte et de confusion, étendant les bras pour recevoir ses ennemis et penchant sa tète pour leur donner le baiser de paix, ayant le cœur ouvert afin que nous y puissions entrer, et ayant versé tout son Sang pour nous purifier et nous blanchir, et avec encore plusieurs autres marques d'amour qu'y rencontre celui qui médite sur ces mystères.

D'ailleurs , il examine attentivement comme non-seulement il n'a pas rendu grâces a son aimable Sauveur pour toutes les choses admirables et surprenantes qu'il a daigné fiiire et souffrir dans la nature humaine, mais que, demeurant même dans une entière ingratitude , il l'a souvent crucifié ife nouveau par ses crimes et par ses désordres, et que néanmoins il lui a accordé par sa misécorde le pardon de si grands attentats , et lui a souvent envoyé des personnes pour l'avertir, pour l'instruire et pour lui donner bon exemple, auxquelles il a donné la mort, pour me servir de l'expression de l'fivangile , après les avoir couverts d'opprobres, pour obéir à ses plaisirs déréglés, et contenter son inclination.

Lors donc que l'ame humble et transportée de l'amour de son Dieu trouve en toi tous ces sigets de surprise et d'étonnement , elle passe |dus avant a la considération dé la majesté de

FRÈRE J. TAELER.

son Sauveur, et de sa fidélité envers noos, et d'un autre cAté, elle regarde notre bassesse et notre infidélité envers lui, quoique toute la fidélité que nous pouvons concevoir que Dieu a eue pour nous ne soit rien cfiéctivement en comparaison de la vérité ; car la fidélité de Dieu est aussi grande que Dieu , puisque c'est Dieu même, et notre entendement n'est qu'une faiUe créature, incapable de le comprendre. Et quoique l'ouvrage de notre rédemption soit grand . c'est pourtant peu de cliose , si on le compare avec la fidélité et l'amoor extrême qui en ont obligé l'auteur de l'accomplir. Lors donc que l'àme humble fait entrer sa bassesse en comparaison avec tous ces excès et toutes ces gnndeurs, qu'elle ne rencontre en elle qu'un grand nombre de péchés, et que tout ce qu'elle conçoit de son néant est infiniment au-des.sous de la vérité , et n'est rien même de ce qu'elle est en effet ; il s'élève en son esprit de si puissans mouvemens de mépris , de dédain et d'aversion pour ellemême, qu'elle ne sait plus ce qu'elle doit penser, et elle s'étonne de ne pouvoir avoir plus de vénération et de respect pour son Dieu, et de haine et de mépris pour elle-même; car quand nous rendrions cliaque moment autant d'honneur au Dieu tout-pni.ssant que lui en pourraient rendre toutes les créatures ensemble, nous devrions estimer tout cela pour rien , comme au contraire quand nous nous abaisserions autant que se peuvent abaisser toutes les créatures , nous devrions croire que c'est très peu de chose, en comparaison de ce que nous avous mérité ; parce que n'étant que corruption et que de misérables vers de terre, nous n'avons pas laissé d'outrager si souvent par nos affronts et par nos mépris la sainteté de celui qui noos a aimés d'un amour si désintéressé.

Véritablement, si uous considérons ces choses avec fidélité, nous concevrons un ai profond respect pour Dieu , et tant d'ixirreur pour nousmêmes, que nous ne pourrons former aucune autre pensée que celle de nous abandonner parfaitement, de nous renoncer sans réserve, et de mourir entièrement dans le Seigneur; car c'est dans ces exercices que noos trouvons tout le bonlieur de la vie, et une douceur divine que personne n'a jamais pu goOter, que celui qui se renonçant soi-même est mort dans le Seigneur a tous ses vices et a tous scs défauts.

INSTlTUTIOiNS DE

C«t ni cet heureui état que nous nous élevons i Dieu par noire amour, et que nous devenons une même chose avec lui, que nous nous piungeons et que nous nous abîmons dans sou essence par notre humilité, et que nous y moiirons parfaitement i nous-mêmes : non pas que nous cessions d'être créatures, jnais parce que nous devenons une même vie avec Dieu par la lorsque par un transport d'amour de Dieu, nous élevant nous-mêmes au-dessus de nous-mêmes, nous mourons entièrement par rhumililc . et nous caclions en Dieu ; lotîtes lesquelles choses ensemble composent une seule ipandeur qui est Dieu même ; car Dieu est autant au-dessous de nous qu'il est au-dessus; et quoiqu'il y ail différens exercices de piété pour arriver à lui , celui néanmoins de la considération de sa fidélité et de sa grandeur divine, et de notre infidélité et de notre bassesse , en est un si doux et si saint que c'est une chose étonnante que nous puissions jamais l'oublier.

Ayons donc soin de nous y occuper sans cesse ; car je ne sache point de meilleure pratique pour nous faire acquérir promptement , et l'humilité même, et toutes les autres vertus; et bien que d'abord ce ne soit pas sans peine et sans difficulté que nous nous méprisons nousmêmes, néanmoins cet exercice de mépris nous dispose et nous rend plus propres a la résignation , et nous ne nous emportons pas avec tant de violence contre ceux qui nous offensent , ne les méprisant pas tant que nous ferions, si nous ne nous adonnions pas ordinairement à cette sainte pratique; car lorsqn'appliquant notre esprit à Dieu pendant le trouble de la tentation , nous voyons la rigueur des tourmens qu’il a aoufièrts, et comment il a été rebuté et méprisé comme un ver de terre qui est foulé aux pieds de tout le monde , nous avons honte de notre lâcheté qui nous fait trouver de la peine à souflrir si peu de chose pour l'amour de celui qui en a fiait et enduré pour nous de si glandes et de si extraordinaires. Cette pensée nous donne une si forte indignation contre nous-mêmes qu'à peine sommes-nous capables de nous supporter, et c'est ce qui fait que nous n'avons plus de ressentiment des maux que nous causent nos persécuteurs.

Or il fout continuer la pratique de cet exercice puremeut pour la gloire de Dieu, et par le

FRERE J. TAUl.ER. 63.1

principe d'un véritable amour, plutôt que pour en recueillir le fruit des vertus; car c’est une chose bien plus parfoile de s'occuper uniquement de l'amour de Dieu que de pratiquer les vertus i cause de lui , puisque l’amour est la voie la plus courte , et celle par où nous arrivons le plus promptemenl i Dieu , et sans le divin amour, il n'y a point de vertu dans laquelle nous trouvions ce goût spirituel qui est si au-dessus de la nature. Cet amour est l’ême et l'esprit des vertus, et l'exercicc que l'homme en a foit lui inspire un si grand dédain pour soi-même , que non-seulement il se méprise , mais qu'il souffre même sans émotion d'être méprisé des autres, jusque-là que ce mépris lui cause de la joie, lorsque ce n’e.st point par sa foute qu'on le méprise ; et l'amour qu'il a pour la gloire éternelle de son Dieu foit qu'il ne se soucie aucunement de toutes les affiietions ni de toutes les douleurs qu’on lui peut causer, et plus ses souffrances sont rudes et pénibles , plus il y prend de plaisir et y trouve de consolation. C’est par ce moyen qu'il devient parfoitement semblable à Dieu , et qu’il lui est très agréable, puisqu’il n'y a rien de plus noble et de plus grand sous le soleil que de souffrir les afflictions avec paix et douceur, par un acte d’amour de Dieu ; car s’il y avait ru quelque chose de plus grand et de meilleur, sans doute que le Dieu toul-puissant n'eût pas manqué de le communiquer à son fils unique. Souffoons donc de bon cceur la tribulation , afin que nous puissions être semblables à notre Dieu et notre fidèle rédempteur; mais même ne faisant aucun état des maux que nous souffrons , ni de notre abaissement, tenons plutôt à grand honneur que Dieu nous juge dignes de souffrir pour son amour.

Celle pensée nous fait entrer dans la véritable connaissance de notre néant, nous foit gémir de la vie que uous avons passée dans le désordre et dans l'erreur , et nous foit clairement connaître combien nous sommes éloignés de Dieu , aussi bien que les autres choses pour lesquelles nous avons eu de l'amour et de l'eslime, en quoi consiste la véritable humilité. Or celui qui ne peut pas souffrir avec égalité d’esprit le mépris de soi-même, et qui sent de la complaisance pour l’honneur qu'on lui rend , n'a point encore d’aversion pour soi-même, et n’est point parfoitement humble, mais il porte encore au-

G34 INSTITUTIONS DE

dedans de lui la racine et le principe de l'orgueil ; car le vrai humble ne s'efivrce point de passer j IMNir humble, mais pour une personne vile et méprisable; il se réjouit du mépris qu'on lait j de lui , et s'attriste de l'honneur qu'on lui rend , et comme les personnes du monde ont de la liainepour leurs ennemis, celui-ci tourne touteson aversion contre soi-méme, connaissant qu'il n'a point de plus cruel ni de plus capital ennemi que lui -même; car le monde et le démon ne nous oomballent que par nos propres armes : lorsque nous sommes victorieux de nous mêmes , nous le sommes sans doulc de tous nus ennemis.

Enfln si quelqu'un désire pos.séder la vertu d'humilité dans sa perfection, qu'il apprenne i aimer Dieu avec Ferveur , et qu'il lui demande celle grSce par des mouveniens et des transports sans reUebe ; car c'e.st Dieu lui-mèrae qui nous donne d'une fatun toute particulière cette noble vertu de charité, et la charité est la mère de l'humilité , en sorte qu'é mesure que l'amour de Dieu croit ru nous , l’aversion sainte de nousinémes s'y fortifie ; car l'amour nous fait connaît reavec combien d'iqjustice nous nous aimions auparavant , et de quelle Façon nousdevons nous aimer dans la suite. Nous nous aimons véritablement autant que nous nous abaissons et que nous nous prosternons devant la migesté divine, et Dieu est autant élevé et glorifié en nous que nous nous humilions et nous anéantissons pour lui. Ainsi notre parfaite élévation consiste dans l'abaissement , et l'abaissement fait notre parfaite élévation ; car plus nous nous élevons par l'orgueil et par l'amour de nous-mêmes, plus la grice de Dieu et la vertu se diminue en nous, et plus nous nous abaissons et nous méprisons pour l'amour de Dieu , plus sa gréce s'augmente en nous.

Le vrai humble , et qui pratique tout de bon l’humilité . sent en son coeur une certaine pente i l'abaissement, et ne saurait avoir de repos qu'il ne soit descendu jusqu'à la dernière place , et lorsqu'il y est arrivé il commence à être content , et ainsi la vertu de l'humilité se change en lui dans une forte habitude. Or descendre à la dernière place n’est autre chose que de ne se rien réserver de propre; et parce que pendant que nous sommes dans ce corps mortel il nous reste toqjours plusieurs choses à abandonner et à mépriser , c'est pour cela que nous

FRERE J. TACLER.

devons toqjuurs chercher la dernière place, aussi bien il n'y a point de personne si humble qui ne le puisse devenir encore davantage, et l'amour que nous avons pour Dieu n’est jamais si grand qu'il ne puisse encore s'accroître de beaucoup. Nous ne saurions donc jamais chercher un lieu assez bas et assez profond , et nous ne devons jamais interrompre de nous humilier et de nous abaisser toujours de plus en plus, car véritablement le cteur humble est un grand vaisseau dans lequel Dieu verse abondamment sa grâce et toutes les vertus , et l'humilité est d'un si grand prix qu'elle mérite que Dieu nous l'apprenne lui-même , et nous enseigne intérieurement ce qui ne se peut exprimer par des paroles.

I-ors donc que nous avons offensé Dieu par nos péchés , et que nous avons perdu ou blessé sa cliarilé , il n'y a que l'Iiumilité seule qui puisse foire notre paix et nous réconcilier avec lui; car l'humble connaissance de nos foules est si agréa ble aux yeux de Dieu qu'elle nous obtient le pardon généralement de lims nos péchés. l’Ius le véritable humble cixilt en vertu, plus il s'estime petit et s'imagine que scs défauts sont grands. Enfin il tire avantage de tout. S'il est malade , il reçoit sa maladie de la main de Dieu avec action de grâces ; s'il se porte bien, il remercie Dieu de sa santé , < t tâche de l'employer avec plus de zélé à son service; s'il est dans le mépris, il glorifie pareillement Dieu, sacliant qu'il en mérite davantage; s'il est dans l'Iionneur , la pensée qu'il a d'en être indigne foit qu'il s'eu méprise davantage. Il croit que tout le monde doit avoir autorité sur lui , et qu'il ne la doit avoir sur personne, et pour le dire en un mot, il use d’une ruse sainte et d'une tromperie salutaire envers lui-même pour cacher et pour diminuer ses Irauncs u'uvres, et |H)ur agrandir et exagérer ses défauts. Il est doux et miséricordieux envers le prochain , il élève ses moindres vertus , il diminue ses imperfections et ses défauts, et les excuse de toutes ses forces, ou parce qu'il a agi par faiblesse ou avec bonne intention, ou même par ignorance, et peut-être aussi il s'en est déjà corrigé.

INSTITUTIONS DE FRERE J. TAULER

Page 1